Pourquoi un Observatoire Chrétien de la Laïcité ?
   A l’initiative de cinq associations adhérant aux réseaux du Parvis : Amis du 68 rue de Babylone, Chrétiens pour une Eglise Dégagée de l’Ecole Confessionnelle (CEDEC), Droits et Libertés dans les Eglises (DLE), Espérance 54 et Nous sommes aussi l’Eglise (NSAE), est organisé, à Paris, en mars 2003 un colloque sur l’avenir laïque de l’Europe. Devant le succès de ce colloque les organisateurs décident de créer au sein des réseaux du Parvis un « Observatoire Chrétien de la Laïcité » Le premier acte public de cet Observatoire est la diffusion, le 11 septembre 2003, d'un MANIFESTE .
« La laïcité est-elle en danger ? » Quand nous évoquons la création de cet observatoire beaucoup s’étonnent et nous posent cette question.
Quelques exemples parmi beaucoup d'autres :
1°) Le centenaire de la Loi de 1905 a été l’occasion pour certains de réclamer un toilettage de cette loi. Cette tentative est renforcée ces derniers temps par les positions du président Sarkozy (cf. par exemple son discours du Latran) sur une laïcité dite « positive » , relayées et encouragées par Benoît XVI..
2°) On se souvient des tentatives d'affirmer que le christianisme est le fondement juridique de l’Europe Dans le traité européen actuellement en cours de ratification des articles donnent aux Eglises un statut consultatif privilégié, distinct de celui des associations de la société civile en général.
3°) On note, depuis quelques temps, dans les choix législatifs du gouvernement français une tendance forte en faveur de l'école privée (confessionnelle à 95 %) : article 89 de la Loi de décentralisation, subventions pour l'investissement du privé dans les quartiers dits sensibles, reconnaissance, de type concordataire, des diplômes profanes et de théologie de l'enseignement supérieur catholique reconnus au préalable par le Vatican.
4°) On constate des tentatives pour introduire des aspects de la loi religieuse dans le droit français à l'occasion de tel ou tel procès. L'un des plus médiatiques fut sans doute le jugement déclarant nul un mariage en raison de la non-virginité de l'épouse.
5°) Des pratiques d'exclusion et de sexisme sont courantes, voire dogmatisées, à la fois dans l'Islam fondamentaliste et dans les pratiques institutionnelles de la hiérarchie catholique. Nous devons réagir pour promouvoir le respect des droits humains-droits liés de façon nécessaire à la laïcité.
Deux axes prioritaires concernent les choix fondamentaux à faire :
  -A- celui de la vigilance concernant le respect de la laïcité et sa promotion là où elle reste à construire.  Là où la laïcité est effective elle est remise en cause par des nostalgiques du pouvoir religieux. Il y a encore dans certains pays européens des religions d'Etat. Dans d'autres parties de l'Europe la laïcité est restreinte à la simple distinction du politique et du religieux-permettant des régimes concordataires, alors que la laïcité est la séparation juridique du religieux et du politique sur le plan institutionnel.
  -B- Grâce aux développements de la laïcité la foi chrétienne peut socialement s’épanouir. car l’une des dimensions de l’enseignement évangélique concerne précisément le rejet de la tentation d’instrumentaliser le pouvoir à des fins religieuses ou de domination éthique et réciproquement :
        1°) La laïcité interdit aux hiérarchies et autorités religieuses d'exercer un pouvoir politique. Malgré ses déclarations officielles la papauté ne la respecte pas. En tant que « Saint Siège » elle est un Etat supranational jouant le jeu politique et diplomatique et en tant que Vatican une autorité spirituelle. Nous refusons cette forme actuelle de cléricalisme qui s'impose par un double jeu permanent. Cette relique du constantinisme est contradictoire avec ce que, selon les évangiles, Jésus dit et vit de l'autorité.          2°) Elle invite à organiser la vie interne des communautés chrétiennes par le dépassement du sexisme et des structures autoritaires hiérarchiques, monarchiques...»etc... qui commandent encore les structures officielles et le fonctionnement de plusieurs Eglises chrétiennes.
10 février 2009
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Henri Pena-Ruiz
Conférence à Joué-lès-Tours le 26 mars 2010
Après avoir manifesté son appui "chaleureux" au maire de Joué-lès-Tours, "un homme de conviction" (il avait ajouté le mot "laïcité" sous la devise républicaine au fronton de l'hôtel de ville le 22 février) et affirmé son entière solidarité avec cette initiative, estimant que le terme laïcité explicitait cette devise, Henri Pena-Ruiz a présenté un exposé sur le thème : "la laïcité plus que jamais".
J'entends vous présenter un exposé raisonné, s'adressant à votre raison, peut-être aussi et en même temps à votre coeur. Nous vivons dans un monde dont on peut dire qu'il n'est pas satisfaisant. C'est un monde qui a vu réapparaître de nouvelles formes de misère, d'autant plus scandaleuses qu'elles coexistent avec une richesse inouïe qui dégouline dans les vitrines de notre société de consommation. Sur le fond de cette mondialisation ultra-libérale qui de tout veut faire commerce, y compris de la santé et de la culture, sont aujourd'hui présents des fanatismes non pas religieux, mais politico-religieux; je fais évidemment la distinction. Des fanatismes politico-religieux qui se présentent parfois comme des compensations. C'est sur le fond de cette double évolution que la laïcité a refait surface, qu'elle est réapparue dans toute sa dimension d'émancipation. C'est par rapport à ce contexte que je voudrais « réexpliquer » la laïcité. Je crois qu'il est toujours bon de revenir sur les choses fondamentales pour faire comprendre ce qu'est la laïcité comme idéal et comme réalité juridique dans un état républicain. Le premier contresens qu'il ne faut pas faire sur la laïcité c'est de l'amalgamer à l'hostilité à l'égard d'une religion dans un état laïque. Dans un état laïque, il y a de la place pour tout le monde : pour les croyants des diverses religions, pour les athées et pour les agnostiques. Les athées ne se définissent pas seulement par la privation de la croyance en Dieu. S'ils ne croient pas en Dieu, ils peuvent croire en autre chose. Ainsi, Albert Camus ne croyait pas en Dieu, mais il croyait dans le destin de l'humanité livrée à elle-même et capable de produire sa vie sur la base de sa liberté et de sa solidarité. Sachons reconnaître qu'on peut être athée et porteur de valeurs, qu'on peut être croyant et porteur de valeurs et qu'on peut être agnostique et porteur de valeurs.
Imaginons que nous soyons une Assemblée Constituante et que nous ayons à délibérer sur la question de savoir comment nous allons vivre ensemble. Vous vous souvenez de la Révolution Française. Cela va très mal dans le royaume. On convoque les Etats Généraux qui se définissent par ordres : le Tiers Etat, le Clergé et la Noblesse. Les représentants n'ont qu'un rôle représentatif : le roi a bien voulu prendre l'avis de son peuple. Ils se réunissent, et voilà qu'au travers de leurs délibérations sur ce qui ne va pas dans le royaume ils vont devenir une Assemblée Constituante. Pourquoi Constituante? Parce qu'un régime qui n'est pas constitué, c'est à dire qui ne s'est pas doté de règles fondamentales est un régime arbitraire; le roi gouverne. Ces représentants sont conscients de représenter le peuple des provinces et ils vont en arriver un jour à se dire : nous sommes une Assemblée Constituante.
Mais trois grands événements vont survenir: - Le 14 juillet 1789, le peuple de Paris donne l'assaut à la prison royale : la Bastille où l'on "embastillait", c'est-à -dire où l'on enfermait, sur simple lettre de cachet. Tel conseiller du roi avait décidé que tel sujet du royaume déplaisait à sa majesté : lettre de cachet; on embastillait. C'était la règle de l'arbitraire. Désormais, quand on est privé de sa liberté, il faut que ce soit pour une raison précise. Liberté : fruit de la destruction de la Bastille. - Le 4 août 1789, ceux qui sont réunis en Etats Généraux décident d'abolir les privilèges nobiliaires hérités par la naissance : quelle que soit sa naissance, un homme en vaut un autre. Plus tard, ce principe d'égalité fera affirmer que, quelle que soit sa croyance, un homme en vaut un autre; Liberté, égalité : les deux premiers coups de gong de la modernité viennent de retentir. - 26 août 1789 : l'Assemblée Constituante adopte la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen : les hommes (entendons, bien sûr, les êtres humains) naissent et demeurent libres et égaux en droits. Le mot important c'est naissent. La liberté et l'égalité ne sont pas des cadeaux que le prince, ou le roi, ou le gouvernant politique fait (alors qu'il pourrait ne pas le faire). La liberté et l'égalité sont inscrits dans la nature de l'homme; il n'appartient pas à un pouvoir politique, quel qu'il soit, de le décider. Ces droits ne sont pas négociables. Ce sont des droits naturels : un être humain, par nature, a des droits, et ces droits, nul ne peut les contester. Troisième coup de gong : la fraternité fondée sur l'égalité des droits. Les sédiments du triptyque républicain sont en place.
Désormais, c'est le peuple qui va se donner à lui-même sa propre loi. Dans l'ancien régime, le roi ordonnait; verticalité de la domination, le roi dominait sur le peuple. Désormais, les représentants du peuple, placés sur un même plan horizontal, vont élaborer ensemble la loi qu'ils vont donc se donner à eux-mêmes. Cela s'appelle la démocratie. Dès lors, le pouvoir politique doit être le pouvoir de la chose commune à tous. Qu'est-ce que la République qui nous unit, nous, croyants, athées et agnostiques? C'est le Bien Commun. La chose publique commune à nous tous est distincte de la chose privée propre à certains d'entre nous. République et démocratie vont de pair. Le peuple fait la loi, peuple constitué de citoyens situés sur un même plan horizontal d'égalité de droits. Contrat du peuple avec lui-même, car si nous avons des droits, nous avons aussi des devoirs. Ainsi, on assiste à une refonte complète de la conception de la nation : celle-ci n'est plus un groupe uni autour d'une religion ou d'une tradition, c'est à dire d'un particularisme. La nation est la communauté des hommes qui se donnent volontairement leurs lois. N'en déplaise à Monsieur Sarkozy ou à Monsieur Besson, l'identité nationale ce n'est pas l'identité franco-française d'une France qui serait exclusive des autres peuples. L'identité nationale, c'est cette communauté de droits que nous formons tous. En République il n'y a pas d'étrangers. Tout homme est le bienvenu s'il respecte la loi commune. C'est pourquoi je voudrais dénoncer ce scandale de la République française, cette honte qu'est le prétendu ministère dénommé Ministère de l'Immigration et de l'Identité nationale. Ce ministère doit être supprimé. L'immigration est une chance pour la France comme le disait Bernard Stasi dans l'un de ses livres. Qui a reconstruit la France après les première et deuxième guerres mondiales? En grande partie des travailleurs venus de beaucoup de pays. Tout homme a le droit de venir en tout lieu du globe. Mais il doit respecter les règles du pays qui a offert l'hospitalité.
Voilà la nouvelle nation qui est issue de la refondation. Si on me demande ce qu'est l'identité nationale, moi dont les grands parents sont venus d'Espagne où, paysans, ils mouraient de faim et étaient persécutés après la victoire du franquisme, je réponds : c'est ce que chante admirablement bien Jean Ferrat dans la chanson Ma France. Notre identité est universelle. Il y a de la place pour tout être humain sur le territoire de la nation. Mais ne soyons pas démagogues; les êtres humains ne peuvent pas coexister s'ils n'ont pas des règles. On ne peut pas faire tout et n'importe quoi, on ne peut faire que ce qui est effectivement en compatibilité avec le respect des libertés. La nation française n'est pas un objet particulier, crispée sur elle-même, elle est universaliste. Cela est très important, surtout quand des hommes politiques de droite pêchent en eau trouble en ravivant des peurs de l'étrange, voire des peurs d'une certaine religion.
Pour la laïcité, le problème n'est pas posé par une religion mais par toute religion qui entend dicter la loi à partir de la foi. La plupart des croyants savent bien que la foi est une démarche spirituelle, intérieure, qui n'a rien à voir avec la captation du pouvoir temporel extérieur, ils savent bien que la croyance n'engage que les croyants et pas les autres hommes; la croyance n'a pas à dicter la loi commune aux athées, aux croyants et aux agnostiques. Est-ce être hostile à la religion que de dire que la croyance religieuse n'engage que les croyants? Non. Les croyances religieuses sont libres à condition qu'elles se tiennent dans la sphère privée, individuelle ou collective, et qu'elles ne prétendent pas s'imposer à la sphère publique. La femme catholique qui considère que l'avortement est un péché n'est pas tenue d'avorter, mais elle n'a pas à imposer à une femme, catholique ou non, qui entend donner la naissance le jour où elle le veut, qui ne souhaite pas réduire sa vie sexuelle à la simple procréation, l'interdiction de l'avortement. Pour cela il faut que la loi commune permette l'avortement, ce qui ne signifie pas qu'elle l'oblige! Nous voyons que lorsque la loi est libérée de la tutelle religieuse elle se fait commune à tous. Dans un pays laïque, la loi commune permet à chacun d'agir selon ses convictions, mais à la condition que ces convictions ne dictent pas la loi commune. C'est dans un pays laïque qu'on est le plus libre de choisir son éthique de vie.
Dans un pays comme l'Espagne à l'époque de Franco, les athées ne pouvaient pas s'affirmer, l'avortement était un délit, le catholicisme, non pas comme religion chrétienne mais comme pouvoir politique, portait atteinte à la liberté. Quand on nous dit qu'en Afghanistan des femmes entièrement voilées ne peuvent découvrir le monde que les yeux derrière un grillage de toile, c'est totalement inacceptable parce que la femme a le droit au visage; elle a le droit, si elle le veut, de montrer ses cheveux sans que cela soit considéré comme une faute; elle a le droit de dire je ne suis pas la propriété de l'homme; elle a le droit de dire : j'existe. Je fais exprès, bien entendu, de donner deux exemples dans deux religions distinctes, la laïcité n'est pas à géométrie variable.
La France qui, en 1905, a su reconduire les crucifix des palais de justice et des mairies aux églises a tout à fait le droit d'affirmer qu'il ne doit pas y avoir de manifestation religieuse dans les bâtiments publics. Ce n'est pas du colonialisme, c'est avoir une règle commune. Il est vrai que la France a été marquée par le catholicisme, mais elle a su, au moment de la laïcisation, mettre à distance cette tradition, non pas pour la combattre mais en disant : le catholicisme est une religion qui doit être libre, mais qui n'est plus la religion officielle de notre pays, par conséquent les crucifix devront être décrochés des lieux publics et regagner les lieux de culte. La France, tout en ayant une partie de sa population qui reste attachée au catholicisme, est capable de s'élever à une loi commune libérée d'une tradition religieuse particulière, libération qui universalise le cadre républicain.
L'Europe qui se construit aujourd'hui n'a nullement à privilégier la référence chrétienne. Les citoyens qui ne sont pas chrétiens n'ont pas à devenir des citoyens de seconde zone parce qu'on décernerait un privilège de reconnaissance au catholicisme. On doit accorder à tous les citoyens européens l'égalité de traitement. Seule une Europe laïque peut assurer cette égalité.
Revenons à cette fiction que je vous proposais. Nous sommes réunis en Assemblée Constituante à Joué-lès-Tours, nous sommes aux environs d'août 1789 et nous avons à élaborer les bases de notre République laïque. Première question : parmi nous se trouvent des croyants de diverses religions, des athées, des agnostiques. Serait-il légitime que des croyants imposent leur religion aux athées? La réponse va de soi, elle est négative: les croyances concernent une partie des hommes et par conséquent le cadre qui doit faire vivre ensemble des hommes qui ont des croyances particulières ne peut pas être particulier, il doit être universel, c'est-à -dire commun à tous. La religion sera libre, mais elle restera à caractère privé qui n'engage que les croyants. Le premier principe de notre république c'est qu'il y aura liberté de conscience et que sera garanti le libre exercice des cultes. Ce sera là le premier article. Il est évident que si les croyants n'ont pas à imposer leur religion, les athées n'ont pas à imposer leur humanisme athée. L'Union Soviétique stalinienne persécutant les Eglises bafouait la laïcité lorsqu'elle érigeait l'athéisme en doctrine officielle. L'Espagne franquiste imposant le catholicisme comme seule religion bafouait la laïcité. Une république islamiste qui imposerait l'islam comme seule religion alors qu'il y a dans la population d'autres personnes non musulmanes bafouerait la laïcité. Il doit être clair aussi que ce n'est pas la nature de la religion qui est en cause mais le statut historique lorsqu'il y a confusion avec le pouvoir politique.
Notre délibération se poursuit. Serait-il légitime que les croyants aient plus de droits que les athées ou agnostiques? Même question, même réponse : les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits; il serait donc illégitime qu'on donne plus de droits aux uns qu'aux autres. Actuellement, en France, quand, avec de l'argent public, on finance des écoles privées religieuses, on bafoue l'égalité des croyants et des athées. Je pense que la loi Debré de décembre 1959 qui organise le financement public des écoles privées est injuste et qu'il serait à l'honneur des partis de gauche de prévoir son abolition. Hélas, les partis de gauche ne semblent pas avoir pris ce chemin. Pourquoi dis-je cela? A un moment où on vient de supprimer 13 000 postes dans l'enseignement public, on crée 50 classes dans l'enseignement privé selon le plan malheureux de Fadela Amara. Comment se fait-il que l'argent public payé par des contribuables athées, agnostiques ou croyants puisse servir à diffuser une religion? Imaginons l'inverse; imaginons que l'argent public serve à financer des écoles privées où l'on enseignerait l'humanisme athée. Quel croyant l'accepterait? Ne fais pas à autrui ce que tu ne veux pas qu'on te fasse. N'est-il pas paradoxal dans notre république "sarkozienne" qu'on propose pour financer les services publics, qu'on propose pour financer la recherche sur la maladie d'Alzheimer, d'instaurer un nouvel impôt sous forme de franchise médicale, alors qu'une manne servira à diffuser une foi religieuse. Un principe simple: si l'origine de l'argent est publique (il provient des impôts), sa destination doit être également universelle. Qu'est-ce qui est universel? Le service public. Quand un croyant tombe malade, il peut rejoindre l'hôpital public; il est bien qu'il puisse avoir les meilleurs soins pour le moindre coût. La santé est un bien commun aux croyants, aux athées et aux agnostiques. Mais si le rôle de l'Etat est de financer les services publics de santé, ce n'est pas ce qu'on fait en supprimant les hôpitaux de proximité. Est-il normal que les hôpitaux publics qui remplissent une mission publique universelle soient privés de fonds d'Etat, alors que des écoles privées religieuses qui, elles, remplissent une mission particulière, soient favorisées? Vous comprenez bien que, lorsque je m'insurge, ce n'est pas la religion que je vise; je dirais la même chose s'il s'agissait d'écoles où on enseignerait l'athéisme. Ce qui est commun à tous doit être financé par de l'argent public et ce qui est propre à certains, qu'ils soient croyants ou qu'ils soient athées, doit être financé par les croyants ou par les athées. C'est là un principe de laïcité.
Aristide Briand et Jean Jaurès, qui furent les deux plus grands hommes politiques qui élaborèrent la loi de 1905, supprimèrent le budget des cultes. Que faire de l'argent ainsi récupéré? Jean Jaurès pensait aux retraites ouvrières. C'est là un usage universel, puisque pourraient en bénéficier autant les croyants que les athées ou les agnostiques. C'est un principe de base de "vases communicants". Dire qu'il ne faut pas financer les cultes ce n'est pas faire de la peine aux croyants; c'est simplement affirmer que l'argent public que nous payons tous doit avoir pour unique usage le bien commun. La religion n'est pas un bien commun à tous, c'est un bien pour certains. L'athéisme n'est pas non plus un bien commun à tous, c'est une conviction qu'ont ceux qui ne croient pas. L'Etat républicain, dans un monde où il y a sans cesse des mouvements de population, se doit d'organ
iser la coexistence de groupes d'hommes et de femmes qui n'ont pas les mêmes convictions. C'est ce que la France laïque doit faire. Elle ne peut le faire si elle donne plus aux uns qu'aux autres. Si nous respectons le principe d'égalité, nous ne pouvons pas admettre que certains aient plus que d'autres. Le troisième principe de la République laïque c'est que l'argent public doit aller au bien commun à tous. La santé, la culture, l'éducation sont des biens communs à tous. Il est normal que l'argent de l'Etat soit consacré à ces biens communs.
Qu'est-ce que la laïcité? Ce terme vient du grec ancien qui signifie unité de la population. Vous êtes l'unité de la population de Joué-lès-Tours. Quand je vous regarde, je ne vois pas des croyants, des athées, des agnostiques - cela ne me regarde pas - je vois des êtres humains qui pensent, qui réfléchissent, qui sourient parfois. Ce qui m'est immédiatement saisissable, c'est votre humanité. Quel que soit le sexe, quelle que soit la couleur de la peau, quelle que soit la tenue vestimentaire, quelles que soient les croyances des uns ou les incroyances des autres, ce qui m'apparaît premier, c'est l'unité fondamentale de votre humanité. Dans l'idée de laïcité, dans le « laos », résonne la mémoire de l'unité de l'humanité. Lorsque les membres de cette humanité sont malades, ils doivent avoir des soins ; lorsqu'ils sont petits, ils doivent avoir de l'éducation et de l'instruction qui vont cultiver l'autonomie du jugement et les élever à la dignité d'êtres humains. La laïcité unit les êtres humains par cela même qui les élève : la culture, l'éducation, l'accès aux soins, l'ensemble des services publics. La laïcité n'est pas seulement un idéal de paix, c'est un idéal de concorde. La laïcité unit les êtres humains. Nous sommes capables de vivre ensemble, selon les mêmes lois dans une République dont le seul souci est l'intérêt commun à tous. La différence des options spirituelles ne pose plus aucun problème. Ce qui pose problème c'est la volonté d'une conviction spirituelle de s'imposer, le cas échéant par la force. Je vais prendre trois exemples dans les trois monothéismes.
Commençons par le judaïsme. L'Ancien Testament raconte que lorsque Moïse revient avec les Tables de la Loi, les 10 Commandements, il découvre que le peuple hébreu, en son absence, s'est adonné au culte du Veau d'Or; ainsi, le peuple hébreu a trahi la religion de Moïse. Moïse, furieux, aurait, selon le récit biblique, jeté les Tables de la Loi par terre. Il aurait accueilli les seuls Hébreux restés fidèles, la tribu de Lévi, et il leur aurait dit : Mettez chacun l'épée au côté, passez et repassez de porte en porte dans le camp et tuez qui son frère, qui son ami, qui son proche ! L'Ancien Testament raconte qu'à la fin de la journée dans le peuple, il tomba environ 3000 hommes dont le seul crime était de ne pas avoir maintenu sa foi. Ainsi, Moïse a donné l'ordre de tuer ceux qui n'étaient pas restés fidèles à la religion. C'est incompréhensible quand on sait que l'un des principaux Commandements est "Tu ne commettras pas de meurtre".
Deuxième exemple : le 11 septembre 2001, des avions sont précipités contre des tours pleines de civils par des fanatiques islamistes. Je ne dis pas "par des musulmans", car je fais bien la distinction entre Islam et islamisme. L'Islam est une religion, l'islamisme est la transformation d'une religion en une volonté politique; de même le cléricalisme catholique n'est pas une religion, c'est la transformation d'une religion en une volonté politique ; et lorsque le judaïsme, en Israël, au nom de la "Terre sacrée" des ancêtres prive les Palestiniens de leurs terres, c'est aussi la transformation du judaïsme en un projet politique. Il faut donc bien distinguer entre la religion et son instrumentalisation politique. Ainsi, lorsque les avions percutent les tours, ils provoquent 3500 morts.
Troisième exemple : Le 24 août 1572, au cours de la quatrième guerre de religion qui opposait les catholiques et les protestants, Charles IX donne l'ordre aux fanatiques catholiques de massacrer les protestants en cette journée de la Saint-Barthélemy. Lors de ce dimanche noir, on comptera 3000 morts à Paris.
Dans les trois religions le fanatisme peut déboucher sur le crime. Ce ne sont pas les fanatiques d'une religion en particulier qu'il conviendrait de combattre, n'en déplaise aux théoriciens du choc des civilisations. Comment oser dire que la civilisation judéo-chrétienne serait supérieure à la civilisation musulmane quand on sait que c'est dans l'Occident judéo-chrétien qu'on a inventé les bûchers de l'Inquisition, les croisades, les guerres de religion, l'Index : liste de livres interdits aux fidèles parce qu'incompatibles avec la religion catholique? C'est ce même Occident chrétien qui a inventé l'antisémitisme qui a débouché sur les pogroms et sur la prétendue solution finale d'Hitler. Les responsabilités de l'Occident judéo-chrétien sont écrasantes. Certes, le terrorisme islamiste est tout à fait abominable, mais pour ma part je ne veux pas être amnésique, je veux rappeler l'Histoire Il n'y a pas de différence, simplement une différence d'histoire. On sait d'ailleurs qu'en terre arabo-musulmane les Lumières d'Averroès ont précédé l'obscurantisme de l'islamisme. Il faut rappeler ces faits. Aujourd'hui, on a en effet sous les yeux le terrorisme islamiste, mais on ne peut pas oublier qu'on a eu hier dans le passé occidental le terrorisme du catholicisme cléricalisé. Il n'y a pas à construire une laïcité à géométrie variable. Des gens s'émeuvent de l'islamisme mais ne disent rien du cléricalisme catholique. Ils se trompent. Ce qui justifie la critique de l'islamisme c'est qu'on s'élève à l'universel. Si, par exemple, comme l'a dit Monsieur Sarkozy, la burqa n'est pas la bienvenue en France, il s'agit de savoir pourquoi; si vraiment la burqa ou le voile intégral est attentatoire à la liberté et à la dignité de la femme, la raison qui fait qu'on condamne ce voile intégral n'est pas géographique, comme si on avait des leçons à donner en France. Ce n'est pas une question de territoire. Si on considère que le voile intégral est irrecevable parce qu'attentatoire à la dignité de la femme, c'est dans le monde entier qu'il n'est pas le bienvenu. Monsieur Sarkozy présente le problème en termes nationalistes exclusifs là où il faudrait le penser en termes de droits. Il est important d'insister sur ce point pour bien faire comprendre la portée universelle de la laïcité.
Les croyants n'ont rien à craindre. Dans un pays laïque, chacun peut pratiquer sa religion, à condition qu'il respecte les lois communes, qu'il respecte les espaces publics officiels où il doit y avoir une retenue, car, effectivement, dans des lieux précis et dans des moments précis, il faut savoir mettre en avant ce qui est commun à tous les hommes et non pas ce qui les retranche de la communauté. C'est cela l'élément de paix. La France n'est pas une juxtaposition de communautés. La France est un ensemble de citoyens. Ce qui est commun est plus important que ce qui nous sépare, que ce qui nous distingue. La laïcité demande un effort, effort facile à assumer. Si je suis catholique je peux savoir que mon voisin est athée et que j'ai à vivre à côté de lui, avec lui et non pas contre lui.
A un moment donné, je dois savoir vivre ma conviction religieuse avec distance. Si je suis fanatique, je deviens un danger pour autrui. Existe donc un apprentissage citoyen de la "distance".
Victor Hugo était croyant, mais aussi profondément anticlérical. Il estimait en tant que croyant laïque - et ce n'est pas contradictoire - que les enfants n'étaient pas à l'école pour être endoctrinés dans une religion, mais pour être instruits, pour apprendre à juger par eux-mêmes, pour devenir des citoyens éclairés. La laïcité est le pari de la liberté. Le rôle de l'école, de l'école publique, de l'école commune à tous, c'est de faire en sorte que l'enfant confié à l'instituteur puisse un jour se passer de maître. Comme le disait Condorcet : les connaissances sont universelles, les croyances sont particulières. L'école publique, c'est le lieu de l'universel, et j'apprécie l'initiative de Monsieur le Maire de faire apposer sur les bâtiments des écoles publiques l'expression "école laïque". Je suis professeur de l'école laïque. J'ai toujours essayé de respecter la laïcité dans mes cours. Qu'est-ce que cela signifie? Que je sois croyant ou athée ne regarde que moi, ou mes proches, c'est mon affaire privée. Mais quand j'entre dans la salle, je suis professeur délégué par la République. La République me confie ses enfants; elle me dit : "Apprenez leur à penser par eux-mêmes, mais ne les conditionnez pas. Ne profitez pas de votre parole publique d'autorité pour privilégier la religion ou l'athéisme". Il existe un devoir de neutralité, de retenue du professeur. Ce qu'il croit doit rester dans l'intimité de sa conscience. Cela ne veut pas dire que le professeur ne doit pas défendre des principes moraux, mais ce seront des principes à portée universelle. Jamais mes élèves n'ont su si je croyais en Dieu, si j'étais athée ou agnostique. Ils m'ont posé la question, mais j'ai refusé de répondre pour deux raisons. Je leur ai fait remarquer que j'avais droit à mon intimité. Par ailleurs, si je dis : "je suis croyant", que vont penser ceux qui sont athées? Ils vont se méfier de moi. Si je dis : "je suis athée", que vont penser ceux qui sont croyants? Ils vont se méfier de moi... Je suis là simplement pour les instruire, ils choisiront ensuite les croyances ou les convictions qui leur plairont. Ce qui compte, c'est d'émanciper les enfants pour qu'ils deviennent des adultes sachant penser par eux-mêmes.
En revanche, mes élèves ont toujours su que j'étais antiraciste. J'ai toujours trouvé qu'il était de mon devoir de professeur de combattre le racisme dans ma classe parce que l'idéal républicain est un idéal antiraciste. J'ai souvent fait des cours de philosophie antiracistes. La neutralité exige de respecter toutes les convictions, mais la neutralité ne consiste pas à prétendre que l'école de la République ne défend aucune valeur, ne défend aucun principe. J'ai souvent fait des cours sur le triptyque républicain : liberté, égalité, fraternité. J'ai souvent expliqué pourquoi il était abject de hiérarchiser des hommes parce qu'ils avaient une couleur de peau différente, que celle-ci ne dit rien de l'intelligence des êtres humains et que l'intelligence est universellement partagée par tous les hommes. C'est ainsi qu'on explique que la République est faite pour tous. Lorsqu'on dit liberté, cela signifie qu'on refuse la servitude. Lorsqu'on dit égalité, cela signifie qu'on refuse les privilèges. Lorsqu'on dit fraternité, cela signifie qu'on appelle à l'union de tous les êtres humains par des valeurs différentes. La laïcité c'est l'idéal d'union de tout le peuple, le laos, sur la base de la liberté de conscience, de l'égalité de traitement de tous les êtres humains, quelles que soient leurs convictions, sur la base de l'orientation de la puissance publique vers le bien commun à tous : liberté, égalité, universalité.
C'est bien pourquoi Monsieur le Maire de Joué-lès-Tours a eu tout à fait raison d'ajouter sous le triptyque républicain un mot lourd de sens, « laïcité », qui explique ce triptyque. Dans un pays laïque, il y a de la place pour les croyants, pour les athées, pour les agnostiques, alors que dans un pays où il y a une religion officielle ceux qui n'ont pas cette religion ont moins de droits que ceux qui ont cette religion. Dans un pays où existe un concordat, les avantages consentis à la religion concordataire ne sont pas accordés à tous les citoyens; c'est une inégalité profonde. L'égalité est une valeur essentielle de la laïcité, indissociable de la liberté. La liberté de conscience est fortifiée, cultivée par l'instruction. Il ne suffit pas de dire à un enfant "tu es libre de croire ce que tu veux", encore faut-il lui donner les atouts culturels qui font qu'il est capable de penser par lui-même. N'en déplaise à Monsieur Sarkozy qui a osé prétendre que l'instituteur fait moins bien que le curé ou le pasteur, propos scandaleux. Il ne s'agit pas de contester au curé ou au pasteur le travail qu'ils font, mais il faut rappeler que l'honneur des instituteurs de la République, c'est qu’eux ne sont pas là pour endoctriner les enfants, ils sont là pour les libérer par le bien que représente la culture donnée à tous les enfants. L'enfant qui maîtrise la lecture va s'aventurer dans l'univers des livres, ce qui va multiplier son expérience intellectuelle, le doter des références fondamentales. L'honneur des instituteurs de la République c'est qu'ils fondent l'autonomie de jugement, ce qui pourra aussi avoir une conséquence morale, car là où le curé ou le pasteur dit : "voilà ce qu'il est bien de faire, voilà ce qui est mal", l'instituteur dira : je vous apprends à penser ce qui est bien, ce qui est mal. L'instituteur de la République promeut la liberté et l'égalité par la culture, l'instruction, par l'émancipation.
De même, j'ai honte pour notre République quand j'entends le Président de la République française, dans l'exercice de ses fonctions, et non pas dans sa sphère privée où il peut faire ce qu'il veut, oser affirmer : la République a besoin de croyants, car les croyants sont des gens qui espèrent. Je trouve très étonnant que le Conseil Constitutionnel ne l'ait pas rappelé à l'ordre, car il n'a pas à faire une hiérarchie entre les Français selon qu'ils croient ou ne croient pas, alors qu’ils devraient être traités de la même façon. Comment peut-on prétendre que les croyants sont les seuls à espérer? Par ailleurs, il a voulu qu'on lise dans les classes la lettre du jeune communiste Guy Mocquet, assassiné par les Allemands, jeune communiste athée qui s'étai engagé dans la Résistance pour lutter contre le nazisme. Ce jeune homme espérait bien dans un monde plus juste. Monsieur Sarkozy, on peut être athée et avoir de l'espoir. De quel droit osez-vous dire : la République a besoin de croyants? Si j'entre dans ma classe de philosophie et que j'affirme : "la République a besoin de croyants", comment mes élèves vont-ils réagir? Fort mal pour ceux d'entre eux qui sont athées ...et à juste titre. Quant aux parents d'élèves, ils vont me mettre en cause, toujours à juste titre; Mais le Président de la République se croit tout permis. Alors, je crois que les représentants de la République sont mal fondés à chicaner le maire d'une commune qui a le courage d'écrire le mot laïcité sous le triptyque républicain.
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