« Le christianisme est-il la cause de la destruction de la nature ?

Le dialogue Ellul-Charbonneau »

Une conférence de Frédéric Rognon

Professeur de philosophie de la religion à la faculté de théologie protestante de Strasbourg.

Annoncée par un titre en forme de question et de provocation au milieu des Journées d’été « Autour de la Terre » organisées à Poulancre, la conférence de Frédéric Rognon, professeur de philosophie des religions à l’université de théologie protestante de Strasbourg, nous a permis de mieux découvrir deux penseurs du XX e siècle, puisque Jocelyn Pibouleau de l’association Révolutives était déjà venu parler d’Ellul à Poulancre en 2009 lors d’une rencontre sur « Ecologie et spiritualité »

Nous avons, par ce biais, pu prendre un peu de recul philosophique et remis en perspective la question écologique à partir de tout un substrat culturel – en l’occurrence chrétien – mais aussi historique, économique, social et politique.

Dialogue de deux pensées.

Contemporains nés au début du siècle passé et disparus tous deux au milieu des années 1990, Jacques Ellul et Bernard Charbonneau sont aujourd’hui considérés comme précurseurs des réflexions qui nourrissent l’écologie politique. Le premier, théologien protestant et sociologue, grand connaisseur de l’oeuvre de Marx, enseignait l’histoire des institutions et l’histoire sociale à la faculté de droit et l’IEP de Bordeaux tandis que le second, agrégé d’histoire-géographie, enseignait dans une école normale d’instituteurs des environs de Pau. Bernard Charbonneau, observateur du bouleversement profond des paysages et des modes de vie dans sa région du sud-ouest, théorise « la grande mue » et signe en 1937 un des premiers textes d’écologie au sens où nous l’entendons aujourd’hui : Le Sentiment de la nature, force révolutionnaire. De son côté, Jacques Ellul écrit en 1949 La Technique ou l’enjeu du siècle, technique qui nous fera, dit-il, devenir en quelques décennies pratiquement une autre espèce. Face à ces enjeux auxquels ils réfléchissent, ces deux intellectuels – qui sont aussi des amis et n’ont pas cessé de s’inspirer, d’échanger et de débattre – agissent localement, par exemple dans un mouvement de lutte grâce auquel la côte aquitaine échappera aux projets de bétonnage qui le menaçaient, et dans d’autres engagements.

Un diagnostic sur notre époque :

la Technique, la Propagande

Leurs analyses de la société dans laquelle nous vivons pourraient pourtant porter au pessimisme. Pour Ellul, l’emprise de la technique sur notre monde est presque totale. Même à l’époque de la guerre froide, les oppositions idéologiques finissent selon lui par s’annuler dans une identique course à la technique qui assujettit et discrédite la dimension politique. La technique s’immisce et influence tous les domaines de notre vie, de l’art au sport en passant par notre intimité, notre façon d’échanger et de penser. Or dans la vision d’Ellul, la course à la technique semble aveugle en ce qu’elle se nourrit essentiellement d’elle-même : la société technicienne serait celle où l’on fait les choses parce que nous avons le moyen de les faire, sans s’interroger véritablement sur le sens, sur les fins.

Le second volet de la critique d’Ellul porte sur ce qu’il appelle les « propagandes sociologiques », ces injonctions insidieuses et parfois contradictoires qu’un certain conformisme social nous pousse à assimiler sous couvert d’esprit du temps.

La table ronde sur l’agriculture qui a suivi « Exploiter ou cultiver ?  » nous a apporté des exemples frappants de ces injonctions contradictoires (arrachage systématique, modes d’élevage productivistes), mais aussi des sursauts de la conscience qui permettent d’y résister.

La dimension spirituelle

C’est justement là que s’établit un lien dialectique entre les deux versants de la pensée d’Ellul, entre la description sociologique désespérée d’un monde qui court à l’abîme et une réflexion théologique dans laquelle il semble puiser des raisons d’espérer peut-être, et certainement un ressort pour agir et résister. En effet, pour continuer à vivre dans une telle société, il ne s’agit pas par exemple de renoncer à ce que permet la technique, à ce que permet la technique, mais de cesser de l’idolâtrer pour ne pas la laisser décider du sens de notre vie.

Dans cette dimension spirituelle, à travers l’importance accordée à la conscience critique individuelle qui fait la dignité de l’être humain se rejoignent encore Bernard Charbonneau, agnostique en recherche et Jacques Ellul, chrétien protestant, même si leurs voix divergent sur la question de la responsabilité chrétienne dans la crise écologique que nous connaissons.

Tradition chrétienne et crise écologique

Cette discussion entre Ellul et Charbonneau est à restituer dans le contexte plus large des réactions suscitées par la publication en 1967, dans la revue Science, de l’article de l’historien Lynn White sur « Les racines historiques de la crise écologique », qui met en cause la tradition chrétienne et son anthropocentrisme.

Concernant notre relation à l’environnent, Charbonneau voit dans la tradition chrétienne à la fois l’antidote et le poison, puisque c’est dans des pays de culture chrétienne que s’est produit le saccage le plus grave de la nature mais aussi que sont nés les mouvements de défense de la nature. Ainsi, la mise en cause du christianisme dans la crise écologique vise plutôt l’idéologie de sociétés sous-tendues par une religion chrétienne majoritaire et ses institutions. Là encore, les exemples proches ne manquent pas, à travers les injonctions productivistes de l’après-guerre relayées par les Jeunesses Agricoles Catholiques et autres groupes issus de l’Eglise « pour la bonne cause », en l’occurrence celle de « nourrir la planète », avec les conséquences en termes de déséquilibres écologiques, économiques et géopolitiques que l’on connaît aujourd’hui.

Le dialogue Ellul-Charbonneau invite à repenser

les rapports entre

humains et à leur

environnement

sur le mode

d’une égale

dignité, d’une

responsabilité

partagée.

Double entente

de la « subversion du christianisme »

Dans son livre de 1984, La Subversion du christianisme, Ellul expose clairement sa critique d’un christianisme devenu religion, institutionnalisé, figé, qui trahit la dimension radicalement subversive du message évangélique.

S’il aboutit par son travail sociologique et philosophique aux mêmes observations que Charbonneau et condamné la caution chrétienne donnée, parmi d’autres, à l’avertissement de la nature, Ellul juge que ce n’est pas la révélation biblique qui est responsable des dérives productivistes, mais au contraire, que ces dernières ont été rendues possibles par notre éloignement de la révélation biblique. Dans ses réflexions théologiques et sa pratique de l’exégèse, Ellul relit les textes en les dépouillant de la gangue des traductions successives et surtout de la traduction. On cite souvent la Genèse à ce propos, et le malentendu au verset 1, 28 « Remplissez la Terre et dominez-la » sur ce dernier terme, que le contexte et l’étymologie hébraïque nous invitent bien davantage à comprendre au sens respectueux et responsabilisant de « prendre soin ».

Vivacité des réseaux

Comment se défaire de tels malentendus ? Comment entendre des messages aussi radicaux, du point de vue de l’ordre établi et de la doxa, sans en faire d’autres slogans ? Comment affûter notre conscience critique ? Comment résister aux effets de propagande de la technique pour la technique, à l’inertie de la société majoritaire, à notre propre instinct grégaire ? Charbonneau et Ellul ont pensé et agi relativement à l’écart, misant tout sur l’expérimentation et le témoignage, la vivacité des petits groupes et des réseaux qui se tiennent à l’écart de tout enjeu de pouvoir… comme au hameau provisoire, pacifique et sans prétention de Poulancre, où nous apprenons sans cesse à échanger les uns avec les autres et avec tout ce qui nous entoure.

Et après ?

Cette réflexion à la croisée de l’histoire sociale des religions et de l’ « éco-spirituelle », à travers les parcours de Charbonneau et d’Ellul, éclaire donc le lien entre écologie et pensée politique, projets de société, au-delà du seul souci de la « nature », concept souvent mal défini et à double tranchant.

Ce à quoi nous invite le dialogue entre Ellul et Charbonneau est à repenser nos rapports à ce qui nous entoure et nous fait vivre, c’est-à-dire d’une part les rapports de l’homme à son environnement, de quelque nature qu’il soit (autres espèces animales, ressources naturelles, mais aussi monde des objets, etc.), et d’autre part les rapports des hommes entre eux, et à les repenser à l’encontre de tout abus de pouvoir, sur le mode d’une égale dignité, d’une responsabilité partagée.

Il ne s’agit pas en effet de chercher à revenir à un quelconque « ordre naturel », aussi chimérique qu’injuste en réalité, pas nécessairement d’appeler à un réenchantement magique du monde, et surtout pas de renoncer aux efforts de la raison dans l’organisation de notre vie sur Terre, rendue certes plus complexe du fait de nos propres aspirations. Efforts plus que jamais nécessaires contre les tendances à la naturalisation (racialisation, sexualisation, etc.) d’un certain nombre de nombre de questions politiques et sociales, toujours à même de ressurgir pour stigmatiser et exclure.

Sophie Aude.

Présidente 2012 de l’ACB.

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