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Chrétiens en société, citoyens en Eglise... Jonas Alsace
Sommaire du dernier hors série :
À l’écoute de l’Évangile, libres et unis dans la diversité des Réseaux du Parvis, nous partageons nos recherches et nos convictions, et nous sommes engagés avec les femmes et les hommes qui travaillent à bâtir un monde plus juste et plus fraternel.
Editorial Jean-Paul Blatz
"Le populisme et l'autoritarisme prospèrent sur l'ignorance. Dans la société et dans les religions..."
♦ Jonas Alsace, histoire d'une espérance
♦ Chrétiens en société, citoyens en Eglise
♦ Réflexions à propos de la charte de Jonas Alsace...
♦ Le lavement des pieds aujourd'hui
♦ "L'exigence de l'autre" pour refonder notre maison commune
♦ Retour sur quelques étapes du groupe "femmes, Eglises et discrimination"
♦ Les bébés d'aujourd'hui et les questions qu'ils posent à l'Eglise
♦ Le christianisme en France : patrimoine, identité ou espérance ?
♦ Remise en cause du droit d'asile
♦ Christianisme identitaire, islamophobie et sexisme interconvictionnel...
♦ Il n'y a pas eu de miracle à Cana...
♦ Un millefeuille indigeste...
♦ Après Gaillot... Morris. Encore ? Ca suffit !
♦Célébrations
♦ Les deux Jonas...
Le populisme et l’autoritarisme prospèrent sur l’ignorance. Dans la société et dans les religions. Dans l’Église catholique, il y a des lieux de prière et de catéchèse. Beaucoup moins de lieux pour réfléchir, la liberté d’expression ne faisant pas partie de la tradition catholique.
Longtemps, l’Église romaine se caractérisait par l’existence de deux classes. Celle des prêtres et celle des laïcs. Aux premiers la vérité avec obligation de l’imposer aux seconds voués à l’obéissance. Selon un principe vétérotestamentaire de séparation entre sacré et profane, le premier l’emportant sur le second. Jésus a mis fin à cette fracture. En lui, Dieu est pleinement humain et l’homme pleinement divin.
Par sa résurrection, nous sommes devenus des femmes et des hommes libres. Et responsables. Par notre baptême nous avons le devoir d’annoncer cette libération. Nous avons aussi le droit de créer les outils nécessaires pour la vivre dans la fraternité, laïque et républicaine.
Être chrétiens en république et citoyens en église.
À cet effet, les groupes Jonas souhaitent participer à la réflexion. Par une critique des idéologies qui, dans la société et l’Église, ne respectent pas les droits humains fondamentaux et ne privilégient pas l’ouverture aux plus pauvres. Et en proposant une nouvelle théologie inspiratrice d’une transformation sociale, économique et politique.
Pour quel résultat ? N’est-ce pas la question que se posent tous les prophètes ? Car prophètes nous le sommes, par la grâce de notre baptême.
Jésus nous enseigne qu’autre est celui qui sème et autre celui qui moissonne. Mais l’un et l’autre se réjouissent ensemble (Jean 4, 36-37). En effet, ensemble nous écrivons l’histoire d’une espérance. Celle qui a commencé le jour de la Nativité. Qui nous illumine le jour de Pâques. Et qui fait de chaque jour une nouvelle Pentecôte.
Jean-Paul Blatz
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Propositions pour une nouvelle charte
des groupes Jonas d’Alsace
Avec la force de l’Esprit et à l’écoute de l’Évangile, nous, membres des groupes Jonas, engagés dans les communautés chrétiennes et dans la société aux quatre coins de l’Alsace, voulons de tout coeur :
Être, pour les chrétiens, notamment catholiques, un lieu de liberté, pour une réflexion, une prise de parole et d’action au plus près de la vie des femmes et des hommes de notre temps.
Vivre dans le monde d’aujourd’hui avec un parti pris d’Espérance et agir avec celles et ceux qui s’engagent pour faire grandir l’Humanité dans la Justice et dans l’Amour.
Nous rappeler que la Bonne Nouvelle est adressée en priorité aux plus démunis, à ceux qui sont marqués par la précarité.
Contribuer à former une Église qui soit visage du Christ pour tous, et plus particulièrement pour ceux qui s’en sentent éloignés ou rejetés. Une Église qui annonce un Évangile de libération en respectant la liberté de conscience de chacun.
Accueillir pleinement dans l’Église chaque être humain quel que soit son état de vie, et faire en sorte que soient célébrées des vies reconstruites au-delà des épreuves.
Poursuivre et renforcer une dynamique de coresponsabilité dans l’Église en favorisant l’échange, la communication et la créativité.
Rappeler que tout ministère est service et que le sacerdoce est le bien commun de tous les baptisés.
Associer pleinement les baptisés aux réflexions et aux décisions engageant la communauté.
Susciter et encourager de nouvelles formes de ministères dans l’Église selon les besoins de chaque société, de chaque culture, dans la fidélité à l’Esprit et au service de l’Évangile.
Confier la responsabilité des communautés locales à des hommes et des femmes engagés dans le célibat ou le mariage, pour permettre à ces communautés de célébrer l’Eucharistie, de témoigner de l’Évangile au quotidien et d’être attentifs aux signes de l’Esprit dans les évènements du monde.
Poser des gestes significatifs dans l’avancée de l’oecuménisme. Favoriser le dialogueinterreligieux et avec les hommes et femmes de toutes convictions.
hors série n° 27 ~ Les réseaux des Parvis  page 29
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Réflexions à propos de la charte de Jonas Alsace
Marie-Anne Jehl
La coordination Jonas Alsace a vu le jour à la fin du siècle dernier. Malgré « l’affaire Gaillot » et la colère qu’elle suscitait – mais qui nous avait rassemblés – nous nous sentions forts et heureux de la rencontre de nos groupes et de la création d’une coordination, et remplis d’espérance. C’est de cet élan qu’est née la Charte de Jonas Alsace, dans laquelle nous exprimions nos luttes et nos espoirs.
Depuis, elle et nous avons (un peu) vieilli et pris quelques coups. Il faut bien reconnaître que, dans la vie de notre Église comme dans celle du monde, nous avons eu ces dernières années plus d’occasions de protester que d’applaudir, plus de motifs de tristesse ou de révolte que de joie. Nous avons aussi progressé dans nos réflexions et nos analyses et fait évoluer notre regard.
Sur le monde d’abord : nous voulons toujours « approcher le monde d’aujourd’hui avec un parti pris d’Espérance », nous l’avons redit dans notre lettre aux chrétiens qui aiment le monde (novembre 2008). Et nous sommes nombreux à nous engager dans des organismes ou associations de solidarité qui regroupent des femmes et des hommes de toutes convictions. Mais nous constatons le durcissement de notre société et l’augmentation de la fracture entre les riches et les pauvres, au niveau des individus et des États. Nous faisons l’expérience de la difficulté à dire l’espérance et cela même nous pousse à affirmer avec plus de force que notre mission première, celle de tout chrétien, de tout être vraiment humain, est là : au coeur de ce monde, être de ceux qui résistent à la marchandisation, à la déshumanisation, à la violence institutionnelle, tout simplement parce que nous croyons que « tout homme est une histoire sacrée ».
Nous avons avancé dans la reconnaissance de notre mission de chrétiens : nous ne sommes pas envoyés pour faire fonctionner une structure, mais pour faire progresser le royaume de l’Amour dans le monde. Nous savons que la tâche est immense mais nous avons appris encore mieux à regarder et à « bénir » tous ceux et toutes celles qui, très humblement ou sous les feux de l’actualité, parlent et agissent en frères. Et nul doute que la « liturgie » des cercles de silence, à laquelle beaucoup d’entre nous participent, est aussi importante et « agréable à Dieu » que nos messes dominicales.
Au fil de nos rencontres régionales ou des conférences que nous avons organisées, c’est bien cette mission d’humanisation du monde que nous avons approfondie. Ce fut l’axe central de la réflexion du Printemps de Jonas en mars 2007. C’est aussi lors de ce Printemps que des amis homosexuels de David et Jonathan sont venus nous rencontrer et, pour certains, ont rejoint le groupe Jonas de Mulhouse. Nouvelles rencontres, nouveaux regards pour nous sur des souffrances et des espérances trop longtemps silencieuses. Sur l’Église ensuite : si une grande majorité d’entre nous sont encore engagés avec conviction dans des structures d’Église (conseils paroissiaux ou de zone, équipes d’animation pastorale...), force est de constater que nos réunions sont trop souvent l’occasion d’évoquer des souffrances, vécues ou partagées, directement provoquées par le fonctionnement de notre Église. Les possibilités de coresponsabilité s’amenuisent sous l’action de jeunes prêtres convaincus que leur statut sacerdotal les met au-dessus des autres chrétiens, et encore plus des chrétiennes !
Malgré un dialogue fraternel avec nos évêques, nous continuons, dans nos paroisses ou autres lieux d’Église, à subir des nominations arbitraires sans la moindre concertation, un regain de la liturgie traditionnelle et de la théologie rétrograde qui la sous-tend, un refus de la part de nombreux prêtres de reconnaître et valoriser les compétences des laïcs.
Quant au Vatican et à tout le système ecclésial, inutile d’insister, nous avons tous en mémoire récente des propos, des attitudes, des décisions qui nous ont scandalisés. Les textes souvent très forts et très justes publiés par les évêques ou même par le Pape, à propos de la justice sociale et du souci des plus pauvres, sont rendus inaudibles par l’attitude d’une Curie vaticane apparemment plus préoccupée de frivolités vestimentaires et de propos moralisateurs que de véritable justice. Bref, nous nous sommes souvent demandé si notre position dans l’Église était encore tenable.
De ces constats sont nés deux orientations.
¤ Tout d’abord, « laisser les morts enterrer les morts » et ne plus nous battre systématiquement contre toutes les dérives d’une institution sourde et enfermée dans ses certitudes. Réagir, oui, dénoncer les atteintes évidentes aux
Droits de l’être humain (notamment à l’égalité hommes–femmes) constitutives du fonctionnement de l’institution, bien sûr, mais sans illusions trop grandes sur la capacité de la société des mâles célibataires du Vatican à entendre et comprendre la vraie vie du monde.
¤ Et nous avons décidé de faire un pas sur le Parvis. Nous y avons rencontré, du seuil jusqu’à l’agora, des femmes et des hommes très diversement engagés, aussi bien dans leur spiritualité que dans leurs solidarités. Nous avons perçu encore mieux ce que nous savions déjà : le message de l’évangile ne peut être réduit à l’interprétation qu’en donnent les Églises, notamment l’Église catholique en tant qu’institution.
Et pourtant, envers et contre tout, nous nous rappelons que « nous sommes aussi l’Église » et nous ne pouvons ni ne voulons nous contenter d’attendre en acceptant que le temps et le rythme de l’Église ne soient pas ceux du monde contemporain. Nous nous rappelons aussi que les disciples de Jésus ont été envoyés en mission auprès des hommes et femmes de leur temps, avec leurs mots et leurs cultures et qu’à leur suite nous sommes les disciples de celui qui s’est agenouillé pour laver les pieds de ses amis avant de partager le pain et le vin avec eux, de celui qui nous a dit que les malades, les affamés, les prisonniers sont sa présence parmi nous. Nous voilà donc, comme des enfants joueurs, « un pied dedans, un pied dehors » et nous faisons l’expérience que ce déséquilibre permanent est précisément ce qui nous permet d’avancer.
C’est à la suite de ces constats qu’a été faite la proposition de réécrire la charte de Jonas Alsace, un chantier important, donc forcément long si nous voulons travailler de manière démocratique. Nous veillerons cependant à ce que le « temps de Jonas », pour prendre des décisions, ne soit pas aussi long que « le temps de l’Église » qu’on nous objecte quand nous manifestons notre impatience….
Page 28 Les réseaux des Parvis ~ hors série n° 27
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La Revue : Mars 2012
Editorial Jean-Marie Kolher
Dossier
Subversion évangélique
Permanence et métamorphoses de la protestation évangélique – Jean-Marie Kohler P.4
La rupture évangélique franciscaine – Lucienne Gouguenheim P.6 Jacques Ellul : subvertir le monde et la religion au nom de l’évangile – Jacqueline Kohler P.6
La théologie de la libération – Jean-Pierre Schmitz P.7 Repères historiques – Nicole Palfroy P.8 Les théologies féministes – Claude Dubois P.9 L’engagement évangélique de la Cimade – Françoise Gaudeul P.10 Des indignés dans l’Église ? – Victor Codina P.12 L’évangile au rythme des hommes – entretien avec Olivier Abel P.13
Vie des réseaux P.16 Fédération Réseaux du Parvis, Évangile et Modernité 49, ECCO, GES, CELEM, Communauté Point 1 Rouen, Chrétiens Autrement Orléans, David et Jonathan, Les Amis du 68 rue de Babylone, Partenia 77, Collectif « Les Amis de Parvis » Vécu théologique des parvis Des outils pour notre théologie – groupe Évangile et Société 26 Point de vue – Michel Le Manchet P.27
Méditation Cantique des créatures – François d’Assise P.28 L’événement : la dette publique P.29 Résistance Christian de Chergé, Pierre Claverie : leur vie, leur mort, quels messages pour aujourd’hui ? – Bernard Janicot P.32
D’ici et d’ailleurs Palestine courage, Palestine victoire – Samir Abi P.35 Outre-mer : la face cachée de la rétention – La Cimade P.36 Argentine : les mères contre l’agrobusiness – MartÃn Cúneo et Emma Gasco P.37 Algérie : chrétiens d’hier à aujourd’hui – Michel Roussel P.38 Avez-vous lu ? P.40 Courrier P.42 À paraître en juin 2012 : Parvis n°54 « Les chrétiens et la Palestine »
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Editorial
ll a fallu des dieux, des prêtres et des rois pour assurer l’ordre du monde, pour surmonter les peurs archaïques et légitimer l’exercice du pouvoir. Comme la chorégraphie des étoiles dans le ciel, la vie sur terre n’a longtemps été concevable que dans une soumission absolue aux puissances surnaturelles - et, en l’occurrence, à leurs relais. Séduite par les empires, la chrétienté a rêvé d’instaurer le règne politico-religieux d’un Christ-Roi hégémonique. Hors de l’ordre religieux et moral imposé par les forces dominantes, point de salut !
Dynamisé par la techno-science, le néo-libéralisme a pris la relève et met en place - sans dieux, ni prêtres, ni rois - un nouvel ordre mondial totalitaire particulièrement contraignant. Dévoyant la sécularisation et la mondialisation, la finance et la technique engendrent une sorte de religion profane inédite qui prône une perpétuelle fuite en avant assimilée à l’ultime destin de l’humanité. La cynique idéologiequ’elle camoufle au profit des nantis se prétend universelle et définitive. Consommez et jouissez ! Et que personne ne s’en indigne…
L’antique dieu tout-puissant est mort sur le Golgotha, et « Jésus sera en agonie jusqu’à la fin du monde». Les idéologies qui ont remplacé les dieux ont fait faillite et ne seront plus jamais crédibles. Trop de sang a coulé sur notre terre en leur nom ! A qui se fier désormais ? C'est aux antipodes des logiques dominantes que le Dieu révélé par Jésus intervient dans le coeur des hommes, refusant d’ériger son royaume en ordre social ou religieux. Dieu de tous par un amour sans exclusive, il est d’abord l’incroyable Dieu des rejetés qui s’identifie aux victimes.
C’est pourquoi l’évangile ne peut être que subversif, révélation du mal qui écrase les plus faibles, résistance et combat en même temps que béatitude. Sans se borner au « salut des âmes », il invite à lutter contre tous les asservissements qui déshumanisent la Création. Comme Moïse a libéré les juifs de l’esclavage en Égypte, comme Amos, Osée et Isaïe ont proclamé la suprématie de la justice et de la miséricorde sur la religion, Jésus a renversé les fondements fallacieux des trônes et des autels pour élever l’homme à sa véritable dignité.
Se contenter de prêcher ce message est sans péril, mais l’évangile ne se contente pas de mots. Quand les Églises acceptent d’être honorées et comblées par les puissants et les riches, elles déshonorent et dépouillent leur Dieu. Quand elles méconnaissent la souffrance du monde et son aspiration à la libération, quand leur obsession de la Loi ou de la Tradition les mène à étouffer leurs fidèles, mieux vaut quitter les sanctuaires pour les parvis et les quartiers où se jouent, sans acception de religion, le salut des petits et l’avenir du christianisme.
Rejoignant les multiples protestations que soulèvent partout les désordres de l’ordre établi, la subversion évangélique proclame l’égale dignité de tous, libère les consciences, fait émerger des alternatives spirituelles et sociales, promeut une espérance et des initiatives capables de transfigurer le monde en changeant les coeurs. Par-delà la résignation mortifère qu’enseignent les tenants du statu quo, elle est vie et donne corps à l’amour, refaçonnant et rachetant le monde sous le souffle de l’Esprit que n’enferme aucune frontière.
En dépit de nos doutes et de nos échecs, l’aube de Pâques se lève chaque matin. Il est vrai que nos savoirs ne sont que balbutiements face au mystère de l’infini, et que le royaume de Dieu n’est pas à notre portée. À l’horizon de notre foi et de nos engagements se profileront toujours la croix, un tombeau vide et une tragique absence. Et pourtant, le monde et les cieux sont à nous ! La présence de Dieu en l’homme - la créativité de sa tendresse et de sa liberté en nous - est le plus sublime de tous les miracles, résurrection dès aujourd’hui et pour toujours.
Jean-Marie Kohler
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L’Évangile au rythme des hommes
La Parole demeure, les Églises passent
Olivier Abel Philosophe, professeur à la Faculté de Théologie Protestante de Paris
Que pensez-vous de la subversion des formes traditionnelles du protestantisme par les Églises évangéliques d’obédience pentecôtiste qui progressent partout ?
Ces Églises renvoient aux difficultés résultant d’une précarisation qui touche l’ensemble de la planète. L’ordre du monde est bouleversé par une profonde mutation des structures et des idéologies économiques, politiques et culturelles. Toutes les institutions en sont affectées, et notamment les grandes Églises trop habituées à s’imaginer inaltérables. Livrés à ces changements, les individus se trouvent d’autant plus déstabilisés qu’ils sont socialement plus fragiles. La religion apparaît alors comme une planche de salut aux personnes et aux catégories sociales les plus malmenées, comme un refuge capable de les sauvegarder. Réduite à sa forme la plus élémentaire, décrochée du passé et véhiculée par les émotions du vécu immédiat, cette offre religieuse répond aux manques qui taraudent les pauvres, leur offrant consolations et solidarité dans un cadre communautaire très structurant. J’ai observé cela au Brésil, au Congo et en Corée, mais la même chose se produit chez nous dans les colonies ethno-religieuses de nos banlieues et dans les milieux défavorisés en général. Je dirai qu’il s’agit d’une religion de naufragés, de rescapés, d’une religion de survie qui mérite d’être respectée à ce titre en dépit de ses carences et de ses fréquentes outrances.
Ce courant religieux a-t-il vocation à se substituer aux Églises traditionnelles sans autre forme de procès ? Ce serait une erreur et une faute de lui accorder le monopole de l’évangile et de minimiser ce que le protestantisme historique – comme le catholicisme de son côté – peut et doit encore apporter au christianisme. Déterminées par les urgences qui assaillent leurs fidèles, ces nouvelles Églises n’ont pas en elles-mêmes les ressources nécessaires pour assumer leur inscription dans le monde, ni pour atteindre une stabilité propice à une transmission durable du message évangélique. Fragiles embarcations surchargées de laissés-pour-compte, de boat people pourrait-on dire, elles ont besoin d’être aidées pour créer des lieux habitables dans la durée. Que leurs tendances charismatiques se doublent souvent de fondamentalisme met en évidence la précarité contre laquelle elles se battent sans avoir les moyens d’y remédier. Sans racines face aux fluctuations du monde, elles arriment leurs néophytes et born again à des doctrines aussi insubmersibles que des bouées de sauvetage. Les grandes Églises ont là un rôle fondamental à assurer en manifestant et en partageant ce qui leur a permis de traverser les siècles. À savoir : la foi en une vérité tissée d’histoire et cependant toujours à chercher, sous la houlette d’institutions qui organisent cette recherche en se référant au chemin déjà parcouru et en autorisant les débats contradictoires que suscitent les situations nouvelles.
Mais où en sont les grandes Églises dans notre monde sécularisé et pluraliste, entre la chrétienté qui a disparu et un avenir émancipé de la religion ?
Je me reporterai ici au penseur protestant Ernst Troeltsch mort en 1923, philosophe, théologien et sociologue allemand proche de Max Weber, qui a longuement analysé l’évolution des religions dans la modernité. Il distingue trois modalités de l’Église : la secte qui sépare, l’organisation traditionnelle qui unit et donne son visage coutumier à la religion, et la forme mystique qui advient par delà les appartenances institutionnalisées. Ces trois modalités peuvent se succéder dans le parcours des sociétés comme dans celui des individus, mais il arrive qu’elles cohabitent plus ou moins dans les flux et reflux de la vie personnelle ou collective – non sans paradoxe parfois. En général, les commencements se caractérisent par un mouvement de rupture, de séparation et de forte revendication identitaire. Vient ensuite le moment de pérenniser l’organisation religieuse en tant qu’institution capable de partager ses valeurs et de les transmettre au monde. Et, pour finir, survient une expérience plus vaste qui est d’ordre mystique et se passe des institutions, débouchant sur l’effacement de toutes les cloisons et séparations. La protestation initiale et le développement ultérieur se dissolvent dans la communion. Il y a des étoiles naissantes, des étoiles au zénith de leur rayonnement, des étoiles qui meurent et se répandent en poussière dans le cosmos, tel est aussi le destin des religions.
Personnellement, j’ai tendance à penser que la religion va mourir en Occident. Mais loin d’être pessimiste et de m’attrister, cette perspective m’inspire de la gratitude et décuple mon espérance. L’effacement des Églises sous leurs formes actuelles peut signifier qu’elles sont arrivées au terme de leur mission, que l’on peut et que l’on doit se réjouir de ce qu’elles ont globalement réussi à apporter au monde, et qu’il est heureux de les voir s’effacer pour laisser venir au jour de nouvelles formes de vie spirituelle à leur suite. Rien n’est jamais perdu dans l’économie mystérieuse de la création et de l’histoire : même les échecs peuvent constituer de prodigieux ensemencements. Si les vagues des océans pouvaient nous enseigner l’humble simplicité qui préside à leur succession, bien des choses nous paraîtraient moins tragiques.... ! Mais, me direz-vous, qu’est-ce que cela signifie concrètement ? Nous connaissons tous des paroisses qui se détruisent en se crispant obstinément sur les formes héritées de la religion, qui étouffent la vie en voulant la conserver sous l’autorité des anciens qui démobilisent les jeunes en usurpant leur place. La subversion évangélique nous invite à délivrer ces paroisses et nos Églises de leurs obsessions de survie, à libérer les consciences et les structures pour les ouvrir à l’Esprit qui n’est jamais à court de propositions novatrices.
Si la religion est en train de mourir sous ses formes anciennes, quelles sont les conversions qu’il apparaît souhaitable de mettre en œuvre dans les Églises pour préparer l’avenir ?
Au risque de paraître paradoxal, je dirai d’abord que le protestantisme devrait commencer par revenir à la radicalité antireligieuse des intuitions fondatrices de la Réforme. Rejetant l’infantilisation qu’affectionne la religion pour se doter de fidèles soumis, les réformateurs du XVIème siècle ont résolument voulu éduquer le peuple, lui apprendre à lire la Bible en vue de lui donner accès à l’autonomie de la conscience. Alors que notre rapport à la mort hypothèque notre vie et pervertit notre piété sous l’influence persistante de craintes païennes, Jean Calvin ne s’est pas préoccupé de son salut et a demandé que son cadavre soit jeté à la fosse commune, cousu dans un drap dépourvu de toute marque distinctive. À la grâce de Dieu… En pratique, le protestantisme ultérieur a couramment substitué la primauté du péché à la suprématie de la grâce, et ravalé la foi au niveau des œuvres en cultivant le souci individuel et obsessionnel de la condamnation et du salut. Que de promesses non tenues, que de richesses enfouies sous les sédiments de l’histoire ! Mais il est clair que l’avenir ne se lit pas dans le passé, et qu’il nous faut aujourd’hui répondre à des questions qui ne se sont posées ni à Jésus, ni à François d’Assise, ni aux protagonistes des réformes du XVIème siècle.
J’évoquerai ici la question cruciale de la vérité que l’herméneutique moderne renouvelle avec bonheur. Après que la théologie eut longtemps revendiqué le privilège exclusif d’énoncer le vrai, la compétition survenue entre la science et la religion à l’époque de la Renaissance a eu des conséquences désastreuses qu’il faut surmonter sans délai pour entrevoir la mystérieuse richesse des textes. Là comme ailleurs, la voie de l’évangile est celle du renoncement aux assurances et de l’humble recherche. Quand mes étudiants relèvent les écarts qui séparent et opposent parfois les textes bibliques, quand ils découvrent que la compréhension du monde et la vision de Dieu varient considérablement selon les écrits proclamés normatifs, ils réalisent que la vérité ne se dévoile que par ses facettes, débordant tous les cadres y compris le canon des Écritures. Ainsi leur est-il donné de pouvoir s’émerveiller d’une vérité plus vaste que tous les savoirs - englobant le passé, le présent et anticipant sur l’avenir -, et d’accéder ainsi à un rapport à la vérité ouvrant sur l’espérance. Cet horizon est aux antipodes des fondamentalismes qui, toujours et partout, guettent la religion et tentent les Églises. Il nous faut reconnaître notre condition plurielle et en admettre jusqu’au bout les conséquences – la dérangeante et féconde altérité.
Autre dimension majeure de la religion, les rites soulèvent des problèmes plus difficiles à résoudre que ceux, d’abord théoriques, concernant la vérité. Ils constituent des morceaux de langage qui relèvent de l’enfance enfouie au plus profond de chacun – habitudes fortement empreintes d’affectivité, souvenirs aussi insaisissables que prégnants qui rappellent des ambiances, des gestuelles, des musiques, des odeurs, etc. L’individu qui se prétend entièrement émancipé à cet égard dénie et refoule une part essentielle de lui-même. Inversement, celui qui se complaît dans les souvenirs de son enfance au point de s’y engluer se condamne à ne jamais pouvoir accéder à sa liberté. Mais pourquoi ne serait-il pas possible d’inventer des voies respectant les exigences modernes de l’adulte responsable sans pour autant négliger la part d’enfance et ignorer ce qui a marqué ses origines ? La complexité de ces questions invite à la modestie et au pragmatisme : ne compte finalement que ce qui permet à chacun de vivre sa foi en esprit et en vérité sans omettre de la partager. Ce constat me porte à préconiser un espacement des cultes classiques au profit d’autres formes de rencontres à inventer, et la reconnaissance officielle de la double appartenance confessionnelle des fidèles protestants et catholiques de manière à favoriser le dépassement des clivages actuels.
N’est-ce pas en essayant de changer le monde au nom de l’évangile que les chrétiens changeront leurs Églises et feront advenir le christianisme de demain ?
Oui, c’est notre rapport au monde que nous devons convertir en priorité. Et là s’impose d’emblée un constat radical et universel : nous ne sommes que des humains et non des dieux, vivant au sein d’un monde fragile au rythme d’une histoire qui emporte tout pour sans cesse créer du neuf dans le sillage de l’ancien. Il nous faut accepter notre vulnérabilité et celle de la nature, reconnaître le caractère fugace de nos existences et de nos institutions. Mais le constat que toute vie est éphémère la rend particulièrement précieuse et interpelle notre responsabilité : nous devons nous protéger les uns les autres, protéger notre patrimoine commun et respecter les règles qui nous permettent de vivre ensemble. Face à la marchandisation qui détruit la nature et exacerbe la violence entre les hommes, il faut d’urgence transformer nos modes de consommation. Ce n’est pas seulement pour des raisons économiques que nous devons changer nos habitudes alimentaires ou nos comportements en matière de déplacement, c’est pour devenir plus humains et pour humaniser toute la création et sauvegarder la vie.
En dénonçant les faux-dieux et l’idolâtrie, l’évangile prescrit trois grandes ruptures qui sont susceptibles de désaliéner l’homme contemporain : rompre avec les rêves du pouvoir, avec la compulsion à la propriété, et avec ce que j’appelle la complaisance culturelle. Quand Jésus affirme « Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu », il reconnaît au champ politique une autonomie légitime, mais surtout il brise toutes les visions théocratiques. Aucun pouvoir humain ne peut s’identifier au pouvoir divin, aucune instance politique ne peut se substituer à Dieu pour exercer la violence en son nom et se faire adorer. Mais le nouveau veau d’or qui asservit aujourd’hui l’humanité est érigé par la religion du marché. Contre lui, il ne suffit pas de se déclarer anticapitaliste, il faut se battre pour placer effectivement l’homme au centre des préoccupations sociales et politiques, et en payer le prix. « Plus un sdf à la rue ! » : pourquoi différer, en invoquant son coût, un engagement aussi impératif qui pourrait être d’une portée exemplaire et impulser d’autres initiatives ? En troisième lieu, je dirai qu’il faut rompre avec le conformisme mortifère qui étouffe notre société. Avec les artistes et les poètes qui percent dans les murs de la bienséance des brèches ouvrant sur l’inédit et l’avenir, il faut retrouver la parole et la rendre aux gens, oser le scandale en se risquant sur des chemins inédits. Comme l’écrivait Emerson : « Je fuis père et mère, femme et frère lorsque mon génie m’appelle. J’écrirais volontiers sur les linteaux de la porte d’entrée: "Caprice". J’espère du moins que c’est quelque chose de mieux qu’un caprice, mais nous ne pouvons pas passer la journée en explications ».
Au fond, et sans du tout nier le tragique de la vie, l’immense souffrance des hommes et la cruauté de leurs échecs, je crois qu’il est sain de percevoir le monde comme un théâtre où le comique de nos prétentions et quiproquos nous invite à l’humilité. Que savons-nous et que pouvons-nous savoir de l’absolu et de l’éternel ? Que pouvons-nous imposer à autrui au nom de Dieu ? Nous passons notre temps à parler de choses dont nous ignorons l’essentiel, à usurper des pouvoirs qui ne nous appartiennent pas, à nous contredire dans notre propre existence et entre nous. Est-ce à dire que tout doit être relativisé ? Assurément non, et c’est même le contraire que nous enseigne cette évocation. C’est parce que nous avons vocation à cheminer dans la vérité qu’il nous faut la respecter absolument et renoncer à la travestir dans des formes chosifiées pour en user à nos propres fins. C’est parce que les institutions constituent l’indispensable cadre de notre existence personnelle et collective qu’il nous faut en prendre soin sans nier leur fragilité et leur nature passagère, ni en faire des instruments de domination. La parole a pris dans des formes de vie différentes parmi les humains : il y a un temps pour protester, résister, se mettre en dissidence parfois, aménager des camps de toiles dans la nuit ; il y a un temps pour construire des espaces qui soient des théâtres accueillants pour nos communautés, aptes à donner un cadre à la suite des réinterprétations de l’évangile ; et enfin, il y a un temps pour s’effacer afin que le monde puisse continuer à renaître.
Propos recueillis par Jean-Marie Kohler
(1) Cette interview conclut un dossier intitulé « La subversion évangélique ». Pour découvrir la Fédération du Parvis, visitez le site : www.reseaux-parvis.fr Pour vous abonner à la revue (20 euros par an), contactez : temps.present @wanadoo.fr
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Relecture et méditation par le Groupe "Evangile et Modernité d’Angers après l’AG des Réseaux du Parvis - 2011
C’est en toute liberté que je voudrais écrire ces quelques mots à la suite de l’Assemblée Générale des Réseaux du Parvis qui s’est tenue à Angers. Et je me sens d’autant plus poussé à parler que j’y suis venu sans grande conviction et en ayant très peu participé avec mes collègues d’ « Evangile et Modernité 49 » aux préparatifs. Le premier mot jailli à la fin de la rencontre est MERCI : ACTION DE GRACE. Car, tout au long de cette rencontre, j’ai vu se construire des actions pleines de grâces et porteuses d’espérance . A la lumière de ce que Gui Lauraire nous a dit avec tant de chaleur et de conviction on pourrait y découvrir une théologie de LIBERATION .
L’accueil, avec sourire et gentillesse du personnel et des religieuses est une invitation à sortir de ses préoccupations. Un sourire, un mot aimable, c’est tout simplement la prise en considération de la présence de l’autre. C’est une sortie de soi qui veut mettre à l’aise et qui appelle au moins une attention de l’autre. C’est la réplique de l’attitude évangélique de Jésus quittant le silence de Dieu pour venir à la rencontre de l’homme et l’invitant à son tour, à rompre sa muraille de solitude.
Actions de grâces qui construisent l’homme !
Signe d’espérance dans un monde en ruptures.
Et voici la visite de la ville ! Bonheur de découvrir et de faire découvrir ! Contentement de tous au retour. Echanges d’impressions ! Plaisirs des retrouvailles ou de faire connaissance en attendant et pendant le repas ! On sort de ses réserves. On n’est plus des inconnus les uns pour les autres. On a tout simplement échangé ou fait quelque chose ensemble. Il était fatigué, Il a demandé à boire à une inconnue peu considérée (surtout par les hommes importants). Il a demandé à boire et il a entamé la conversation... Et la Samaritaine est partie toute ragaillardie... Les choses simples mais pleines d’humanité donnent à l’autre de la considération.
Actions de grâces qui construisent l’homme! Signe d’espérance dans un monde en ruptures. Le soir, les mots d’accueil un peu plus officiels, mais dits avec le coeur, d’Evangile et Modernité 49 et de la Supérieure du Bon Pasteur ! Le témoignage des religieuses qui disent nos visées communes vis-à -vis des « laissés pour compte » au-delà de nos différences. « Ce que vous aurez fait au plus petit d’entre les miens, c’est à moi que vous l’aurez fait » Actions de grâces qui construisent l’homme ! Signe d’espérance dans ce monde en ruptures.
Conclusion du premier soir. Après une présentation globale de la ville d’Angers, partage de « Côteaux du Layon » et de « Côteaux de l’Aubance ». Les dernières barrières tombent, les langues se délient. Partage, communication, ambiance ! Simplicité du partage à Cana ou chez Marthe et Marie « Ubi caritas et amor Deus ibi est », dit un motet ancien. Dieu est là où est l’amour et la charité. Petites actions pleines de grâces qui réjouissent l’homme ..C’est de bon augure pour la suite du Rassemblement ! Signe d’espérance dans ce monde en ruptures.
Le samedi débute avec la même atmosphère de convivialité avec les mots aimables de « bienvenue » de la Présidente et du Président. Assemblée statutaire qui a su éviter le formalisme grâce à des comptes-rendus simples, des interventions franches ...Vies Associatives, ô combien importantes dans un monde où les décisions se perdent dans les méandres d’une administration qui dilue les responsabilités, laissant place aux prises de pouvoir de certains intérêts cachés. Ici les élus rendent compte de bonne grâce et les « associés », par leurs prises de paroles, participent aux décisions. Et les votes sont signes d’intérêt et de remerciements pour les administrateurs qui, par leur travail et le temps donné, font vivre les Réseaux du Parvis et leur ouvrent un avenir. Vie associative, dynamique d’apprentissage et de maintien de la démocratie. Signe d’espérance dans ce monde en ruptures !
Paroles de témoins ensuite ! Des engagements à partager la culture avec tous, à croire en la capacité d’expression de tous, à faire accepter sa différence et son droit au bonheur ! Actions de grâces pour donner une juste place à tous. Une orthopraxie ! va nous dire Gui LAURAIRE . Signe d’espérance dans un monde en ruptures !
Parole en liberté de Gui LAURAIRE faisant logiquement suite aux témoignages : de la réflexion sur les engagements solidaires des opprimés sous diverses formes, où l’Esprit est en oeuvre, peut naître une théologie de la libération. Théologie moins aseptisée que celle qui naît, sous contrôle, d’une réflexion en vase clos, là où orthodoxie et orthopraxie risquent souvent d’être en contradiction. Action de grâce pour la reconnaissance d’une réflexion ouverte à tous ceux qui au nom de leur foi en l’Evangile travaillent avec toute leur énergie, et parfois, au péril de leur vie à mettre debout ceux qui sont considérés comme des moins que rien.. Ils ne font que refaire les gestes de Jésus sur les chemins de Palestine. Signe d’espérance dans un monde en ruptures !
Les carrefours ! ils furent divers : Chacun les a choisis en accord avec ses préoccupations ou ses centres d’intérêt. Aussi ne parlerai-je pas de ceux auxquels j’ai participé. J’ai entendu des opinions fort diverses. Ce peut être une magnifique occasion de libre circulation de la parole ! mais ce peut être aussi une tribune où l’on veut imposer son point de vue aux détriments de l’autre que l’on écoute même pas.On reproduit alors, en négatif, ce que l’on dénonce dans les institutions. Carrefours, lieux de valorisation pour ceux qui sont écoutés ! lieux de frustration pour ceux qui ont l’impression d’être incompris ou d’avoir perdu leur temps... Occasion unique pour ces derniers de comprendre, expérimentalement, ceux qui passent toute leur vie à tenter une parole qui n’est jamais reçue. Carrefours, lieux pour tous, d’une aspiration à trouver une « autorité-animation » qui fasse circuler la parole, et la valorise pour ce qu’elle est et non en fonction d’une aisance d’expression ou d’une situation sociale... Aspiration à trouver dans l’Eglise des autorités ecclésiales soucieuses d’écoute et de mise en relation de différents points de vue au lieu de se crisper sur ce qu’elles déclarent vérité intangible. Elles ne peuvent alors entendre les cris du pauvre . Carrefours, lieux de grâces qui nous révèlent la difficulté du « vivre-ensemble » Lieux qui peuvent nous permettre de comprendre que chacun peut se trouver dans le camp de l’oppresseur quand il nie la parole de l’autre en ne l’écoutant même pas. On peut s’améliorer. Et l’on peut être également celui qui valorise une parole qu’une majorité refuserait d’entendre ! Signe d’espérance dans un monde en ruptures ! Regards croisés remplis d’humanité d’une danseuse passionnée et d’une pédopsychiatre, mère d’une fille handicapée ... et toutes entrent dans la danse ! Le bonheur qu’elles donnent dans leur expression efface ce qui aurait pu être une limite... La beauté des images projetées pénètre au plus profond de chacun... Le silence respectueux dit l’intense émotion qui gagne les spectateurs. Un riche dialogue conclut la séance ... « Lève-toi et marche » disait Jésus. Ces gestes d’humanité dont nous avons été témoins rappellent que tout regard, tout geste qui manifestent la foi en l’homme font encore des miracles (miracle = merveille). C’est l’Esprit promis qui fait son oeuvre par l’intermédiaire de l’homme de « bonne volonté » luttant contre toute forme d’exclusion ! Une soeur du Bon Pasteur qui avait assisté à la soirée, nous a dit avec un grand sourire : « C’est l’Evangile » ! Signe d’espérance dans un monde en ruptures !
La CELEBRATION qui termine la rencontre, proclame que « nous sommes l’espérance de Dieu dans l’histoire » ( Jürgen Moltmann ) Dieu ne peut rien sans nous ! Mais, nous ne pouvons donner que ce que nous avons reçu ! Nous ne sommes que des « passeurs de vie » Et le constat de nos faiblesses nous préserve de la « prétention » et nous rend plus proches des autres : « Alors, si tes fils et tes filles rencontrent un jour ta faiblesse, ils ne te fuiront pas . Ils viendront t’écouter et te voir... » ( Louis de la Bouillerie). Une toile tissée avec haillons et chiffons sur la moitié de sa surface, symbolisant les malheurs du monde, est apportée. Au fur et à mesure de la proclamation de nos signes d’espérance, on tisse soigneusement et en couleurs joyeuses, l’autre moitié de la toile qui devient ainsi le signe des apports positifs de la rencontre et des résolutions pleines d’espérance proclamées et votées par l’AG. Moment fort ! Nourriture pour la spiritualité de chacun et source de dynamisme pour l’avenir ! Toile tissée de nos faiblesses et aussi de la richesse et de la diversité de nos aspirations Signe d’espérance dans un monde en ruptures !
Un membre du groupe, participant à l’AG François Moalic et le bureau
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Permanence et métamorphoses de la protestation évangélique
L’héritage socioreligieux des prophètes d’Israël
La protestation évangélique inaugurée par Jésus s’est inscrite dans le sillage des prophètes d’Israël. Proclamant que Dieu n’a que dégoût pour les sacrifices et les cultes quand la justice est bafouée, Amos, Osée et Isaïe ont insisté sur la prédilection divine pour les petits et se sont élevés avec véhémence contre l’oppression et l’exploitation infligées aux plus vulnérables. Partageant la piété des « pauvres de Yahweh », la jeune Marie enceinte de Jésus a exalté le changement radical que Dieu apporte à l’ordre du monde : « Il renverse les puissants de leur trône, il élève les humbles ; il comble de biens les affamés, renvoie les riches les mains vides ».
Et il est révélateur que Jésus ait commencé sa prédication par cet oracle d’Isaïe : « Il m’a envoyé porter la bonne nouvelle aux pauvres, annoncer la délivrance aux captifs, rendre la vue aux aveugles et la liberté aux opprimés.»
Croyant la fin du monde imminente, Jésus n’a pas préconisé d’abattre l’ordre sociopolitique dominant. Mais les valeurs qu’il a enseignées dans les béatitudes et les paraboles se situaient aux antipodes de celles privilégiées par les possédants et les détenteurs du pouvoir politique et religieux. Sa fréquentation du rebut de la société - les handicapés et les malades considérés comme impurs, les publicains, les prostituées -, et son attitude à l’égard des femmes ont constitué la plus évidente des protestations contre la dureté et l’hypocrisie des adeptes intransigeants de la Loi. Il a solennellement averti que seule comptera, au Jugement dernier, la miséricorde qui aura été manifestée aux victimes de la faim, de la soif et du dénuement, aux étrangers, aux malades et aux prisonniers. Sa critique de la religion et l’annonce d’un « culte en esprit et en vérité » se substituant aux rituels du Temple lui ont finalement valu d’être crucifié.
Pour la réforme de l’Église et le salut des âmes
Innombrables ont été les disciples de Jésus qui, au nom de son évangile, se sont insurgés contre l’iniquité imposée par les autorités profanes et religieuses. Mais à mesure que la collusion entre les pouvoirs spirituels et temporels s’est aggravée, leur protestation s’est focalisée sur l’Église qui, sous le couvert de Dieu, voulait régenter le monde pour sa gloire et son profit. La chrétienté médiévale n’a pas épargné ces protestataires : les geôles des rois et les bûchers de l’Inquisition ont compté beaucoup de martyrs. À partir du XIIème siècle, un mouvement de retour aux valeurs évangéliques a soulevé une lame de fond chargée de promesses. À la suite d’un François d’Assise exaltant les vertus d’humilité et de pauvreté, puis des ordres mendiants créés contre l’opulence et la morgue des grands monastères, les béguins et les béguines ont vécu selon l’évangile en se soustrayant au contrôle de la hiérarchie, et les mystiques rhénans ont élaboré des perspectives spirituelles et théologiques correspondant à ces innovations.
Au début du XVIème siècle, la Réforme engagée par Martin Luther a cristallisé la protestation contre l’avidité et la luxure persistantes qui gouvernaient l’Église. Une papauté corrompue pervertissait le christianisme : le trafic des indulgences devait financer les grands travaux du Vatican, la priorité allait aux oeuvres d’art et aux jouissances mondaines, la moralité la plus élémentaire était sacrifiée à l’envie d’accaparer, de s’exhiber et de dominer. Portés par le courant d’émancipation issu de l’humanisme, les réformateurs affirmèrent la souveraine autonomie de la conscience individuelle contre le dogmatisme et l’autoritarisme tentaculaire des autorités ecclésiastiques. Ils récusèrent la Tradition en proclamant que la volonté divine ne s’exprime et ne peut s’imposer qu’à travers les Écritures. Avec Ulrich Zwingli et Jean Calvin, entre autres, ce puissant mouvement protestataire s’est étendu et a développé sa propre théologie, continuant à se diversifier par la suite en dépit des violences qu’il eut à subir.
Face au schisme, la papauté lança une contre-réforme dès 1545. Le Concile de Trente amenda les moeurs de l’Église, mais celle-ci demeura inféodée aux catégories sociales dominantes. Il s’ensuivit une double hémorragie. Intimement liée au système féodal et à la monarchie, l’Église catholique perdit le paysannat lors de la Révolution française. Puis, liée aux forces conservatrices du capitalisme naissant, elle perdit les populations ouvrières au XIXème siècle. Ce ne fut qu’à la veille du XX ème siècle qu’elle révisa ses positions pour enrayer le processus de délitement qui la ruinait. Elle dénonça à son tour l’injustice de l’économie de profit stigmatisée par le communisme, et renonça par la même occasion à son rejet des principes démocratiques. Cette conversion proclamée ne modifia cependant pas ses alliances et sa propre gouvernance. De leur côté, les Églises protestantes se sont peu à peu trouvées, elles aussi, compromises par leurs stratégies de conquête et de contrôle social.
Pour servir et sauvegarder le monde
Au XX ème siècle, avec la sécularisation et l’émergence des droits de l’homme dans la foulée du christianisme, la protestation évangélique a été marquée par les grandes luttes sociales et par les politiques d’émancipation économique et politique du tiers-monde. Renonçant à l’action missionnaire classique, Albert Schweitzer a condamné les abus du système colonial et fut, par son travail médical, un précurseur de l’action humanitaire et altermondialiste. Martin Luther King s’est battu au prix de sa vie contre le racisme et l’exclusion frappant les descendants des esclaves noirs importés aux États-Unis. La théologie de la libération a pris fait et cause pour les pauvres en Amérique latine et, bien qu’étouffée par Rome, cette option a été relayée par de grands témoins comme Helder Camara et Oscar Romero. Dans les pays dits développés, la protestation évangélique a été vigoureuse avec, en France, l’aventure des prêtres ouvriers, les initiatives de l’abbé Pierre, les engagements de divers mouvements ecclésiaux progressistes, et surtout avec la mobilisation de nombreux chrétiens dans des structures non confessionnelles militant pour la justice et la paix.
Le protestantisme a produit d’audacieux prophètes, mais il n’échappe pas à la sclérose de ses structures traditionnelles et se trouve déstabilisé par des courants fondamentalistes et pentecôtistes. Du côté catholique, la crise est plus aiguë. Si Vatican II a répercuté la protestation évangélique malgré ses ambiguïtés, ce concile divise aujourd’hui les fidèles entre une mouvance ouverte sur les problèmes du monde et une autre repliée sur elle-même, qui ne rêve que de restauration ecclésiastique. De plus en plus entravée par le Magistère et désormais minoritaire, la première mouvance se trouve placée devant un choix crucial, écartelée entre la fidélité aux institutions et le refus de cautionner des positions contraires à l’évangile. La fédération des Parvis s’est constituée à ce carrefour. Particulièrement délicate est la situation du clergé qui risque d’être sommé de se soumettre, et donc de choisir entre l’obéissance à la hiérarchie et l’obéissance à la conscience, entre les dérives sectaires qui enferment les croyants aux plans dogmatique, rituel et disciplinaire, et les exigences évangéliques. Tel est l’enjeu de l’appel à la désobéissance qui, parti d’Autriche, est actuellement repris dans divers pays d’Europe.
La protestation évangélique comme chemin
Sur quelles pistes de réflexion ouvre ce trop rapide survol historique de la protestation évangélique ? D’abord, sans minimiser la spécificité de l’enseignement de Jésus, il apparaît que les valeurs évangéliques ne sont pas figées et ne sont pas l’apanage exclusif du christianisme. Elles ont pris corps au cours d’une histoire qui a commencé bien avant la chrétienté, et elles peuvent se retrouver sous des formes plus ou moins explicites et accomplies dans d’autres cultures ou religions et dans le monde sécularisé. Dieu n’est pas avare de ses dons, et l’évangile a un caractère d’universalité au diapason des valeurs que véhicule le fond intime du cœur humain. Non seulement il y a là une pierre d’attente pour le dialogue interreligieux, mais aussi pour collaborer avec tous ceux qui croient en l’homme, sans acception de religion. Pourquoi ne pas reconnaître que l’athéisme lui-même peut témoigner des valeurs évangéliques, parfois plus que les Églises, et ce jusqu’à devoir combattre les organisations ecclésiastiques à l’occasion ?
Ensuite, il s’avère que les valeurs évangéliques ne peuvent jamais être consolidées au profit de ceux qui les prêchent. Il n’existe pas de monopole dans ce domaine et ceux qui portent cette protestation sont logés à la même enseigne que quiconque : ils ne peuvent être témoins de l’évangile qu’en acceptant d’être consumés par leur engagement, prêts à renaître sans cesse pour demeurer fidèles. Comme la Parole originelle qui a créé et qui continue à créer le monde, la protestation évangélique ne peut être audible et active parmi les hommes qu’en s’incarnant dans des langages et des institutions. Mais dès qu’elle cède à la tentation de s’ériger en dispensateur d’une vérité absolue et définitive pour se perpétuer socialement, elle se condamne à trahir. Telle est la terrible condition de la religion et des structures militantes : elles sont incontournables et toujours à dépasser. La protestation évangélique n’est qu’un humble chemin à travers les multiples contradictions insolubles qui nous environnent.
Que pèsent, face aux urgences concrètes de notre époque, les identités définies par les doctrines et les liturgies ? L’évangile est-il exténué ou peut-il encore bouleverser la planète comme au temps où Paul a proclamé l’égale dignité de tous les humains ? Quelles formes épousera à l’avenir la protestation évangélique dans les Églises, sur les parvis et au sein du monde ? Pour aider l’humanité à sauvegarder la vie face à l’injustice et à la violence, il est urgent d’élaborer une nouvelle théologie de la libération et un altermondialisme dégagé de la tyrannie marchande. Et surtout, il faut entreprendre résolument et sans délai, aux risques et périls qu’elle comporte, la folle révolution intérieure et sociale que commande cette perspective. Pour transfigurer les hommes et le monde, pour que l’amour l’emporte sur le cynisme et la destruction, il faut des protestataires, des résistants et des bâtisseurs habités par la liberté créatrice des béatitudes face aux idolâtries profanes et religieuses.
Jean-Marie Kohler
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