Evangile et société : Jacques Gaillot

EVANGILE ET SOCIETE par Jacques Gaillot

A l’invitation du groupe NSAE 15 – Cantal, Jacques Gaillot a donné une conférence sur ce thème lors d’une soirée à Aurillac dans la salle municipale de la Montade, le 27 octobre 2011.

EVANGILE. Pour moi, j’ai toujours été – et je le suis encore – fasciné par l’Evangile. Il est pour moi synonyme de liberté, message tellement novateur pour l’humanité ! Et donc, je vous donne quelques caractéristiques.

La première, c’est la liberté de l’individu.
Jésus rencontre sur sa route des gens qu’il ne pensait pas rencontrer, hommes et femmes qui surgissent sur la route. Et qu’est-ce que fait Jésus ? Il les remet à eux-mêmes, à leur liberté, à leur vérité d’hommes et de femmes et pour cela, il reconnaît leur dignité. La seule attitude qui puisse libérer quelqu’un, c’est de reconnaître sa dignité. C’est ce que Jésus fait : il les regarde, les écoute et fait en sorte qu’eux-mêmes puissent s’en sortir et vivre librement. Donc, c’est un message de liberté. Et l’individu passe avant la famille, avant le clan, avant le groupe, avant la communauté : c’est très novateur à l’époque [vous savez !] C’est l’individu qui est premier : et l’individu passe avant la Loi, avant le shabbat et avant le Temple.
Ce qui est sacré, ce n’est pas le temple, ce n’est pas le shabbat, c’est l’homme, l’être humain. Il n’y a rien d’autre qui soit sacré que l’être humain. Un lieu n’est sacré que s’il y a des gens dedans. Quand il y avait des sans-papiers qui campaient dans une église à Paris, comme l’église St Ambroise, je disais aux gens et aux médias : « ces gens ont occupé l’église et donc elle est sacrée puisqu’ils sont dedans ». Voyez, c’est formidable. On m’a dit : « mais c’est des musulmans ! » Et alors ? Mais ce sont des êtres humains ! SI on expulse des étrangers d’une église – et ça s’est fait à St Ambroise – on désacralise l’église ! L’être humain est au centre. Et ça, Jésus le fait régulièrement, voyez, et il rencontre beaucoup d’opposition. L’Être humain est au centre.

Et puis une deuxième chose qu’on trouve dans l’Evangile, c’est la fraternité.
Vous êtes tous frères. Et pour Jésus, il n’y a pas de hiérarchie entre les êtres humains ; il y a des responsabilités variées, oui, des fonctions variées mais les êtres humains sont égaux. Nous sommes habitués à travers les siècles à ce qu’il y ait des hiérarchies entre les êtres humains, mais cela vient de nous, de la tradition : c’est véhiculé par nos cultures, par les religions, mais les êtres humains sont égaux. Nous mettons toujours des hiérarchies : entre riches et pauvres, colonisateurs et colonisés, hommes libres et esclaves, hommes et femmes, noirs et blancs, que sais-je ; votez, toujours des hiérarchies. Jésus fait tomber tout ça ! Comme disait Coluche, « Y en a qui sont plus égaux que d’autres ». Et c’est nous qui faisons cela. Alors, Jésus nous invite à voir, dans le visage de l’être humain, ce qu’il y a d’universel en lui et non pas d’abord ce qui le différencie.
Je vais quelquefois à la prison de Fresnes, près de Paris et je loge dans la communauté des Spiritains (qui est une communauté importante : on est 50, 60). Et le soir au repas, je dis : « J’ai été voir un détenu à Fresnes ». Et il y en a un qui me dit : « Qu’est-ce qu’il a fait ? » Je réponds : « J’en sais rien ; je ne pose jamais la question ». Et un autre qui me dit « Est-ce qu’il est croyant ? » Je dis « J’en sais rien ; je ne pose jamais la question. S’il me le dit, c’est bien, s’il ne me le dit pas… » Et il y a un troisième qui me dit : « Mais alors, de quoi avez-vous discuté ? » Je dis : « j’ai écouté la souffrance de cet homme, souffrance qu’il voulait me partager ». Voyez, c’est l’être humain qui est important, pas ce qu’il a fait, pas ceci ou cela. C’est un être humain, ce qu’il y a d’universel en lui. Voilà, tout ça, c’est une caractéristique de l’Evangile, très importante, et c’est tellement actuel !

Une autre caractéristique de l’Evangile, c’est le choix des pauvres.
C’est un choix de Dieu qui est déroutant : celui qui est méprisé, délaissé, exclu, Dieu commence par lui. Je me trouvais un jour devant la mairie de Paris, dans une manifestation de sans-papiers, des Africains pour la plupart, des Maliens. Ils avaient été expulsés la veille du gymnase Japy où ils étaient réfugiés. Les CRS les avaient expulsés de façon brutale et ils n’étaient pas contents. Comme le gymnase appartient à la mairie de Paris, ils voulaient manifester devant la mairie et qu’une délégation soit reçue. Ils étaient à peu près 200, 250, et moi j’étais là, au milieu de ces grands Africains.
Et tout d’un coup, y a un homme qui se dresse devant moi, un blanc, un Français sans doute, et qui me dit : « Et Dieu dans tout ça ? » Je dis « Dieu, il est là, avec les Africains ». Il a dit : « Vous êtes sûr ? » Je dis « Oui : Dieu est toujours du côté de ceux qui sont en danger, en difficulté ; c’est le cas ». Il me dit alors : « Si Dieu est à côté des Africains, alors il n’est pas avec les CRS, de l’autre côté de la barrière ?! » [Ils sont coquins, voyez]. Je lui dis : « Dieu fait le choix de ceux qui sont en difficulté, mais il n’exclut personne : il commence par les petits, par les pauvres, et il s’ouvre à tous ». Alors, il réfléchit quelques instants puis il me dit : « ça me va bien, ça me va » et il s’en va. [Y a des fois, certains m’aiment bien, voyez]. Donc, il y a ce choix de l’Evangile pour ceux qui sont délaissés, qui sont exclus, et que Dieu identifie aux victimes. « Ce que vous avez fait au plus petit de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait ». Un choix difficile.

Et puis une autre caractéristique de l’Evangile aussi, c’est qu’il y ait séparation entre les pouvoirs spirituel et temporel.
Jésus ne s’est pas présenté – et il a tout fait pour ça – pour ne pas être perçu comme un messie politique. Pourtant, ils [les Juifs de l’époque de Jésus] sont occupés par Rome et tous voudraient que le messie chasse les Romains. Jésus ne se présente pas comme un révolutionnaire. Il ne cherche pas à défier le pouvoir politique, il s’en méfie. Il le relativise : ce n’est pas son chemin et heureusement ! « Mon royaume n’est pas de ce monde ». Il faut bien distinguer les choses.

Et puis je termine par cette dernière caractéristique dans l’Evangile : c’est la mise en œuvre de la justice et de l’amour qui sont dus au prochain.
La justice ET l’amour : on ne peut pas les séparer. L’amour suppose la justice. V. Hugo disait : « On fait la charité quand on n’a pas réussi à supprimer l’injustice ». C’est très fort. Quelquefois, quand il y a des manifestations à Paris, il y a de grandes banderoles où on met : « On ne veut pas la charité, on réclame la justice ». Parce qu’on dit : avec la justice, on va aux causes, tandis qu’avec la charité, on va aux effets. On dit : la charité entretient la misère, tandis que la justice la combat en allant aux racines. Donc la charité a mauvaise presse, assez souvent, assez souvent. Donc l’amour ne supprime pas la justice. Et Jésus, comme tous les prophètes, met en œuvre la justice. Et donc, il y a de l’amour qui va au-delà de la justice et qui est dans une logique de gratuité, de surabondance.
Ces jours-ci, il y a quelqu’un qui m’écrit de Montréal, sur le net, et qui me dit : « Quand on voit ce qu’a fait ce dictateur et comme chrétien, jusqu’où peut aller l’amour pour lui ? ». Alors, je lui dis : « On ne met pas de limite à l’amour, on ne met pas de limite au pardon ». Comme disait St Augustin : « La mesure de l’amour, c’est d’aimer sans mesure ». Et l’amour de Dieu est déconcertant parce que il n’y a pas de limites. Et comme disait St Paul : « Ce frère pour qui le Christ est mort ». Donc on ne peut pas dire jusqu’où peut aller l’amour de Dieu. Il n’y a pas de limite et nous sommes invités de temps en temps à avoir des actes de surabondance, des actes gratuits, comme l’a fait le Christ. Dans l’Evangile, il n’y a que des femmes qui ont posé des actes de surabondance, jamais des disciples ! Voilà donc quelques caractéristiques ; il peut y en avoir d’autres : dans l’amour, il faudrait dire l’amour des ennemis, la non-violence, le pardon.
Donc, je suis frappé par la beauté et la profondeur de l’Evangile. Alors vous me direz : il va y avoir 7 milliards d’hommes bientôt sur la planète et cela va faire un grand nombre qui ne connaîtront ni ne liront jamais l’Evangile, qui n’auront jamais entendu parler de l’Evangile. Oui, peut-être… Il est possible qu’il y ait un certain nombre qui ait eu la chance de rencontrer des hommes et des femmes qui vivent l’Evangile au quotidien. Et je peux vous dire, et vous le savez par expérience, que beaucoup de gens ont découvert l’Evangile parce qu’ils ont rencontré des hommes et des femmes qui vivaient l’Evangile aujourd’hui, tout simplement. Et ça les a mis en route. Et l’Evangile est fait pour être vécu par les gens, et ça nous appartient. Voilà l’Evangile pour moi.

Alors, LA SOCIETE, française ou autre.

Nous sommes dans un monde qui a basculé dans un monde nouveau. C’est la fin d’un monde ; je n’ai pas dit la fin du monde : la fin d’un monde. Et nous assistons à la naissance d’un monde nouveau dont on ne sait pas ce qu’il sera. Et tout va vite, très vite. Ce qui se faisait hier ne se fera pas demain et nous avons l’impression que nous marchons sur un sol qui se dérobe ; et tout va tellement vite ! Aucune institution n’est protégée, pas même l’Eglise. Tout bouge et avec le recul, avec l’âge, on sait que ça va vite. Quand on compare il y a 20 ans, 40 ans, c’est pas croyable ! Il y a d’autres façons de vivre. Aujourd’hui, il faut marcher en innovant : on ne peut pas répéter le passé. Et si on se tourne vers le passé, on devient une statue de sel, comme dans la Bible. Il faut se tourner vers l’avenir Ce n’est pas parce qu’on avait vécu de telle manière, qu’il y avait telle chose, qu’il faut reprendre aujourd’hui. Il faut innover.
Au mois de juillet, on m’a demandé de faire un texte pour des jeunes : qu’est-ce que j’aurais à dire à des jeunes d’aujourd’hui ? Qu’est-ce que j’aurais à transmettre ? Alors au début, je m’adresse à un jeune que j’ai connu, qui s’appelle Nicolas, qui est de Lyon, que j’ai rencontré au FSE (Forum Social Européen) à Paris, qui est incroyant, de famille très pauvre. Alors je m’adresse à lui, le connaissant et je lui dis : « Autrefois, les Anciens avaient quelque chose à transmettre quelque chose aux jeunes, leur expérience… Comme en Afrique où on dit que les Anciens sont des bibliothèques. Et bien aujourd’hui, on ne peut plus transmettre pareil, parce que tout a bougé : ça ne sert à rien de dire c’est comme ça qu’il fallait faire etc. ». Non, il faut créer, recréer, et je crois que les jeunes aujourd’hui ont une sensibilité de la société. Ils ont à nous apprendre : il faut les écouter, écouter les Indignés, les jeunes du printemps arabe. Ils ont des choses à dire, parce que mieux que nous, ils ont cette sensibilité de la société qui vient.
Je sais qu’à Paris, quand les jeunes commencent à manifester, alors la police protège la Sorbonne comme c’est pas croyable ! Parce que c’est le fer de lance : faut pas que ce soit comme en 68 ; y a les canons à eau, y a tout vous savez : faut pas que les jeunes s’emparent de la Sorbonne…
Donc, on est attentif aux mouvements des jeunes et on a raison : ils disent quelque chose à la société. Donc il faut savoir apprendre, même si l’on est ancien, écouter ce que disent les jeunes et pas seulement dire « Nous, voilà ce qu’on a à dire ». Alors donc, nous sommes dans une société du changement et ce n’est pas fini. Je trouve que c’est passionnant, parce qu’on n’a pas toujours à répéter, on a à créer. Vous me direz, c’est fatigant ; en même temps, c’est plein d’allant ! Il y a quelques caractéristiques de cette évolution, quelques signes des temps que je vous signale comme ça.

Je crois que la première, c’est que nous vivons un dépassement des frontières.
Le monde nouveau se construit dans le dépassement des frontières : pas simplement géographiques, mais culturelles, religieuses, politiques. On doit vivre dans l’échange ; aucune société ne peut vivre fermée sur elle-même : pas même la Birmanie, l’Iran. On est obligé d’avoir des échanges, c’est important ; nous sommes interdépendants. Les frontières ne sont pas seulement extérieures, mais intérieures. Nous avons des murs de préjugés qui nous empêchent de dépasser nos manières de vivre et de considérer les autres. On peut voyager dans le monde entier mais garder ces murs de préjugés que nous avons vis-à-vis des autres.

Je crois que le second signe des temps, c’est la promotion des femmes partout dans le monde.
Des femmes qui arrivent aux responsabilités, de plus en plus, aux plus grandes responsabilités. Et c’est un phénomène mondial qui se fait. Il faut s’en réjouir : il est grand temps de voir des femmes qui sont responsables de leur pays : au Brésil en Argentine, en Allemagne, un peu partout, au Liberia. C’est comme ça. Et donc, c’est une caractéristique du monde d’aujourd’hui.

Un autre signe que je signale, c’est l’avancée du droit.
Une avancée du droit un peu partout. Ce n’est pas facile qu’un pays devienne un Etat de droit. Il faut du temps et c’est toujours fragile parce qu’on est toujours tenté que ce soit la force qui puisse prévaloir sur le droit, alors que la force est au service du droit, et c’est le droit qui protège les citoyens. Alors, même dans un pays comme la France, vous avez de nouveaux droits qui s’ajoutent : pour les enfants (les droits des enfants) ; les droits des détenus en prison : les détenus ont des droits, on ne peut pas faire n’importe quoi avec eux ; dans les écoles, il y a aussi des droits pour les élèves. Une sorte de protection qui s’étend un peu partout, pour que l’INDIVIDU soit protégé.
Et puis au plan international : voyez les instances internationales où l’on peut juger les personnes qui ont commis des crimes contre l’humanité. Et il y a des chefs d’Etat, des présidents qui ont peur maintenant de sortir de leurs pays, qui savent que, et bien voilà, ils risquent d’être emmenés dans ces pays pour être jugés. Et c’est une avancée du droit qui est importante. Et qui va continuer

Et je pense qu’une autre caractéristique qu’on peut donner, c’est la prise de conscience de notre lien avec la Nature.
On a longtemps vécu comme étant au-dessus, comme pouvant faire tout ce que l’on voulait avec la création pour obtenir les richesses dont on avait besoin. Et l’on s’aperçoit que nous sommes liés à la nature, et que la nature peut vivre sans nous mais que nous, nous ne pouvons pas vivre sans elle, et qu’on ne peut pas négocier avec la nature ! Et les effets qu’il y a aujourd’hui font que l’on prend conscience de notre appartenance à la nature : nous sommes des fils du Cosmos ; comme le dit Hubert Reeves : des poussières d’étoiles. Nous appartenons au domaine du vivant. Nous sommes liés à la mère-terre et donc, cela nous fait tomber un peu de notre piédestal pour montrer qu’il y a un respect de la création et qu’il est urgent de prendre conscience de cela.

Autre chose, j’en ai déjà parlé un petit peu, c’est a place des jeunes, en particulier actuellement avec le prin-temps arabe.
J’avais été invité au mois de février par des Tunisiens, par les DDH, dans le sud de la Tunisie, dans le bassin minier de Gafsa, à Redeyef, où il y a des mines très importantes du pays et il y a 2 ans, il y avait eu des révoltes, des émeutes d’ouvriers car le clan Ben Ali possédait la mine et avait mis beaucoup d’ouvriers à l’écart. Donc il y avait carrément une émeute qui était réprimée très durement, Avec beaucoup de gens emprisonnés, il y avait la torture etc. des procès, et deux ans après, il y avait le printemps arabe, les prisonniers ressortaient et… une grande fête là-bas. Alors, j’ai été émerveillé de voir ces milliers de gens qui étaient debout, là, sur la place et qui étaient libérés de la peur. Autrefois, il y avait cette chape de plomb, personne ne parlait et là, ils sont libérés de la peur. Et je les entendais vraiment demander la liberté, demander la justice, demander la démocratie ; et sans haine, sans violence ! Ils n’en voulaient ni à l’Occident ni aux Etats-Unis, ils voulaient la liberté et la justice. C’était beau, vraiment le printemps arabe !
Et bien je crois que les jeunes ont quelque chose à nous dire ; les jeunes de la place Tarhir, extraordinaire : ils se rencontraient par dizaine de milliers là, si souvent, pour demander la même chose, sans haine et pacifiquement, et c’était vraiment beau pour moi de voir ça ! Les jeunes, ils ont osé ce que personne n’avait osé faire. Et à Gaza, au mois de février mars, un grand rassemblement de jeunes, à Gaza, sans demander l’autorisation à Abbas, rien du tout ! Rassemblés. Et qu’est-ce qu’ils ont demandé ? Qu’il y ait une réconciliation entre le Fatah et le Hamas en disant : nous avons besoin de l’unité et le peuple palestinien passe avant les partis. C’est extraordinaire. Alors les responsables politiques du Hamas ont dispersé la manifestation. Comme c’était des jeunes du pays, c’est quand même quelque chose. Et les jeunes disent des choses que les autres ne disent pas.
Et, puis il y a ce mouvement des Indignés, qui est parti d’Espagne, de la place de Madrid et se répand un peu partout vraiment : c’est la même chose, c’est pas politique, il faut les écouter. Il y avait à Madrid sur la fameuse place, une grande inscription sur un mur où ils avaient mis – les jeunes s’adressant aux responsables politiques – « si vous nous empêchez de rêver, on vous empêchera de dormir ». Et bien oui, c’est un petit peu le rôle des jeunes : empêcher les responsables de dormir et leur dire ! Voilà.

J’ajouterais peut-être encore dans ce mouvement de ce monde qui vient : c’est la montée aussi de la non-violence.
La non-violence, oui. Je fais partie d’associations à Paris, de l’association « Droits devant ! » pour les sans-papiers et le DAL pour le logement, ce sont des associations non-violentes. Et quand il y a des manifestations qui peuvent être un peu chaudes, on rappelle toujours qu’il ne faut pas provoquer la violence et ne pas exciter les CRS. Et ça se passe bien, souvent, et la police le sait. La semaine dernière, il y avait une réunion par une commission de l’Unesco (c’est la décennie pour la non-violence) et devant les excès de la violence dans les collèges et dans les écoles, et bien il y a un livre qui vient de paraître : « Cent questions : la non-violence ». Et donc, ça a été préparé pendant quelques années, et c’est intéressant. Et donc, dans le règlement intérieur des lycées et des collèges, il y a quelque chose par rapport à la non-violence et ce livre pourra aider davantage. Autant la violence fait partie de nous, autant la non-violence est un choix qui est difficile et qu’on est appelé à faire : dans un monde de violence, la non-violence prend toute sa place.

J’avais une réunion à Orly sur les Palestiniens et dans le débat, curieusement, on est parti sur la non-violence. Alors à un moment donné, il y avait une jeune qui avait je crois 19-20 ans, (Noémie) et qui dit : « écoutez, faut que je vous raconte quelque chose qui s’est passé il n’y a pas longtemps. J’étais dans le métro, et un jeune vient vers moi avec son couteau, et il me dit « donne-moi ton argent et ton portable » Alors la fille le regarde dans les yeux et lui dit : « de l’argent, j’en ai pas. Un portable, j’en ai un, mais tu ne l’auras pas. ». Il dit « Et pourquoi, je l’aurai pas ? » « Et bien parce que j’en ai besoin pour téléphoner à ma copine : je suis à une réunion sur la paix ». « Bon, alors, tu fais une réunion sur la paix ? » « Oui, ce soir ». Alors, il baisse son couteau, il s’écarte, il revient vers elle et il lui fait un bisou ! Et Noémie dit « je vous assure que c’est vrai, ça s’est passé comme ça : Je faisais partie au lycée d’un groupe sur la non-violence et on m’a appris à regarder l’adversaire sans avoir peur de lui. Je peux vous dire que je l’ai regardé ce jeune, je l’ai pas quitté des yeux, et j’ai pas peur de lui ! » C’est beau, beau cette jeune Noémie, vraiment. Alors les gens, ils étaient comme ça !… C’est un signe des temps qui s’imposera.

Alors vous me direz : « la société française ? »
Et bien c’est une société donc laïque, sécularisée, habitée par plusieurs religions, dont l’Islam – qui fait peur à beaucoup de gens – et qui est confrontée, je trouve personnellement, à deux choses que je voudrais détailler un petit peu.
La première, c’est qu’il y a un déficit du lien social. Ça me frappe beaucoup, dans une ville comme Paris, je prendrai l’exemple des personnes âgées. Il y a beaucoup de maisons de retraite, beaucoup de personnes chez elles, etc. on fait beaucoup de choses pour qu’elles puissent rester chez elles le plus longtemps possible : bien ; mais il y a une solitude, une solitude affective… Dans à peine deux mois on sera à Noël et il y a des personnes âgées qui vivent seules le jour de Noël, sans aucun contact, aucune visite, et elles me disent : « c’est le jour le plus pénible de l’année ! » D’une part, parce qu’elles pensent à leurs Noëls d’autrefois en famille, une fête conviviale, de cadeaux, on est heureux de se retrouver en famille à Noël : une fête de famille. Et là les enfants sont grands, ils sont mariés, ils sont partis à l’autre bout de la France, bon etc. La solitude : beaucoup de gens souffrent de la solitude.
Dans les banlieues. C’est vrai que dans les banlieues, ça peut exploser, on ne peut jamais prévoir, mais il y a tous les ingrédients. Et il n’y a pas de lien social qui s’est fait : c’est pas une question d’argent, c’est une question de liens humains, et y en n’a pas ! Je connais des jeunes de banlieues qui viennent, mettons à Paris, quand, ils prennent une consommation au café, on leur demande d’abord de payer : Invraisemblable ! Donc, le lien social, il faut le refaire avec patience, le retisser : difficile. Et souvent un des rôles des citoyens aujourd’hui, c’est de créer du lien. Il y a qui savent créer du lien : dans un immeuble, partout. Je connais en banlieue une HLM : au 4ème, y a pas d’ascenseur, et il y a une communauté de religieuses qui sont là depuis longtemps : elles ont tissé des liens ; et plus qu’un lien : il y a un réseau vraiment. On les connaît bien : quand il y a une fête musulmane, elles sont invitées, partout elles sont invitées. On les connaît ; elles ont créé du lien. Je leur dis souvent : vous rendez ce service à la société.
Et puis le deuxième signe aussi que je vois c’est la question des suicides. Beaucoup de suicides, et de suicides de jeunes. J’ai été marqué par beaucoup de cas, vraiment, en particulier des suicides en prison. Il y a au mois de novembre, bientôt, ça va être la troisième année, il y a ce qu’on appelle « les suicides en prison ». Alors sur la place du Trocadéro, en fin d’après-midi, il y a une petite célébration pour faire mémoire de tous ceux qui dans l’année se sont suicidés en prison. Et c’est un diacre de la Mission de France qui est infirmier à l’hôpital de Fresnes, à la prison, qui a pris cette initiative. Et donc, avec un certain nombre d’organismes, on essaye de voir tous ceux qui se sont suicidés dans l’année et au Trocadéro, on lit une litanie et on est quelques uns : moi je suis chargé de lire les suicides qui ont eu lieu au cours d’un mois. Alors on dit le prénom, le jour, le mois, l’année et l’âge. Vous savez, c’est une litanie impressionnante : un tel, tel jour, 20 ans, 24 ans, 18 ans…incroyable ! Morts en suicide. Souvent, c’est des gens qui se sentent abandonnés, qui se sentent seuls et qui mettent un petit billet, une petite lettre « je suis aimé par personne », « je suis lâché par tout le monde », « Je préfère partir ». C’est terrible ! Ce qui se passe dans les prisons, c’est un peu un miroir de la société. Et il y a, à peu près, un suicide tous les 3 jours en prison : scandaleux ! Alors ça c’est une chose qui ne marche pas dans notre société, et ça va toujours dans le lien social.
Et puis je terminerai en disant qu’il y a dans la société française une grande injustice. Dans la Bible et chez les prophètes, la justice c’est de faire sa place à l’autre. L’autre doit pouvoir vivre, il doit pouvoir exister. C’est une personne, ça peut être un groupe, ça peut être un peuple : en tout cas, il a le droit d’exister, on lui fait sa place. Or on est dans une société qui exclut pas mal de gens qui n’ont pas leur place : pensez aux Roms, il y en a beaucoup dans la région parisienne ; pensez à tous ces sans-papiers, tous ceux qui sont sur le trottoir au moment où je parle, des familles qui sont sur le trottoir : pas de logement ; et ceux qui n’ont pas de travail. Tous les « SANS ». Ce sont des gens exclus d’un droit fondamental. Et ça c’est une injustice que la société ne peut pas accepter : on ne peut pas accepter que des familles dorment dans la rue : on en peut pas accepter qu’il y ait des sans papiers : ( j’en connais, des Algériens) qui sont en France depuis plus de 10 ans, qui travaillent au noir, toujours pas de papiers). Alors une injustice !…
Il y a 2 ans, ce devait être le repas de midi à la rue Lhomond, chez les Spiritains et j’étais pressé de partir, à Paris, je ne sais pas ce que j’avais à faire, alors il y a un Africain que je ne connais pas, 40-45 ans, qui me court après et qui me dit « je peux vous voir 2 minutes ? » Et je dis « deux minutes, ça va ». Alors, il s’asseoit et il me dit : « Je viens d’être nommé évêque, au Congo, je vais être ordonné dans 15 jours et j’aimerais que vous me donniez un conseil ». Alors, je n’ai pas hésité et je lui ai dit : « Je te donne le conseil de ne pas accepter l’injustice. Si tu es un évêque qui lutte contre l’injustice alors, comme dit le prophète Isaïe *ta lumière jaillira comme l’aurore*. Je dis : « Tu seras une bénédiction pour ton peuple ». Alors, il me dit : « ça me va bien ». Puis je suis parti. Je n’ai pas demandé son nom, quel était son diocèse : ça m’est égal, mais si jamais il lutte contre l’injustice au Congo, alors ça, c’est formidable. Je n’ai pas dit « mais il faut que tu pries, tu es un évêque, faut que tu pries, » même si c’est le numéro un, et c’est le numéro un.
Mais il y a beaucoup d’injustice et pour les chrétiens, comme je vous le disais tout à l’heure, ce qui est pre-mier, c’est la mise en œuvre de la justice et de l’amour qui sont dus au prochain. Au jugement dernier, on ne me demandera pas combien j’ai célébré de messes dans ma vie, combien de baptêmes j’ai fait, combien de baptêmes et de mariages j’ai béni, on me demandera « Qu’est-ce que tu as fait pour l’étranger, pour le prisonnier, pour ceux qui étaient malades ? » C’est ça. Ce qui est premier, c’est pas la pratique religieuse, c’est la pratique du frère. Dans l’Evangile, l’avenir est à la solidarité. C’est le partage qui rend frères. Et donc ça se vit dans la vie quotidienne : personne n’en est dispensé, même si on est à la retraite : la mise en œuvre de la justice et de l’amour qui sont dus au prochain. Donc ça, c’est à la portée de tout le monde.

Retranscription à partir de l’enregistrement par Anne-Marie Hermet