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Communiqué de la JEC suite aux attentats de Bruxelles

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Communiqué de la JEC

suite aux attentats de Bruxelles

Dimanche 13 mars, dix-neuf personnes, dont seize civils, étaient assassinées dans la station balnéaire de Grand-Bassam en Côte d’Ivoire. Ce samedi, c’est un attentat-suicide qui a tué quatre personnes dans une rue d’Istanbul en Turquie. Et ce matin, trois explosions à Bruxelles ont coûté la vie à au moins trente et une personnes. Alors que la guerre continue de faire rage en Irak, en Syrie et en Ukraine, que des groupes extrémistes cherchent à terroriser les populations en Tunisie, dans la région du Lac Tchad ou encore en Afghanistan, nous ne pouvons que constater, impuissants et horrifiés, les ravages de l’intolérance et de la volonté de domination. Une nouvelle fois, c’est la jeunesse et les valeurs de liberté qu’elle incarne qui ont été visées par ces lâches attaques. Nous adressons nos plus sincères condoléances aux proches des victimes mais aussi à tous car, au travers de ces drames, c’est toute l’Humanité qui porte le deuil.

Depuis les attentats du 13 novembre, nous avons pu réaliser à quel point la vraie difficulté dans la lutte contre le terrorisme était de ne pas devenir ce contre quoi nous combattions, de ne pas nous laisser corrompre par une lutte initialement noble mais qui peut rapidement se transformer en vendetta. Car que valent nos démocraties si elles suspendent durablement les libertés fondamentales pour abattre un ennemi qui n’en demandait pas tant ? Que vaut la coopération internationale contre le terrorisme si dans le même temps les Etats se renvoient la responsabilité par déchéances de nationalité interposées ? Comment imaginer un avenir heureux pour tous quand nous refusons de voir que la misère à notre porte constitue les menaces de demain ? Des réponses légales, légitimes et humaines existent.

Si un renforcement du renseignement et des moyens policiers semble aujourd’hui incontournable pour prévenir les attentats, ces réponses n’interviennent que lorsqu’il est déjà trop tard et que la rupture est consommée. La vérité, c’est que l’extrémisme et la violence constituent pour beaucoup un refuge commode dans une société malade qui ne parvient pas – ou plus – à répondre aux attentes et aux craintes de ses membres (chômage, déclassement, perte d’identité, …). De toute urgence, il nous faut proposer un projet de société inclusif et démocratique pour combattre le communautarisme qui entraîne le rejet de l’autre et le reniement de nos valeurs. Nous voulons d’une Europe qui préfère construire des ponts plutôt que des murs, d’une France à nouveau patrie des Droits de l’Homme et d’une société ouverte sur son avenir, non cramponnée à son passé. Et après ce cauchemar éveillé, on se prendrait presque à rêver…




Les Jeunes en France…

Que vivent les jeunes en France ?

Le fantasme l’emporte souvent sur la réalité lorsqu’on parle de la jeunesse. Jeunes égocentriques, « digital natives » coupés du monde bien que très connectés, « Tanguy » qui s’incrustent chez leurs parents à leurs dépens. Mais n’est-ce pas le propre des générations installées de s’inquiéter de la montée des nouvelles ?

Comme souvent la réalité sociologique de la jeunesse est plus contrastée que les idées reçues que nous avons sur elle.

Existe-t-il « une » jeunesse ? 

Être jeune, c’est partager une culture plus homogène que jadis. C’est d’ailleurs à celaqu’on ramène souvent la jeunesse dans nos représentations. Des codes, des modes, des goûts musicaux, une langue. La jeunesse reposerait sur la consommation ainsi que certaines pratiques culturelles, mais est-ce vraiment le plus important ? La jeunesse est surtout une expérience.

Celle d’une transition entre deux âges de la vie. Partir des rivages de l’enfance pour arriver à la vie adulte est un processus social désormais très long. Être jeune c’est avoir entre 18 et 35 ans dans nos sociétés. Avec la massification du secondaire et du supérieur depuis les années 1960, c’est l’école qui uniformise les expériences. En Europe, 60% des moins de 30 ans sont aujourd’hui élèves ou étudiants.

Mais les milieux sociaux, les lieux de vie, l’insertion socio-économique des parents segmentent les jeunesses en autant de réalités différentes. Pour autant, sociologues et démographes n’abandonnent pas l’idée de classer les jeunes en « générations ». Elles rassemblent les parcours différents dans une expérience historique commune propre.

Qu’est-ce qui relie les membres d’une génération entre eux ? Un contexte particulier, un événement symbolique, le sentiment de ne pas vivre la même chose que ses parents.

Génération quoi ? 

La génération actuelle que formeraient les jeunes est au coeur d’une vaste actualité éditoriale et, tant mieux, connaît un regain d’intérêt. France 2 s’est lancé à l’automne 2013 dans une vaste enquête auprès des jeunes de 18 à 34 ans. 210 000 jeunes ont répondu après la diffusion du documentaire de lancement « Génération quoi ? ». Le matériel collecté a été analysé par les sociologues Cécile Van de Velde (EHESS) et Camille Peugny (Paris 8). Il a également donné lieu à un article paru dans Le Monde le 24 février 2014. Un bon moyen de prendre le pouls de la jeunesse française. Les sociologues présentent une génération qui s’estime « sacrifiée » ou « perdue ». La jeunesse française est en manque de reconnaissance. Elle voudrait prendre sa place mais n’y parvient pas. Comment entendre l’expérience de ces jeunes en quête de travail mais qui n’obtiennent que des stages ? Ou qui ont des qualifications mais à qui on reproche le manque d’expérience ? Les 18-25 ans ont le sentiment d’être sacrifiés.

Cette génération se fait même accusatrice des parents ou grands parents babys boomers, vus comme des nantis. La dette écologique ou économique lui retombe sur les épaules. De manière plus inquiétante, l’enquête de France 2 révèle en réalité la pluralité des jeunesses en France.

Avec deux segments opposés que mettaient bien en évidence les documentaires de Laetitia Moreau d’octobre dernier. Ses caméras ont suivi des jeunes à Cergy-Pontoise. On découvre, d’un côté, la jeunesse de l’ESSEC, d’ores et déjà intégrée, qui, grâce à une « Grande École » et ses formations cotées, accède aux dividendes économiques de la mondialisation et aux parcours professionnels sécurisés. D’un autre côté, une jeunesse peu intégrée, qui a décroché scolairement et cumule les problèmes. Sans le précieux viatique du diplôme, elle risque la marginalisation sociale et professionnelle. Entre les deux, autant de parcours qui nuancent le tableau.

La faillite de l’école

Mais la situation de la France est particulière pour les sociologues de la jeunesse. Peu de pays européens accordent autant d’importance au diplôme initial acquis avant 25 ans. Cécile Van de Velde en fait même la clé pour comprendre la situation française. Elle se caractérise par une très forte pression sociale à « se placer » au sein d’une hiérarchie pré-définie qui est elle-même peu interrogeable. Dans ce système anxiogène, peu de droit à l’erreur et une défiance grandissante à l’égard de l’institution scolaire qui ne semble plus capable d’amorcer l’ascenseur social.

Sommes-nous revenus à une société d’ordre comme autrefois où les places sont acquises à la naissance et non au mérite ? Les solidaritésfamiliales compensent imparfaitement

les faillites de l’école. C’est l’individu qui doit se débrouiller dans un champ de contraintes. Au vieux modèle d’une jeunesse comme identification, à un groupe social, à des valeurs religieuses, à des institutions succède un nouveau qui se caractérise bien par l’expérimentation, l’exercice de la liberté et l’autonomie.

Les jeunes Français partent en moyenne à 23 ans de chez eux. S’ouvre alors jusqu’à 30 ans environ un temps long d’expérimentation marqué par l’alternance entre formation et emploi. En un sens, la jeunesse, c’est le temps positif de l’essai et la possibilité de l’envol en faisant

la preuve de ses qualités. L’objectif des jeunes est de s’emparer de leur destin : « Être adulte, à mes yeux, ça a un côté très péjoratif je dirais même… a un chemin tout tracé » exprime un jeune de 30 ans tandis qu’une autre s’exclame : « je refuse d’être adulte car j’ai l’espoir de ne pas perdre la capacité à me remettre en cause »… Expérimenter, se chercher au risque de ne pas se trouver, est-ce refuser d’être adulte ? Est-ce renoncer à prendre sa place dans la société?

Le sens des engagements chez les jeunes

Le Monde le révèle. 81% des jeunes répondent oui à la question : « l’État devrait-il créer un service civique obligatoire ? ». On découvre la soif d’engagement et de reconnaissance d’une génération à qui personne ne fait confiance. Les sociologues sont même épatés : ce service civique obligatoire les concerne directement ! Les jeunes Français ne sont pas individualistes, ils ont soif d’être reconnus. Cette génération veut être de plain-pied dans la société.

Réaliste sans être cynique, lucide sans être sinistre, la jeunesse française n’abandonne pas une forme de combativité. Elle peut se traduire dans des engagements mais sans les appareils institutionnels ou idéologiques du passé. S’engager, les jeunes le souhaitent pourtant, mais sous des formes renouvelées. Leur attitude à l’égard de la politique peut pourtant laisser perplexes les observateurs. Une défiance nourrie de l’incapacité des élites politiques à répondre à leurs problèmes concrets.

D’un autre côté, les jeunes peuvent devenir des acteurs de la vie publique. On l’a vu en 2006 en France avec la contestation massive d’une mesure politique de l’emploi décidée par le gouvernement Villepin : le « contrat première embauche ». Les jeunes se trouvent dans les cortèges contre l’aéroport de Notre- Dame des Landes, bien conscients qu’il y a un péril écologique. La crise nourrit-elle aujourd’hui un nouveau mécontentement ? Le Monde s’en inquiète en parlant d’une souffrance à vif : « frustrée, la jeunesse française rêve d’en découdre ». Pour preuve, à la question : « Participerais-tu à un nouveau mai 68 ? », leur réponse est oui à 61% !

Avec la montée de l’incertitude sociale, le privé semble être en réalité la dernière des utopies. Vivre en couple, entretenir des liens forts entre générations, avoir des enfants font partie de leurs aspirations. L’attachement à la famille contraste même avec les idées reçues par la jeunesse. 66% des jeunes Français pensent qu’on ne peut pas être heureux sans fonder une famille ! Mais attention aux mauvaises interprétations : il ne s’agit pas forcément d’une jeunesse « conservatrice ».

L’égalité entre hommes et femmes ou bien l’émancipation des minorités sexuelles sont des combats que les jeunes souhaitent porter. 64% pensent que le divorce est nécessaire. Contradictoire ? Non : le maître mot c’est l’autonomie et le discernement selon les contextes.

Au point de vue religieux, c’est le développement d’une religiosité sans appartenance «believing without belonging ». À la poussée sécularisante des babys boomers, il faudrait voir un retour du religieux même sans assise institutionnelle. Les sociologues peinent à le voir tant ils sont habitués à voir la religion comme une pratique. Valeurs ou croyances forgent pourtant

l’identité des jeunes. Certains sur un mode virtuose en retrouvant les rites passés ou les symboles identitaires forts. Mais qu’en est-il pour la plupart pour qui les religions, à l’égard des autres institutions, se discréditent quand elles oublient les droits humains, l’égalité entre hommes et femmes et fonctionnent sur des modes non démocratiques ?

Interrogé sur les jeunes aux CCFD, Guy Aurenche eut cette remarque : « Si les jeunes ne se mobilisent plus guère pour la religion, beaucoup d’entre eux sont par contre prêts à se mobiliser pour la cause des hommes. » Et pour ceux inquiets que les valeurs de l’Évangile dépérissent, il leur lançait comme un appel : « Seule compte l’espérance que nous sommes capables de susciter et de transmettre à ceux qui prendront la relève, seule compte l’espérance que nous mettons en oeuvre avec eux malgré les obstacles et les déceptions ». La jeunesse est capable de beaucoup si on croit en elle.

Anthony Favier




Les Jeunes de Boquen

Les Jeunes de l’association culturelle de Boquen.

L’échange entre les générations, le fait qu’elles se côtoient naturellement sont une originalité de l’association culturelle de Boquen, et sans doute aussi une de ses chances.

D’ailleurs, la rencontre du neuf et de l’ancien, le questionnement sur ce qu’ils s’apportent l’un à l’autre sont au coeur de son histoire. C’est en effet d’abord le souci de revivifier les racines d’une tradition qui pousse Alexis Presse et quelques moines cisterciens à relever dans le centre Bretagne les vieilles pierres de l’abbaye de Boquen dans les années 1930.

Ce projet sera, dans les années 1960, relayé (avec Bernard Besret et d’autres), redéfini aussi, en ce sens qu’il s’agit moins désormais de restaurer des pierres et des pratiques ascétiques anciennes que d’en faire vivre l’esprit sous des formes contemporaines profondément renouvelées.  Au temps de l’abbaye qu’il fallut quitter en 1976 a succédé celui du nomadisme hors-les-murs, puis celui du choix d’un lieu fixe pour des rassemblements provisoires.

Depuis une dizaine d’années ou un peu plus, avec le départ de certains membres très actifs ou le ralentissement de leurs activités, avec le décès de figures inspiratrices et faisant lien comme Guy Luzsenszky en 1994, Clément Chaussée en 2007, la question de l’avenir, de la survie même de l’association culturelle de Boquen est régulièrement posée1.

En ce mois de septembre 2008, nous avons voulu marquer les 30 ans de l’arrivée dans la maison de Poulancre choisie en 1978, et fêter également les 30 ans à venir de l’association, en invitant tous ceux dont le chemin avait un jour croisé celui de cette histoire. Lors de ce week-end de retrouvailles, quatre générations étaient réunies, de celle des pionniers de l’aventure de Boquen à celle de leurs arrières-petits-enfants.

Mais les héritages ici sont rarement en ligne directe : la généalogie fait des sauts, des emprunts, des adoptions, des détours. Surtout, les relations ne sont pas à sens unique. Moins que d’héritage, il y a là des échanges, de l’interaction, des rencontres entre générations, plutôt rares dans une société qui tend à séparer, à regrouper par commodité et souci d’efficacité les âges – comme les fonctions, les cultures etc. – semblables. L’intergénérationnel comme pratique de transmission et de confrontation Cette dimension intergénérationnelle se retrouve dans le fonctionnement courant de notre association, et notamment dans celui de son bureau formé d’une douzaine de personnes.

Deux tiers de ses membres ont plutôt 55 ans ou plus, l’autre tiers étant formé de jeunes trentenaires. En 2003 en effet, face à un questionnement toujours plus sensible quant au devenir de l’association, la décision a été prise d’impliquer davantage les plus jeunes, en proposant de les faire entrer comme membres actifs au conseil d’administration, et en mettant en place pour un premier mandat des binômes intergénérationnels. Le fait que la présidence, la trésorerie, le secrétariat soient occupés en double par une personne d’une soixantaine d’années et une autre d’une trentaine d’années répondait d’abord à un souci vital de transmission et de responsabilisation.

Il était aussi une réponse aux problèmes pratiques de disponibilité que posent l’implication dans une association et la gestion de sa maison à des personnes exerçant leur profession ou retraitées et très actives d’une part, d’autre part à des jeunes en fi n d’études, en début de projets ou de responsabilités professionnelles, souvent à l’étranger. Cette jeune génération regroupe des gens arrivés dans l’association par des chemins différents. On y retrouve des « enfants de l’abbaye ».

Ainsi la cloche qui rythme les temps de la vie de la maison de Poulancre est celle qui annonça à Boquen la naissance de Maude Girona, qui préside aujourd’hui l’association. D’autres sont les enfants de personnes ayant rejoint plus tard l’association culturelle de Boquen. Au-delà de l’histoire de famille, ou justement à cause de cet aspect (même s’il est dénué de tout caractère d’obligation : dans une fratrie, certains ont un pied dans l’association, d’autres les deux, et d’autres aucun), la question de leur engagement se pose régulièrement : pourquoi continuer à s’impliquer dans une histoire dont le sens est aujourd’hui pour nous assez éloigné de celui qu’elle avait au départ pour nos parents ?

Ce à quoi nous sommes attachés, et qui en partie se matérialise dans la maison représentant des contraintes importantes et un formidable potentiel, c’est un esprit d’accueil et de fraternité, la rencontre des personnes les plus diverses, la responsabilité partagée, le goût du débat et de la recherche du sens dans quelque domaine que ce soit. C’est peut-être ce qui explique que la jeune génération de l’association ait pu s’élargir par l’extérieur, grâce à des amitiés de jeunesse souvent doublées d’intérêts communs en termes d’engagements militants, de recherche intellectuelle, de pratiques artistiques etc.

Ces derniers temps, un certain nombre de nos activités se sont développées à partir de propositions faites par les plus jeunes : rencontre à Rennes sur le droit d’asile, une rencontre poétique et créative à Poulancre intitulée « Hameaux imaginaires » (mai 2008), une rencontre à Brest sur les mythes et images du lien entre l’homme et la nature dans la Bible (février 2008), une session de danse à Poulancre à l’été 2008, parmi d’autres. En effet, une première rencontre débouche souvent sur d’autres, et ce n’est jamais la personne ayant proposé une idée qui la porte seule, bien au contraire, et ce qui vaut pour les personnes vaut pour les générations. La chance est justement qu’elles se mêlent et interagissent.

Il n’y a pas de « club des jeunes » et de « club des vieux », mais des personnes toutes différentes qui apportent chacune leur part. Quand nous travaillons à la préparation d’une rencontre (sur d’autres thèmes récents, tels par exemple que ceux de l’hospitalité ou de « démocratie et spiritualité »), quand nous débattons ou réfléchissons ensemble, quand nous nous retrouvons, les rôles, les apports des uns et des autres sur un thème commun ne sont jamais définis à l’avance, et surtout pas par l’âge. Cela correspond à notre souhait de construction (et non de consommation) de savoir et de sens, à travers notamment le croisement d’approches et de vécus divers. « Résistance » : définitions d’une génération à l’autre. L’intergénérationnel est donc moins un projet de notre association qu’une donnée de son évolution, une pratique révélatrice de choix qui fondent son identité.

Jusqu’alors, nous avons plutôt insisté sur l’aspect non problématique de cette cohabitation des générations, prolongement de l’idée inlassablement (mais pas toujours facilement) mise en pratique de reconnaître et accueillir chacun pour ce qu’il est, sans préjugé, au-delà des stéréotypes et des catégories habituelles. Ceux qui connaissent l’association culturelle de Boquen vous diront pourtant sans doute qu’elle est tout sauf un lieu d’idylle.

Dans les moments de vivre- ensemble et dans les lieux de celui-ci, des tensions, des frictions naissent parfois entre les souhaits contradictoires qui peuvent alors suivre une ligne de l’âge. Mais c’est plus encore dans les débats de fond que la différence entre générations s’exprime de façon intéressante, au travers de positionnements différents. Ceux-ci offrent la chance d’une dialectique qui s’est par exemple révélée très productive dans la discussion qui nous a réunis en assemblée élargie lors de cette fête des 30 ans, sur le thème des « résistances » par lequel, d’ailleurs, notre association se relie au réseau des Parvis dont c’est un thème important cette année. Dans cette discussion sur ce que peut signifier aujourd’hui « résister », les personnes appartenant à la génération de Boquen témoignent pour la plupart d’un attachement sinon à la polémique, du moins au combat en son sens le plus noble.

Il s’agit bien d’une génération qui a forgé son identité en s’opposant, dans un contact réactif à ce que la réalité, notamment sociale, avait de plus dur, de plus rigide et comme tel oppressant, d’une génération qui a cultivé toutes ses facultés d’indignation, sa capacité de mobilisation et d’action pour faire tomber les murs des institutions ecclésiales autant qu’économiques, familiales, politiques, scolaires et autres. La génération suivante est confrontée à une réalité certes moins monolithique, mais en revanche assez chaotique, instable et souvent ambiguë, toujours marquée par la violence. Un des jeunes présents lors de cette discussion parle alors d’un sentiment d’impuissance face au désordre du monde et dit qu’il se refuse à l’augmenter en prenant part aux attitudes de colère et d’agressivité, préférant travailler à la construction de soi et à une paix intérieure. Il semble en effet qu’aujourd’hui nous soyons plus facilement traversés, sinon envahis par les conflits du monde, vécus comme des déchirements intérieurs.

Tenir face à tout cela deviendrait-il alors une priorité, une condition même pour agir ? Au-delà de ces deux attitudes, la maison de Poulancre apparaît comme un lieu privilégié, un espace de pensée permettant de se retirer pour se ressourcer et mieux comprendre le monde, se nourrir afin de reprendre part au combat, à des actions dans le monde. Notre association se veut en effet, en tant que telle, un lieu de méditation active plus que de militance collective, tout en étant formée de personnes, quel que soit leur âge là encore, très engagées chacune, dans leurs lieux de vie respectifs, de façon professionnelle ou associative, sur des questions aussi diverses que l’économie solidaire, l’écologie, la protection des personnes les plus vulnérables, les conflits du Proche-Orient, la défense des droits des sans-papiers, mais aussi dans des pratiques artistiques. Charnières et seuils Comme la maison de Poulancre, à la fois lieu d’accueil, de rassemblement, de retrait protégé et port de départ, porte ouverte à tous vents – lieu de silence d’une part, chambre d’échos de l’autre –, la rencontre des générations apparaît comme une chance pour réfléchir à ce monde présent dans lequel est engagé chacun de nous, à différents points de son histoire et de son âge, à redéfinir ensemble, avec les sagesses ou les interrogations tirées de vécus divers, une forme de résistance qui consisterait d’abord à rester solide.

Anastasia Kerachni et Sophie Aude-Drouin

Nous renvoyons, sur l’histoire et le présent de notre association, au hors série n° 18 « Foi en marge, foi en marche » de la revue Parvis (novembre 2007).




Etre Jeune aujourd’hui…

Aujourd’hui, être jeune ça signifie s’engager à tellement de choses :

Réussir ses études, trouver un travail ou, du moins, essayer d’en trouver… On s’engage parfois dans des relations personnelles sérieuses, les pacs, les fiançailles, le mariage… On s’engage envers ses professeurs, ses patrons, ses amis, son copain… Mais pourtant quelque chose pousse bon nombre d’entre nous à entrer dans des associations comme pour renforcer notre appartenance à notre société, à ses combats. Avoir son mot à dire, avoir une voix qui compte…

Je suis étudiante, mais aussi salariée par mon association, la Jeunesse étudiante Chrétienne, à Paris ; en même temps je rentre souvent en province, à Metz, pour voir mes parents. J’ai des responsabilités à beaucoup de niveaux et c’est parfois dur de tout assumer. Mais je ne regrette pas mon choix, car je me sens utile. Pour confronter mon expérience avec celle d’autres membres de mon association je leur ai proposé une série de questions sur leur engagement. Caroline (Jec).

 François, le président de notre association. Pour lui l’aventure a commencé quand il faisait partie d’un orchestre, où son absence constituait un manque et où sa présence était indispensable à l’ensemble. » Je me devais de le faire, c’était devenu un genre de réflexe, une envie qui me manquait quand je n’étais pas aux rendez-vous. » Puis, à la JEC « où je m’inquiétais, au niveau organisation ou action, du bon déroulement de certaines tâches, où il fallait, encore une fois, que je vienne pour faire partie d’un tout. »
L’engagement lui a été utile sur plusieurs plans : « Cela m’a appris à me responsabiliser face à mes choix et face à mes actes. C’est s’organiser pour pouvoir tenir ses engagements, c’est s’organiser pour que tous ceux qui ont le même engagement, pas forcément moral, mais personnel, puissent le vivre de la meilleure façon, faire que ce ne soit pas un poids mais une richesse. Voilà, c’est ça : un engagement est une richesse personnelle. Tous mes engagements m’ont enrichi à un moment ou un autre (…). C’est ce qui me fait vivre, je pourrais dire. Je ne sais pas ce que ferais ou ce que j’aurais fait sans ces engagements. »

Marie, notre trésorière, s’est aussi prêtée au jeu de mon « interrogatoire ». « La première fois que je me suis sentie engagée, c’était à la JEC. J’ai toujours fait partie de mouvements de jeunes (catéchisme et aumônerie). Mais c’est en menant des actions liées à des discussions que nous avions eues, en parlant des délégués dans les lycées, que j’ai compris que nous, les jeunes, on devait se bouger. Mener des actions en équipe, après en avoir discuté, ça responsabilise, ça rend autonome et ça nous donne la parole. L’engagement fait que je me sens utile, que je trouve ma place dans la société et que je m’intéresse à ce qui se passe dans le monde. Aujourd’hui, je ne suis plus étudiante, alors à part comme animatrice, je pense que mon temps à la JEC va bientôt se finir. Mais je continuerai à m’engager pour défendre des valeurs qui me sont chères (par exemple au CCFD). » Je conclurai par une petite citation de l’écrivain Paulo Coelho qui résume l’état d’esprit dans lequel me mettent ces témoignages :  » Le bon combat est celui qui est engagé au nom de mes rêves. » Ces textes proviennent des témoignages recueilli par Caroline. »

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Boquen : 

Vieilles pousses toujours vertes
et jeunes pierres qui roulent.

L’échange entre les générations, le fait qu’elles se côtoient naturellement sont une originalité de l’association culturelle de Boquen, et sans doute aussi une de ses chances. D’ailleurs, la rencontre du neuf et de l’ancien, le questionnement sur ce qu’ils s’apportent l’un à l’autre sont au coeur de son histoire. C’est en effet d’abord le souci de revivifier les racines d’une tradition qui pousse Alexis Presse et quelques moines cisterciens à relever dans le centre Bretagne les vieilles pierres de l’abbaye de Boquen dans les années 1930. Ce projet sera, dans les années 1960, relayé (avec Bernard Besret et d’autres), redéfini aussi, en ce sens qu’il s’agit moins désormais de restaurer des pierres et des pratiques ascétiques anciennes que d’en faire vivre l’esprit sous des formes contemporaines profondément renouvelées.

Au temps de l’abbaye qu’il fallut quitter en 1976 a succédé celui du nomadisme hors-les-murs, puis celui du choix d’un lieu fixe pour des rassemblements provisoires. Depuis une dizaine d’années ou un peu plus, avec le départ de certains membres très actifs ou le ralentissement de leurs activités, avec le décès de figures inspiratives et faisant lien comme Guy Luzsenszky en 1994, Clément Chaussée en 2007, la question de l’avenir, de la survie même de l’association culturelle de Boquen est régulièrement posée.

En ce mois de septembre 2008, nous avons voulu marquer les 30 ans de l’arrivée dans la maison de Poulancre choisies en 1978, et fêter également les 30 ans à venir de l’association, en invitant tous ceux dont le chemin avait un jour croisé celui de cette histoire. Lors de ce week-end de retrouvailles, quatre générations étaient réunis, de celle des pionniers de l’aventure de Boquen à celle de leurs arrières-petits-enfants.
Mais les héritages ici sont rarement en ligne direct : la généalogie fait des sauts, des emprunts, des adoptions, des détours. Surtout, les relations ne sont pas à sens unique. Moins que d’héritage, il y a là des échanges, de l’interaction, des rencontres entre générations, plutôt rares dans une société qui tend à séparer, à regrouper par commodité et souci d’efficacité les âges – comme les fonctions, les cultures etc. – semblables.

L’intergénérationnel comme pratique
de transmission et de confrontation.

Cette dimension intergénérationnelle se retrouve dans le fonctionnement courant de notre association, et notamment dans celui de son bureau formé d’une douzaine de personnes. Deux tiers de ses membres ont plutôt 55 ans ou plus, l’autre tiers étant formé de jeunes trentenaires. En 2003 en effet, face à un questionnement toujours plus sensible quant au devenir de l’association, la décision a été prise d’impliquer davantage les plus jeunes, en proposant de les faire entrer comme membres actifs au conseil d’administration, et en mettant en place pour un premier mandat des binômes intergénérationnels.
Le fait que la présidence, la trésorerie, le secrétariat soient occupés en double par une personne d’une soixantaine d’années et une autre d’une trentaine d’années répondait d’abord à un souci vital de transmission et de responsabilisation. Il était aussi une réponse aux problèmes pratiques de disponibilité que posent l’implication dans une association et la gestion de sa maison à des personnes exerçant leur profession ou retraitées et très actives d’une part, d’autre part à des jeunes en fin d’études, en début de projets ou de responsabilités professionnelles, souvent à l’étranger.
Cette jeune génération regroupe des gens arrivés dans l’association par des chemins différents. On y retrouve des « enfants de l’abbaye ». Ainsi la cloche qui rythme des temps de la vie de la maison de Poulancre est celle qui annonça à Boquen la naissance de Maude Girona, qui préside aujourd’hui l’association. D’autres sont les enfants de personnes ayant rejoint plus tard l’association culturelle de Boquen.
Au-delà de l’histoire de famille, ou justement à cause de cet aspect (même s’il est dénué de tout caractère d’obligation : dans une fratrie, certains ont un pied dans l’association, d’autres les deux, et d’autres aucun), la question de leur engagement se pose régulièrement : pourquoi continuer à s’impliquer dans une histoire dont le sens est aujourd’hui pour nous assez éloigné de celui qu’elle avait au départ pour nos parents ? Ce à quoi nous sommes attachés, et qui en partie se matérialise dans la maison représentant des contraintes importantes et un formidable potentiel, c’est un esprit d’accueil et de fraternité, la rencontre des personnes les plus diverses, la responsabilité partagée, le goût du débat et de la recherche du sens dans quelque domaine que ce soit.
C’est peut-être ce qui explique que la jeune génération de l’association ait pu s’élargir par l’extérieur, grâce à des amitiés de jeunesse souvent doublées d’intérêts communs en termes d’engagements militants, de recherche intellectuelle, de pratiques artistiques etc.
Ces derniers temps, un certain nombre de nos activités se sont développées à partir de propositions faites par les plus jeunes : rencontre à Rennes sur le droit d’asile, une rencontre poétique et créative à Poulancre intitulée « Hameaux imaginaires » (mai 2008), une rencontre à Brest sur les mythes et images du lien entre l’homme et la nature dans la Bible (février 2008), une session de danse à Poulancre à l’été 2008, parmi d’autres. En effet, une première rencontre débouche souvent sur d’autres, et ce n’est jamais la personne ayant proposé une idée qui la porte seule, bien au contraire, et ce qui vaut pour les personnes vaut pour les générations. La chance est justement qu’elles se mêlent et interagissent. Il n’y a pas de « club des jeunes » et de « club de vieux », mais des personnes toutes différentes qui apportent chacune leur part. Quand nous travaillons à la préparation d’une rencontre (sur d’autres thèmes récents, tels par exemple que ceux de l’hospitalité ou de « démocratie et spiritualité »), quand nous débattons ou réfléchissons ensemble, quand nous nous retrouvons, les rôles, les apports des uns et des autres sur un thème commun ne sont jamais définis à l’avance, et surtout pas par l’âge. Cela correspond à notre souhait de construction (et non de consommation) de savoir et de sens, à travers notamment le croisement d’approches et de vécus divers.
« Résistance  » : définitions
d’une génération à l’autre.
L’intergénérationnel est donc moins un projet de notre association qu’une donnée de son évolution, une pratique révélatrice de choix qui fondent son identité. Jusqu’alors, nous avons plutôt insisté sur l’aspect non problématique de cette cohabitation des générations, prolongement de l’idée inlassablement (mais pas toujours facilement) mise en pratique de reconnaître et accueillir chacun pour ce qu’il est, sans préjugé, au-delà des stéréotypes et des catégories habituelles. Ceux qui connaissent l’association culturelle de Boquen vous diront pourtant sans doute qu’elle est tout sauf un lieu d’idylle. Dans les moments de vivre-ensemble et dans des lieux de celui-ci, des tentions, des frictions naissent parfois entre les souhaits contradictoires qui peuvent alors suivre une ligne de l’âge. Mais c’est plus encore dans les débats de fond que la différence entre générations s’exprime de façon intéressante, au travers de positionnements différents. Ceux-ci offrent la chance d’une dialectique qui s’est par exemple révélée très productive dans la discussion qui nous a réunis en assemblée élargie lors de cette fête des 30 ans, sur le thème des « résistances » par lequel, d’ailleurs, notre association se relie au réseau des Parvis dont c’est un thème important cette année.
Dans cette discussion sur ce que peut signifier aujourd’hui « résister », les personnes appartenant à la génération de Boquen témoignent pour la plupart d’un attachement sinon à la polémique, du moins au combat en son sens le plus noble. Il s’agit bien d’une génération qui a forgé son identité en s’opposant, dans un contact réactif à ce que la réalité, notamment sociale, avait de plus dur, de plus rigide et comme tel oppressant, d’une génération qui a cultivé toutes ses facultés d’indignation, sa capacité de mobilisation et d’action pour faire tomber les murs des institutions ecclésiales autant qu’économiques, familiales, politiques, scolaires et autres.
La génération suivante est confrontée à une réalité certes moins monolithique, mais en revanche assez chaotique, instable et souvent ambiguë, toujours marquée par la violence. Un des jeunes présents lors de cette discussion parle alors d’un sentiment d’impuissance face au désordre du monde et dit qu’il se refuge à l’augmenter en prenant part aux attitudes de colère et d’agressivité, préférant travailler à la construction de soi et à une paix intérieure. Il semble en effet qu’aujourd’hui nous soyons plus facilement traversés, sinon envahis par les conflits du monde, vécus comme des déchirements intérieurs. Tenir face à tout cela deviendrait-il alors une priorité, une condition même pour agir ?.
Au-delà de ces attitudes, la maison de Poulancre apparaît comme un lieu privilégié, un espace de pensée permettant de se retirer pour se ressourcer et mieux comprendre le monde, se nourrir afin de reprendre part au combat, à des actions dans le monde. Notre association se veut en effet, en tant que telle, un lieu de méditation active plus que de militance collective, tout en étant formée de personnes, quel que soit leur âge là encore, très engagées chacune, dans leurs lieux de vie respectifs, de façon professionnelle ou associative, sur des questions aussi diverses que l’économie solidaire, l’écologie, la protection des personnes les plus vulnérables, les conflits du Proche-Orient, la défense des droits des sans-papiers, mais aussi dans des pratiques artistiques.
Charnières et seuils.
Comme la maison de Poulancre, à la fois lieu d’accueil, de rassemblement, de retrait protégé et port de départ, porte ouverte à tous vents – lieu de silence d’une part, chambre d’échos de l’autre -, la rencontre des générations apparaît comme une chance pour réfléchir à ce monde présent dans lequel est engagé chacun de nous, à différents points de son histoire et de son âge, à redéfinir ensemble, avec les sagesses ou les interrogations tirées de vécus divers, une forme de résistance qui consisterait d’abord à rester solide.

Accueillir chacun pour ce qu’il est, sans préjugé, au-delà des stéréotypes et des catégories habituelles.

                                                                                                           Anasthasia Kérachni et Sophie Aude