La Théologie de la Libération

La théologie de la Libération

Le concept de théologie de la libération est né en des lieux et à une époque où l’Église Institution, censée annoncer l’Évangile, était de fait le soutien actif (quelquefois en justifiant ce soutien au nom de l’Évangile !) de minorités privilégiées détenant tous les pouvoirs politiques et économiques pour faire régner les injustices et exploiter la plus grande partie de la population au mépris des droits humains les plus élémentaires. Cette situation perdure-t-elle aujourd’hui dans nos sociétés développées où la laïcité est légalement établie, même si elle n’est pas toujours respectée ? Notre société connaît des injustices de toute nature, des inégalités de revenus, de patrimoine et peut-être surtout de pouvoir et de chances qui s’aggravent sans cesse. Le nombre des « sans » (travail, papiers, logis etc.), des personnes en situation précaire est en augmentation continue. Ces injustices ne viennent pas seulement du haut, les gouvernants politiques et économiques, mais aussi de groupes sociaux soucieux avant tout de maintenir coûte que coûte, et en ignorant l’intérêt commun, des avantages qui se sont transformés de fait en privilèges, voire parfois en injustices flagrantes. Face à toutes ces situations, l’Église Institution reste le plus souvent silencieuse, sinon complice, même si heureusement il y a de remarquables exceptions.

Alors, le message libérateur de l’Évangile est plus que jamais d’actualité. Donner sens à la théologie de la libération aujourd’hui commence sans doute par se libérer soi-même ; trouver sa liberté de vivre et analyser les situations, se libérer du pessimisme ambiant et des slogans simplistes, libérer sa conscience personnelle et même se libérer du religieux. Leonardo Boff rappelait que la théologie de la libération, dont il fut l’un des pionniers au Brésil dans les années 1970, est le reflet de la réflexion sur une pratique préalable, signifiant ainsi que l’engagement de vie dans la liberté est premier. Les préceptes théologiques viennent ensuite. L’Évangile nous dit sans ambigüité que cet engagement doit être prioritairement en faveur des plus démunis, pour combattre les injustices.

Aujourd’hui encore, il arrive que l’Église officielle parle et agisse d’une manière dont nous pensons en conscience qu’elle ne va pas dans le sens de l’Évangile. Nous avons alors le devoir de réagir, d’affirmer notre liberté par rapport à l’Institution, et peu importe que notre positionnement soit à l’intérieur ou à l’extérieur de celle-ci. Comme nous l’avons dit dans notre Message d’espérance à l’occasion de notre rassemblement de Lyon 2010 : « Le message de l’Évangile ne peut plus être porté par voie d’autorité ». Continuer à faire vivre aujourd’hui la théologie de la libération apparaît bien comme l’un des enjeux du thème de ce dossier « Réforme et subversion évangélique d’hier à aujourd’hui ». Dans les articles qui suivent, Nicole Palfroy nous donne les repères historiques essentiels de la théologie de la libération, principalement en Amérique Latine, et Claude Dubois nous décrit ses prolongements dans les théologies féministes qui ont été source d’inspiration de nombreux combats des femmes à travers le monde.

Jean-Pierre Schmitz




Les théologies féministes

Les théologies féministes

Comme la théologie de la libération, les théologies féministes sont plurielles en raison même de leur nature de théologies contextuelles s’enracinant dans le vécu des femmes qui subissent encore des situations d’oppression, de marginalisation, de rejet, de pauvreté. Les femmes sont les premières victimes des privations de moyens d’existence, de soins de santé, d’accès à l’éducation, elles sont davantage exploitées dans le travail et marginalisées. Elles sont soumises à une domination masculine au sein de la famille, de la société et de l’Église ; leur pouvoir et leur capacité d’agir restent fragiles encore aujourd’hui dans bien des pays, et même là où la parité femmes-hommes a fait quelques progrès.

Dès la préparation du Concile Vatican II, dans les années 1960, partant de ce constat, particulièrement dans les pays du tiers monde et aussi bien dans la société civile que religieuse, des voix féminines se sont fait entendre, en particulier en Allemagne : « Nous ne nous tairons plus ! » En 1974, Letty Russel, une pasteure nord-américaine, publie : Pour une théologie féministe de la libération. Il n’est pas possible de citer ici les nombreuses auteures pionnières. Quelques noms, cependant, représentatifs d’Europe d’Amérique du Nord et du Sud : Mary Dale, Elisabeth Schüssler- Fiorenza, Donna Singles, Ivone Gebara, Elisabeth Parmentier.

Les femmes voulant faire s’exprimer les théologies féministes ont dû elles-mêmes se libérer de cette « humilité » supposée leur convenir et oser la confrontation directe avec des hommes peu habitués à cette prise de parole dans l’Église, où de nature et par volonté divine, la femme n’est qu’une aide soumise à l’homme !

Théologies de libération et théologies féministes sont une manière nouvelle de faire de la théologie, non en partant des dogmes basés sur la Tradition de l’Église et se référant aux textes bibliques mais à partir du vécu des êtres humains dont la vie est bafouée. Dieu y est présent et s’y révèle. L’être humain devient le sujet de sa propre libération, conscient que Dieu est à l’oeuvre dans sa vie, aussi bien, si ce n’est mieux, que « dans les lieux aseptisés des professionnels de la religion ». Ce n’est plus aux gardiens du Temple qu’on se réfère, Dieu est libéré de la religion, et si la vie quotidienne est jugée à partir des textes bibliques, c’est dans une lecture plus critique de l’Écriture, remettant en cause l’interprétation ecclésiale autorisée, masculine qui ne va pas toujours dans le sens de la libération et de la vie.

Les théologies féministes vont plus loin en rejetant une vision du monde hiérarchisée, phallocentrique, dans lequel le pouvoir de l’homme est légitimé par un Dieu masculin et une Église patriarcale où toutes les décisions, les rites et pratiques sont fixés par des hommes sans prise réelle sur la vie concrète des femmes, leurs difficultés et leurs souffrances. Dieu est aussi Dieue. Toutes les femmes dont la Bible a gardé mémoire sont autant de phares pour la vie de foi. Les théologies féministes ont repris avec bonheur les méthodes d’analyses sur le genre pour mieux mettre en lumière son impact sur la construction des rapports et des inégalités sociales. Les théologies de la libération et théologies féministes ont également en commun ce renouveau d’attention pour le soin qu’il est urgent d’apporter à la terre. Peut être est-ce la part féminine des théologies de la libération, spiritualité du soin et de l’attention accordée au plus démuni !

Quel est l’avenir de ces théologies ? En 2002 Gustavo Gutiérrez a dit : « la théologiede la libération est une théologie de vieux », en ce sens qu’elle a été un instrument pour une époque. Cependant de nombreux théologiens contemporains s’y réfèrent, par l’accent mis sur l’incarnation, sur la notion d’un Dieu souffrant à cause de son engagement avec les humains, sur la force transformatrice de l’Esprit, et l’attention à l’écologie. Il s’agit de « vivre l’Évangile plutôt que l’annoncer » ! Les théologies féministes sont en plein essor en Amérique du Sud et du Nord, particulièrement actives au Québec et aussi dans les pays émergents ; les interventions de théologiennes d’Afrique et d’Asie au dernier forum altermondialiste à Dakar en 2011 l’ont montré. Ces théologies semblent donc avoir devant elles un bel avenir de réflexions et de combats subversifs pour une réelle parité des femmes et des hommes.

Claude Dubois




Subversion Evangélique

Permanence et métamorphoses de la protestation évangélique 

L’héritage socioreligieux des prophètes d’Israël

La protestation évangélique inaugurée par Jésus s’est inscrite dans le sillage des prophètes d’Israël. Proclamant que Dieu n’a que dégoût pour les sacrifices et les cultes quand la justice est bafouée, Amos, Osée et Isaïe ont insisté sur la prédilection divine pour les petits et se sont élevés avec véhémence contre l’oppression et l’exploitation infligées aux plus vulnérables. Partageant la piété des « pauvres de Yahweh », la jeune Marie enceinte de Jésus a exalté le changement radical que Dieu apporte à l’ordre du monde : « Il renverse les puissants de leur trône, il élève les humbles ; il comble de biens les affamés, renvoie les riches les mains vides ». Et il est révélateur que Jésus ait commencé sa prédication par cet oracle d’Isaïe : « Il m’a envoyé porter la bonne nouvelle aux pauvres, annoncer la délivrance aux captifs, rendre la vue aux aveugles et la liberté aux opprimés.»

Croyant la fin du monde imminente, Jésus n’a pas préconisé d’abattre l’ordre sociopolitique dominant. Mais les valeurs qu’il a enseignées dans les béatitudes et les paraboles se situaient aux antipodes de celles privilégiées par les possédants et les détenteurs du pouvoir politique et religieux. Sa fréquentation du rebut de la société – les handicapés et les malades considérés comme impurs, les publicains, les prostituées -, et son attitude à l’égard des femmes ont constitué la plus évidente des protestations contre la dureté et l’hypocrisiedes adeptes intransigeants de la Loi. Il a solennellement averti que seule comptera, au Jugement dernier, la miséricorde qui aura été manifestée aux victimes de la faim, de la soif et du dénuement, aux étrangers, aux malades et aux prisonniers. Sa critique de la religion et l’annonce d’un « culte en esprit et en vérité » se substituant aux rituels du Temple lui ont finalement valu d’être crucifié.

Pour la réforme de l’Église et le salut des âmes

Innombrables ont été les disciples de Jésus qui, au nom de son évangile, se sont insurgés contre l’iniquité imposée par les autorités profanes et religieuses. Mais à mesure que la collusion entre les pouvoirs spirituels et temporels s’est aggravée, leur protestation s’est focalisée sur l’Église qui, sous le couvert de Dieu, voulait régenter le monde pour sa gloire et son profit. La chrétienté médiévale n’a pas épargné ces protestataires : les geôles des rois et les bûchers de l’Inquisition ont compté beaucoup de martyrs. À partir du XIIème siècle, un mouvement de retour aux valeurs évangéliques a soulevé une lame de fond chargée de promesses. À la suite d’un François d’Assise exaltant les vertus d’humilité et de pauvreté, puis des ordres mendiants créés contre l’opulence et la morgue des grands monastères, les béguins et les béguines ont vécu selon l’évangile en se soustrayant au contrôle de la hiérarchie, et les mystiques rhénans ont élaboré des perspectives spirituelles et théologiques correspondant à ces innovations.

Au début du XVIème siècle, la Réforme engagée par Martin Luther a cristallisé la protestation contre l’avidité et la luxure persistantes qui gouvernaient l’Église. Une papauté corrompue pervertissait le christianisme : le trafic des indulgences devait financer les grands travaux du Vatican, la priorité allait aux oeuvres d’art et aux jouissances mondaines, la moralité la plus élémentaire était sacrifiée à l’envie d’accaparer, de s’exhiber et de dominer. Portés par le courant d’émancipation issu de l’humanisme, les réformateurs affirmèrent la souveraine autonomie de la conscience individuelle contre le dogmatisme et l’autoritarisme tentaculaire des autorités ecclésiastiques. Ils récusèrent la Tradition en proclamant que la volonté divine ne s’exprime et ne peut s’imposer qu’à travers les Écritures. Avec Ulrich Zwingli et Jean Calvin, entre autres, ce puissant mouvement protestataire s’est étendu et a développé sa propre théologie, continuant à se diversifier par la suite en dépit des violences qu’il eut à subir.

Face au schisme, la papauté lança une contre-réforme dès 1545. Le Concile de Trente amenda les moeurs de l’Église, mais celle-ci demeura inféodée aux catégories sociales dominantes. Il s’ensuivit une double hémorragie. Intimement liée au système féodal et à la monarchie, l’Église catholique perdit le paysannat lors de la Révolution française. Puis, liée aux forces conservatrices du capitalisme naissant, elle perdit les populations ouvrières au XIXème siècle. Ce ne fut qu’à la veille du XX ème siècle qu’elle révisa ses positions pour enrayer le processus de délitement qui la ruinait. Elle dénonça à son tour l’injustice de l’économie de profit stigmatisée par le communisme, et renonça par la même occasion à son rejet des principes démocratiques. Cette conversion proclamée ne modifia cependant pas ses alliances et sa propre gouvernance. De leur côté, les Églises protestantes se sont peu à peu trouvées, elles aussi, compromises par leurs stratégies de conquête et de contrôle social.

Pour servir et sauvegarder le monde

Au XX ème siècle, avec la sécularisation et l’émergence des droits de l’homme dans la foulée du christianisme, la protestation évangélique a été marquée par les grandes luttes sociales et par les politiques d’émancipation économique et politique du tiers-monde. Renonçant à l’action missionnaire classique, Albert Schweitzer a condamné les abus du système colonial et fut, par son travail médical, un précurseur de l’action humanitaire et altermondialiste. Martin Luther King s’est battu au prix de sa vie contre le racisme et l’exclusion frappant les descendants des esclaves noirs importés aux États-Unis. La théologie de la libération a pris fait et cause pour les pauvres en Amérique latine et, bien qu’étouffée par Rome, cette option a été relayée par de grands témoins comme Helder Camara et Oscar Romero. Dans les pays dits développés, la protestation évangélique a été vigoureuse avec, en France, l’aventure des prêtres ouvriers, les initiatives de l’abbé Pierre, les engagements de divers mouvements ecclésiaux progressistes, et surtout avec la mobilisation de nombreux chrétiens dans des structures non confessionnelles militant pour la justice et la paix.

Le protestantisme a produit d’audacieux prophètes, mais il n’échappe pas à la sclérose de ses structures traditionnelles et se trouve déstabilisé par des courants fondamentalistes et pentecôtistes. Du côté catholique, la crise est plus aiguë. Si Vatican II a répercuté la protestation évangélique malgré ses ambiguïtés, ce concile divise aujourd’hui les fidèles entre une mouvance ouverte sur les problèmes du monde et une autre repliée sur elle-même, qui ne rêve que de restauration ecclésiastique. De plus en plus entravée par le Magistère et désormais minoritaire, la première mouvance se trouve placée devant un choix crucial, écartelée entre la fidélité aux institutions et le refus de cautionner des positions contraires à l’évangile. La fédération des Parvis s’est constituée à ce carrefour. Particulièrement délicate est la situation du clergé qui risque d’être sommé de se soumettre, et donc de choisir entre l’obéissance à la hiérarchie et l’obéissance à la conscience, entre les dérives sectaires qui enferment les croyants aux plans dogmatique, rituel et disciplinaire, et les exigences évangéliques. Tel est l’enjeu de l’appel à la désobéissance qui, parti d’Autriche, est actuellement repris dans divers pays d’Europe.

La protestation évangélique comme chemin

Sur quelles pistes de réflexion ouvre ce trop rapide survol historique de la protestation évangélique ? D’abord, sans minimiser la spécificité de l’enseignement de Jésus, il apparaît que les valeurs évangéliques ne sont pas figées et ne sont pas l’apanage exclusif du christianisme. Elles ont pris corps au cours d’une histoire qui a commencé bien avant la chrétienté, et elles peuvent se retrouver sous des formes plus ou moins explicites et accomplies dans d’autres cultures ou religions et dans le monde sécularisé. Dieu n’est pas avare de ses dons, et l’évangile a un caractère d’universalité au diapason des valeurs que véhicule le fond intime du cœur humain. Non seulement il y a là une pierre d’attente pour le dialogue interreligieux, mais aussi pour collaborer avec tous ceux qui croient en l’homme, sans acception de religion. Pourquoi ne pas reconnaître que l’athéisme lui-même peut témoigner des valeurs évangéliques, parfois plus que les Églises, et ce jusqu’à devoir combattre les organisations ecclésiastiques à l’occasion ?

Ensuite, il s’avère que les valeurs évangéliques ne peuvent jamais être consolidées au profit de ceux qui les prêchent. Il n’existe pas de monopole dans ce domaine et ceux qui portent cette protestation sont logés à la même enseigne que quiconque : ils ne peuvent être témoins de l’évangile qu’en acceptant d’être consumés par leur engagement, prêts à renaître sans cesse pour demeurer fidèles. Comme la Parole originelle qui a créé et qui continue à créer le monde, la protestation évangélique ne peut être audible et active parmi les hommes qu’en s’incarnant dans des langages et des institutions. Mais dès qu’elle cède à la tentation de s’ériger en dispensateur d’une vérité absolue et définitive pour se perpétuer socialement, elle se condamne à trahir. Telle est la terrible condition de la religion et des structures militantes : elles sont incontournables et toujours à dépasser. La protestation évangélique n’est qu’un humble chemin à travers les multiples contradictions insolubles qui nous environnent.

Que pèsent, face aux urgences concrètes de notre époque, les identités définies par les doctrines et les liturgies ? L’évangile est-il exténué ou peut-il encore bouleverser la planète comme au temps où Paul a proclamé l’égale dignité de tous les humains ? Quelles formes épousera à l’avenir la protestation évangélique dans les Églises, sur les parvis et au sein du monde ? Pour aider l’humanité à sauvegarder la vie face à l’injustice et à la violence, il est urgent d’élaborer une nouvelle théologie de la libération et un altermondialisme dégagé de la tyrannie marchande. Et surtout, il faut entreprendre résolument et sans délai, aux risques et périls qu’elle comporte, la folle révolution intérieure et sociale que commande cette perspective. Pour transfigurer les hommes et le monde, pour que l’amour l’emporte sur le cynisme et la destruction, il faut des protestataires, des résistants et des bâtisseurs habités par la liberté créatrice des béatitudes face aux idolâtries profanes et religieuses.

Jean-Marie Kohler




Evangile et société : Jacques Gaillot

EVANGILE ET SOCIETE par Jacques Gaillot

A l’invitation du groupe NSAE 15 – Cantal, Jacques Gaillot a donné une conférence sur ce thème lors d’une soirée à Aurillac dans la salle municipale de la Montade, le 27 octobre 2011.

EVANGILE. Pour moi, j’ai toujours été – et je le suis encore – fasciné par l’Evangile. Il est pour moi synonyme de liberté, message tellement novateur pour l’humanité ! Et donc, je vous donne quelques caractéristiques.

La première, c’est la liberté de l’individu.
Jésus rencontre sur sa route des gens qu’il ne pensait pas rencontrer, hommes et femmes qui surgissent sur la route. Et qu’est-ce que fait Jésus ? Il les remet à eux-mêmes, à leur liberté, à leur vérité d’hommes et de femmes et pour cela, il reconnaît leur dignité. La seule attitude qui puisse libérer quelqu’un, c’est de reconnaître sa dignité. C’est ce que Jésus fait : il les regarde, les écoute et fait en sorte qu’eux-mêmes puissent s’en sortir et vivre librement. Donc, c’est un message de liberté. Et l’individu passe avant la famille, avant le clan, avant le groupe, avant la communauté : c’est très novateur à l’époque [vous savez !] C’est l’individu qui est premier : et l’individu passe avant la Loi, avant le shabbat et avant le Temple.
Ce qui est sacré, ce n’est pas le temple, ce n’est pas le shabbat, c’est l’homme, l’être humain. Il n’y a rien d’autre qui soit sacré que l’être humain. Un lieu n’est sacré que s’il y a des gens dedans. Quand il y avait des sans-papiers qui campaient dans une église à Paris, comme l’église St Ambroise, je disais aux gens et aux médias : « ces gens ont occupé l’église et donc elle est sacrée puisqu’ils sont dedans ». Voyez, c’est formidable. On m’a dit : « mais c’est des musulmans ! » Et alors ? Mais ce sont des êtres humains ! SI on expulse des étrangers d’une église – et ça s’est fait à St Ambroise – on désacralise l’église ! L’être humain est au centre. Et ça, Jésus le fait régulièrement, voyez, et il rencontre beaucoup d’opposition. L’Être humain est au centre.

Et puis une deuxième chose qu’on trouve dans l’Evangile, c’est la fraternité.
Vous êtes tous frères. Et pour Jésus, il n’y a pas de hiérarchie entre les êtres humains ; il y a des responsabilités variées, oui, des fonctions variées mais les êtres humains sont égaux. Nous sommes habitués à travers les siècles à ce qu’il y ait des hiérarchies entre les êtres humains, mais cela vient de nous, de la tradition : c’est véhiculé par nos cultures, par les religions, mais les êtres humains sont égaux. Nous mettons toujours des hiérarchies : entre riches et pauvres, colonisateurs et colonisés, hommes libres et esclaves, hommes et femmes, noirs et blancs, que sais-je ; votez, toujours des hiérarchies. Jésus fait tomber tout ça ! Comme disait Coluche, « Y en a qui sont plus égaux que d’autres ». Et c’est nous qui faisons cela. Alors, Jésus nous invite à voir, dans le visage de l’être humain, ce qu’il y a d’universel en lui et non pas d’abord ce qui le différencie.
Je vais quelquefois à la prison de Fresnes, près de Paris et je loge dans la communauté des Spiritains (qui est une communauté importante : on est 50, 60). Et le soir au repas, je dis : « J’ai été voir un détenu à Fresnes ». Et il y en a un qui me dit : « Qu’est-ce qu’il a fait ? » Je réponds : « J’en sais rien ; je ne pose jamais la question ». Et un autre qui me dit « Est-ce qu’il est croyant ? » Je dis « J’en sais rien ; je ne pose jamais la question. S’il me le dit, c’est bien, s’il ne me le dit pas… » Et il y a un troisième qui me dit : « Mais alors, de quoi avez-vous discuté ? » Je dis : « j’ai écouté la souffrance de cet homme, souffrance qu’il voulait me partager ». Voyez, c’est l’être humain qui est important, pas ce qu’il a fait, pas ceci ou cela. C’est un être humain, ce qu’il y a d’universel en lui. Voilà, tout ça, c’est une caractéristique de l’Evangile, très importante, et c’est tellement actuel !

Une autre caractéristique de l’Evangile, c’est le choix des pauvres.
C’est un choix de Dieu qui est déroutant : celui qui est méprisé, délaissé, exclu, Dieu commence par lui. Je me trouvais un jour devant la mairie de Paris, dans une manifestation de sans-papiers, des Africains pour la plupart, des Maliens. Ils avaient été expulsés la veille du gymnase Japy où ils étaient réfugiés. Les CRS les avaient expulsés de façon brutale et ils n’étaient pas contents. Comme le gymnase appartient à la mairie de Paris, ils voulaient manifester devant la mairie et qu’une délégation soit reçue. Ils étaient à peu près 200, 250, et moi j’étais là, au milieu de ces grands Africains.
Et tout d’un coup, y a un homme qui se dresse devant moi, un blanc, un Français sans doute, et qui me dit : « Et Dieu dans tout ça ? » Je dis « Dieu, il est là, avec les Africains ». Il a dit : « Vous êtes sûr ? » Je dis « Oui : Dieu est toujours du côté de ceux qui sont en danger, en difficulté ; c’est le cas ». Il me dit alors : « Si Dieu est à côté des Africains, alors il n’est pas avec les CRS, de l’autre côté de la barrière ?! » [Ils sont coquins, voyez]. Je lui dis : « Dieu fait le choix de ceux qui sont en difficulté, mais il n’exclut personne : il commence par les petits, par les pauvres, et il s’ouvre à tous ». Alors, il réfléchit quelques instants puis il me dit : « ça me va bien, ça me va » et il s’en va. [Y a des fois, certains m’aiment bien, voyez]. Donc, il y a ce choix de l’Evangile pour ceux qui sont délaissés, qui sont exclus, et que Dieu identifie aux victimes. « Ce que vous avez fait au plus petit de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait ». Un choix difficile.

Et puis une autre caractéristique de l’Evangile aussi, c’est qu’il y ait séparation entre les pouvoirs spirituel et temporel.
Jésus ne s’est pas présenté – et il a tout fait pour ça – pour ne pas être perçu comme un messie politique. Pourtant, ils [les Juifs de l’époque de Jésus] sont occupés par Rome et tous voudraient que le messie chasse les Romains. Jésus ne se présente pas comme un révolutionnaire. Il ne cherche pas à défier le pouvoir politique, il s’en méfie. Il le relativise : ce n’est pas son chemin et heureusement ! « Mon royaume n’est pas de ce monde ». Il faut bien distinguer les choses.

Et puis je termine par cette dernière caractéristique dans l’Evangile : c’est la mise en œuvre de la justice et de l’amour qui sont dus au prochain.
La justice ET l’amour : on ne peut pas les séparer. L’amour suppose la justice. V. Hugo disait : « On fait la charité quand on n’a pas réussi à supprimer l’injustice ». C’est très fort. Quelquefois, quand il y a des manifestations à Paris, il y a de grandes banderoles où on met : « On ne veut pas la charité, on réclame la justice ». Parce qu’on dit : avec la justice, on va aux causes, tandis qu’avec la charité, on va aux effets. On dit : la charité entretient la misère, tandis que la justice la combat en allant aux racines. Donc la charité a mauvaise presse, assez souvent, assez souvent. Donc l’amour ne supprime pas la justice. Et Jésus, comme tous les prophètes, met en œuvre la justice. Et donc, il y a de l’amour qui va au-delà de la justice et qui est dans une logique de gratuité, de surabondance.
Ces jours-ci, il y a quelqu’un qui m’écrit de Montréal, sur le net, et qui me dit : « Quand on voit ce qu’a fait ce dictateur et comme chrétien, jusqu’où peut aller l’amour pour lui ? ». Alors, je lui dis : « On ne met pas de limite à l’amour, on ne met pas de limite au pardon ». Comme disait St Augustin : « La mesure de l’amour, c’est d’aimer sans mesure ». Et l’amour de Dieu est déconcertant parce que il n’y a pas de limites. Et comme disait St Paul : « Ce frère pour qui le Christ est mort ». Donc on ne peut pas dire jusqu’où peut aller l’amour de Dieu. Il n’y a pas de limite et nous sommes invités de temps en temps à avoir des actes de surabondance, des actes gratuits, comme l’a fait le Christ. Dans l’Evangile, il n’y a que des femmes qui ont posé des actes de surabondance, jamais des disciples ! Voilà donc quelques caractéristiques ; il peut y en avoir d’autres : dans l’amour, il faudrait dire l’amour des ennemis, la non-violence, le pardon.
Donc, je suis frappé par la beauté et la profondeur de l’Evangile. Alors vous me direz : il va y avoir 7 milliards d’hommes bientôt sur la planète et cela va faire un grand nombre qui ne connaîtront ni ne liront jamais l’Evangile, qui n’auront jamais entendu parler de l’Evangile. Oui, peut-être… Il est possible qu’il y ait un certain nombre qui ait eu la chance de rencontrer des hommes et des femmes qui vivent l’Evangile au quotidien. Et je peux vous dire, et vous le savez par expérience, que beaucoup de gens ont découvert l’Evangile parce qu’ils ont rencontré des hommes et des femmes qui vivaient l’Evangile aujourd’hui, tout simplement. Et ça les a mis en route. Et l’Evangile est fait pour être vécu par les gens, et ça nous appartient. Voilà l’Evangile pour moi.

Alors, LA SOCIETE, française ou autre.

Nous sommes dans un monde qui a basculé dans un monde nouveau. C’est la fin d’un monde ; je n’ai pas dit la fin du monde : la fin d’un monde. Et nous assistons à la naissance d’un monde nouveau dont on ne sait pas ce qu’il sera. Et tout va vite, très vite. Ce qui se faisait hier ne se fera pas demain et nous avons l’impression que nous marchons sur un sol qui se dérobe ; et tout va tellement vite ! Aucune institution n’est protégée, pas même l’Eglise. Tout bouge et avec le recul, avec l’âge, on sait que ça va vite. Quand on compare il y a 20 ans, 40 ans, c’est pas croyable ! Il y a d’autres façons de vivre. Aujourd’hui, il faut marcher en innovant : on ne peut pas répéter le passé. Et si on se tourne vers le passé, on devient une statue de sel, comme dans la Bible. Il faut se tourner vers l’avenir Ce n’est pas parce qu’on avait vécu de telle manière, qu’il y avait telle chose, qu’il faut reprendre aujourd’hui. Il faut innover.
Au mois de juillet, on m’a demandé de faire un texte pour des jeunes : qu’est-ce que j’aurais à dire à des jeunes d’aujourd’hui ? Qu’est-ce que j’aurais à transmettre ? Alors au début, je m’adresse à un jeune que j’ai connu, qui s’appelle Nicolas, qui est de Lyon, que j’ai rencontré au FSE (Forum Social Européen) à Paris, qui est incroyant, de famille très pauvre. Alors je m’adresse à lui, le connaissant et je lui dis : « Autrefois, les Anciens avaient quelque chose à transmettre quelque chose aux jeunes, leur expérience… Comme en Afrique où on dit que les Anciens sont des bibliothèques. Et bien aujourd’hui, on ne peut plus transmettre pareil, parce que tout a bougé : ça ne sert à rien de dire c’est comme ça qu’il fallait faire etc. ». Non, il faut créer, recréer, et je crois que les jeunes aujourd’hui ont une sensibilité de la société. Ils ont à nous apprendre : il faut les écouter, écouter les Indignés, les jeunes du printemps arabe. Ils ont des choses à dire, parce que mieux que nous, ils ont cette sensibilité de la société qui vient.
Je sais qu’à Paris, quand les jeunes commencent à manifester, alors la police protège la Sorbonne comme c’est pas croyable ! Parce que c’est le fer de lance : faut pas que ce soit comme en 68 ; y a les canons à eau, y a tout vous savez : faut pas que les jeunes s’emparent de la Sorbonne…
Donc, on est attentif aux mouvements des jeunes et on a raison : ils disent quelque chose à la société. Donc il faut savoir apprendre, même si l’on est ancien, écouter ce que disent les jeunes et pas seulement dire « Nous, voilà ce qu’on a à dire ». Alors donc, nous sommes dans une société du changement et ce n’est pas fini. Je trouve que c’est passionnant, parce qu’on n’a pas toujours à répéter, on a à créer. Vous me direz, c’est fatigant ; en même temps, c’est plein d’allant ! Il y a quelques caractéristiques de cette évolution, quelques signes des temps que je vous signale comme ça.

Je crois que la première, c’est que nous vivons un dépassement des frontières.
Le monde nouveau se construit dans le dépassement des frontières : pas simplement géographiques, mais culturelles, religieuses, politiques. On doit vivre dans l’échange ; aucune société ne peut vivre fermée sur elle-même : pas même la Birmanie, l’Iran. On est obligé d’avoir des échanges, c’est important ; nous sommes interdépendants. Les frontières ne sont pas seulement extérieures, mais intérieures. Nous avons des murs de préjugés qui nous empêchent de dépasser nos manières de vivre et de considérer les autres. On peut voyager dans le monde entier mais garder ces murs de préjugés que nous avons vis-à-vis des autres.

Je crois que le second signe des temps, c’est la promotion des femmes partout dans le monde.
Des femmes qui arrivent aux responsabilités, de plus en plus, aux plus grandes responsabilités. Et c’est un phénomène mondial qui se fait. Il faut s’en réjouir : il est grand temps de voir des femmes qui sont responsables de leur pays : au Brésil en Argentine, en Allemagne, un peu partout, au Liberia. C’est comme ça. Et donc, c’est une caractéristique du monde d’aujourd’hui.

Un autre signe que je signale, c’est l’avancée du droit.
Une avancée du droit un peu partout. Ce n’est pas facile qu’un pays devienne un Etat de droit. Il faut du temps et c’est toujours fragile parce qu’on est toujours tenté que ce soit la force qui puisse prévaloir sur le droit, alors que la force est au service du droit, et c’est le droit qui protège les citoyens. Alors, même dans un pays comme la France, vous avez de nouveaux droits qui s’ajoutent : pour les enfants (les droits des enfants) ; les droits des détenus en prison : les détenus ont des droits, on ne peut pas faire n’importe quoi avec eux ; dans les écoles, il y a aussi des droits pour les élèves. Une sorte de protection qui s’étend un peu partout, pour que l’INDIVIDU soit protégé.
Et puis au plan international : voyez les instances internationales où l’on peut juger les personnes qui ont commis des crimes contre l’humanité. Et il y a des chefs d’Etat, des présidents qui ont peur maintenant de sortir de leurs pays, qui savent que, et bien voilà, ils risquent d’être emmenés dans ces pays pour être jugés. Et c’est une avancée du droit qui est importante. Et qui va continuer

Et je pense qu’une autre caractéristique qu’on peut donner, c’est la prise de conscience de notre lien avec la Nature.
On a longtemps vécu comme étant au-dessus, comme pouvant faire tout ce que l’on voulait avec la création pour obtenir les richesses dont on avait besoin. Et l’on s’aperçoit que nous sommes liés à la nature, et que la nature peut vivre sans nous mais que nous, nous ne pouvons pas vivre sans elle, et qu’on ne peut pas négocier avec la nature ! Et les effets qu’il y a aujourd’hui font que l’on prend conscience de notre appartenance à la nature : nous sommes des fils du Cosmos ; comme le dit Hubert Reeves : des poussières d’étoiles. Nous appartenons au domaine du vivant. Nous sommes liés à la mère-terre et donc, cela nous fait tomber un peu de notre piédestal pour montrer qu’il y a un respect de la création et qu’il est urgent de prendre conscience de cela.

Autre chose, j’en ai déjà parlé un petit peu, c’est a place des jeunes, en particulier actuellement avec le prin-temps arabe.
J’avais été invité au mois de février par des Tunisiens, par les DDH, dans le sud de la Tunisie, dans le bassin minier de Gafsa, à Redeyef, où il y a des mines très importantes du pays et il y a 2 ans, il y avait eu des révoltes, des émeutes d’ouvriers car le clan Ben Ali possédait la mine et avait mis beaucoup d’ouvriers à l’écart. Donc il y avait carrément une émeute qui était réprimée très durement, Avec beaucoup de gens emprisonnés, il y avait la torture etc. des procès, et deux ans après, il y avait le printemps arabe, les prisonniers ressortaient et… une grande fête là-bas. Alors, j’ai été émerveillé de voir ces milliers de gens qui étaient debout, là, sur la place et qui étaient libérés de la peur. Autrefois, il y avait cette chape de plomb, personne ne parlait et là, ils sont libérés de la peur. Et je les entendais vraiment demander la liberté, demander la justice, demander la démocratie ; et sans haine, sans violence ! Ils n’en voulaient ni à l’Occident ni aux Etats-Unis, ils voulaient la liberté et la justice. C’était beau, vraiment le printemps arabe !
Et bien je crois que les jeunes ont quelque chose à nous dire ; les jeunes de la place Tarhir, extraordinaire : ils se rencontraient par dizaine de milliers là, si souvent, pour demander la même chose, sans haine et pacifiquement, et c’était vraiment beau pour moi de voir ça ! Les jeunes, ils ont osé ce que personne n’avait osé faire. Et à Gaza, au mois de février mars, un grand rassemblement de jeunes, à Gaza, sans demander l’autorisation à Abbas, rien du tout ! Rassemblés. Et qu’est-ce qu’ils ont demandé ? Qu’il y ait une réconciliation entre le Fatah et le Hamas en disant : nous avons besoin de l’unité et le peuple palestinien passe avant les partis. C’est extraordinaire. Alors les responsables politiques du Hamas ont dispersé la manifestation. Comme c’était des jeunes du pays, c’est quand même quelque chose. Et les jeunes disent des choses que les autres ne disent pas.
Et, puis il y a ce mouvement des Indignés, qui est parti d’Espagne, de la place de Madrid et se répand un peu partout vraiment : c’est la même chose, c’est pas politique, il faut les écouter. Il y avait à Madrid sur la fameuse place, une grande inscription sur un mur où ils avaient mis – les jeunes s’adressant aux responsables politiques – « si vous nous empêchez de rêver, on vous empêchera de dormir ». Et bien oui, c’est un petit peu le rôle des jeunes : empêcher les responsables de dormir et leur dire ! Voilà.

J’ajouterais peut-être encore dans ce mouvement de ce monde qui vient : c’est la montée aussi de la non-violence.
La non-violence, oui. Je fais partie d’associations à Paris, de l’association « Droits devant ! » pour les sans-papiers et le DAL pour le logement, ce sont des associations non-violentes. Et quand il y a des manifestations qui peuvent être un peu chaudes, on rappelle toujours qu’il ne faut pas provoquer la violence et ne pas exciter les CRS. Et ça se passe bien, souvent, et la police le sait. La semaine dernière, il y avait une réunion par une commission de l’Unesco (c’est la décennie pour la non-violence) et devant les excès de la violence dans les collèges et dans les écoles, et bien il y a un livre qui vient de paraître : « Cent questions : la non-violence ». Et donc, ça a été préparé pendant quelques années, et c’est intéressant. Et donc, dans le règlement intérieur des lycées et des collèges, il y a quelque chose par rapport à la non-violence et ce livre pourra aider davantage. Autant la violence fait partie de nous, autant la non-violence est un choix qui est difficile et qu’on est appelé à faire : dans un monde de violence, la non-violence prend toute sa place.

J’avais une réunion à Orly sur les Palestiniens et dans le débat, curieusement, on est parti sur la non-violence. Alors à un moment donné, il y avait une jeune qui avait je crois 19-20 ans, (Noémie) et qui dit : « écoutez, faut que je vous raconte quelque chose qui s’est passé il n’y a pas longtemps. J’étais dans le métro, et un jeune vient vers moi avec son couteau, et il me dit « donne-moi ton argent et ton portable » Alors la fille le regarde dans les yeux et lui dit : « de l’argent, j’en ai pas. Un portable, j’en ai un, mais tu ne l’auras pas. ». Il dit « Et pourquoi, je l’aurai pas ? » « Et bien parce que j’en ai besoin pour téléphoner à ma copine : je suis à une réunion sur la paix ». « Bon, alors, tu fais une réunion sur la paix ? » « Oui, ce soir ». Alors, il baisse son couteau, il s’écarte, il revient vers elle et il lui fait un bisou ! Et Noémie dit « je vous assure que c’est vrai, ça s’est passé comme ça : Je faisais partie au lycée d’un groupe sur la non-violence et on m’a appris à regarder l’adversaire sans avoir peur de lui. Je peux vous dire que je l’ai regardé ce jeune, je l’ai pas quitté des yeux, et j’ai pas peur de lui ! » C’est beau, beau cette jeune Noémie, vraiment. Alors les gens, ils étaient comme ça !… C’est un signe des temps qui s’imposera.

Alors vous me direz : « la société française ? »
Et bien c’est une société donc laïque, sécularisée, habitée par plusieurs religions, dont l’Islam – qui fait peur à beaucoup de gens – et qui est confrontée, je trouve personnellement, à deux choses que je voudrais détailler un petit peu.
La première, c’est qu’il y a un déficit du lien social. Ça me frappe beaucoup, dans une ville comme Paris, je prendrai l’exemple des personnes âgées. Il y a beaucoup de maisons de retraite, beaucoup de personnes chez elles, etc. on fait beaucoup de choses pour qu’elles puissent rester chez elles le plus longtemps possible : bien ; mais il y a une solitude, une solitude affective… Dans à peine deux mois on sera à Noël et il y a des personnes âgées qui vivent seules le jour de Noël, sans aucun contact, aucune visite, et elles me disent : « c’est le jour le plus pénible de l’année ! » D’une part, parce qu’elles pensent à leurs Noëls d’autrefois en famille, une fête conviviale, de cadeaux, on est heureux de se retrouver en famille à Noël : une fête de famille. Et là les enfants sont grands, ils sont mariés, ils sont partis à l’autre bout de la France, bon etc. La solitude : beaucoup de gens souffrent de la solitude.
Dans les banlieues. C’est vrai que dans les banlieues, ça peut exploser, on ne peut jamais prévoir, mais il y a tous les ingrédients. Et il n’y a pas de lien social qui s’est fait : c’est pas une question d’argent, c’est une question de liens humains, et y en n’a pas ! Je connais des jeunes de banlieues qui viennent, mettons à Paris, quand, ils prennent une consommation au café, on leur demande d’abord de payer : Invraisemblable ! Donc, le lien social, il faut le refaire avec patience, le retisser : difficile. Et souvent un des rôles des citoyens aujourd’hui, c’est de créer du lien. Il y a qui savent créer du lien : dans un immeuble, partout. Je connais en banlieue une HLM : au 4ème, y a pas d’ascenseur, et il y a une communauté de religieuses qui sont là depuis longtemps : elles ont tissé des liens ; et plus qu’un lien : il y a un réseau vraiment. On les connaît bien : quand il y a une fête musulmane, elles sont invitées, partout elles sont invitées. On les connaît ; elles ont créé du lien. Je leur dis souvent : vous rendez ce service à la société.
Et puis le deuxième signe aussi que je vois c’est la question des suicides. Beaucoup de suicides, et de suicides de jeunes. J’ai été marqué par beaucoup de cas, vraiment, en particulier des suicides en prison. Il y a au mois de novembre, bientôt, ça va être la troisième année, il y a ce qu’on appelle « les suicides en prison ». Alors sur la place du Trocadéro, en fin d’après-midi, il y a une petite célébration pour faire mémoire de tous ceux qui dans l’année se sont suicidés en prison. Et c’est un diacre de la Mission de France qui est infirmier à l’hôpital de Fresnes, à la prison, qui a pris cette initiative. Et donc, avec un certain nombre d’organismes, on essaye de voir tous ceux qui se sont suicidés dans l’année et au Trocadéro, on lit une litanie et on est quelques uns : moi je suis chargé de lire les suicides qui ont eu lieu au cours d’un mois. Alors on dit le prénom, le jour, le mois, l’année et l’âge. Vous savez, c’est une litanie impressionnante : un tel, tel jour, 20 ans, 24 ans, 18 ans…incroyable ! Morts en suicide. Souvent, c’est des gens qui se sentent abandonnés, qui se sentent seuls et qui mettent un petit billet, une petite lettre « je suis aimé par personne », « je suis lâché par tout le monde », « Je préfère partir ». C’est terrible ! Ce qui se passe dans les prisons, c’est un peu un miroir de la société. Et il y a, à peu près, un suicide tous les 3 jours en prison : scandaleux ! Alors ça c’est une chose qui ne marche pas dans notre société, et ça va toujours dans le lien social.
Et puis je terminerai en disant qu’il y a dans la société française une grande injustice. Dans la Bible et chez les prophètes, la justice c’est de faire sa place à l’autre. L’autre doit pouvoir vivre, il doit pouvoir exister. C’est une personne, ça peut être un groupe, ça peut être un peuple : en tout cas, il a le droit d’exister, on lui fait sa place. Or on est dans une société qui exclut pas mal de gens qui n’ont pas leur place : pensez aux Roms, il y en a beaucoup dans la région parisienne ; pensez à tous ces sans-papiers, tous ceux qui sont sur le trottoir au moment où je parle, des familles qui sont sur le trottoir : pas de logement ; et ceux qui n’ont pas de travail. Tous les « SANS ». Ce sont des gens exclus d’un droit fondamental. Et ça c’est une injustice que la société ne peut pas accepter : on ne peut pas accepter que des familles dorment dans la rue : on en peut pas accepter qu’il y ait des sans papiers : ( j’en connais, des Algériens) qui sont en France depuis plus de 10 ans, qui travaillent au noir, toujours pas de papiers). Alors une injustice !…
Il y a 2 ans, ce devait être le repas de midi à la rue Lhomond, chez les Spiritains et j’étais pressé de partir, à Paris, je ne sais pas ce que j’avais à faire, alors il y a un Africain que je ne connais pas, 40-45 ans, qui me court après et qui me dit « je peux vous voir 2 minutes ? » Et je dis « deux minutes, ça va ». Alors, il s’asseoit et il me dit : « Je viens d’être nommé évêque, au Congo, je vais être ordonné dans 15 jours et j’aimerais que vous me donniez un conseil ». Alors, je n’ai pas hésité et je lui ai dit : « Je te donne le conseil de ne pas accepter l’injustice. Si tu es un évêque qui lutte contre l’injustice alors, comme dit le prophète Isaïe *ta lumière jaillira comme l’aurore*. Je dis : « Tu seras une bénédiction pour ton peuple ». Alors, il me dit : « ça me va bien ». Puis je suis parti. Je n’ai pas demandé son nom, quel était son diocèse : ça m’est égal, mais si jamais il lutte contre l’injustice au Congo, alors ça, c’est formidable. Je n’ai pas dit « mais il faut que tu pries, tu es un évêque, faut que tu pries, » même si c’est le numéro un, et c’est le numéro un.
Mais il y a beaucoup d’injustice et pour les chrétiens, comme je vous le disais tout à l’heure, ce qui est pre-mier, c’est la mise en œuvre de la justice et de l’amour qui sont dus au prochain. Au jugement dernier, on ne me demandera pas combien j’ai célébré de messes dans ma vie, combien de baptêmes j’ai fait, combien de baptêmes et de mariages j’ai béni, on me demandera « Qu’est-ce que tu as fait pour l’étranger, pour le prisonnier, pour ceux qui étaient malades ? » C’est ça. Ce qui est premier, c’est pas la pratique religieuse, c’est la pratique du frère. Dans l’Evangile, l’avenir est à la solidarité. C’est le partage qui rend frères. Et donc ça se vit dans la vie quotidienne : personne n’en est dispensé, même si on est à la retraite : la mise en œuvre de la justice et de l’amour qui sont dus au prochain. Donc ça, c’est à la portée de tout le monde.

Retranscription à partir de l’enregistrement par Anne-Marie Hermet




Un monde nouveau : l’Evangile

Un nouveau monde : L’Evangile 

Dans un monde en mutation, le rapport à la religion est en mutation et les religions elles-mêmes sont en mutation. Alors, que deviendra le christianisme ? Personne ne peut le dire, même si des constats, des réflexions et des propositions sont avancés. Par contre, la problématique engendrée par la marchandisation généralisée s’énonce clairement : «aujourd’hui, la cause est sans équivoque, sublime : il s’agit bel et bien desauver l’humanité» (Edgar Morin)(1). Or, pour la question de l’humanité nous pouvons encore et toujours nous référer à l’Évangile, pour autant que nous sachions renouveler notre mode de lecture.

Le christianisme, dans sa forme sociale, historique et instituée, n’est pas l’Évangile ; comme entre la lettre et l’Esprit, on constate un écart, et parfois même une incompatibilité entre les deux ! Il est fréquent par exemple d’entendre déplorer la rupture entre l’Église « officielle » qui s’arroge le pouvoir et la vérité tout en refusant la modernité, et le peuple des croyants qui se reconnaissent amis du Jésus de l’Évangile tout en vivant dans leur temps. Les bons chrétiens du Petit Reste (2) risquent de former le troupeau fidèle d’une Église-Musée, celle de l’intégrisme religieux, de la restauration romaine ou même simplement celle d’unchristianisme anachronique (3) accroché à ses dogmes, rites, préceptes moraux et expressions de langage complètement dépassés pour nos contemporains.

Mais heureusement aussi, de fait, l’Église en diaspora est déjà là ! Chez les protestants depuis longtemps déjà, rejoints par les catholiques critiques, les membres du Parvis, et de plus en plus de chrétiens déçus par des paroisses figées ou rétrogrades, on peut dire comme José Maria Castillo : le christianisme est en train de sortir de l’Église. Parmi les théologiens aussi, des voix s’élèvent et réclament l’ouverture de nouveaux chantiers.

En février dernier, 143 théologiens allemands, dans leur manifeste : « Église 2011 : un renouveau indispensable », réclament des réformes de fond, et entre autres un meilleur rapport entre Église et Société. Le même mois, au Forum Social de Dakar, d’autres théologiens suggèrent que les religions soient reconsidérées à partir d’une nouvelle épistémologie (4) théologique en fonction de l’actuelle pluralité religieuse et de la crise écologique planétaire. Mentionnons également la richesse des écrits de la théologie de la libération, qui est toujours aux côtés des opprimés, toujours anti-raciste, féministe, et sensible à l’environnement.

Dans une direction proche, l’éco-spiritualité naissante dénonce la vision d’un Dieu extérieur et une théologie anthropo-centrée qui favorisent la coupure dominante de l’homme avec la nature dont il fait pourtant partie. Les chrétiens d’Orient peuvent nous aider à envisager l’in-habitation réciproque de Dieu et de la Création (5) et nous apprendre notre responsabilité envers la création, puisque nous devons  aussi lui faire exprimer sa divinité (6). En un mot, il s’agit aussi de l’aimer ! (7) Avec la perspective de crises enchevêtrées sur les plans économiques, écologiques, et sociétaux, en contexte postmoderne et multi-religieux, nous ne savons donc pas ce que va devenir l’Église. Nous savons que nous ne changerons pas l’institution nous-mêmes. Mais l’intérêt et le foisonnement de ces recherches évoquées au sein même du monde chrétien nous indiquent unchangement orienté vers l’avenir, et il est bien nécessaire !

À notre époque mouvementée et angoissante, quelles valeurs et quels modèles sont-ils proposés à nos contemporains pour atteindre le bonheur ? L’argent, le pouvoir, la consommation, le loisir, l’individualisme, le mensonge, la violence. Face au vide laissé par l’abandon d’une pratique chrétienne décalée, et face à la religion du marché et du spectacle, comment nourrir l’être profond et le vivre ensemble ? Face aux défis qui nous attendent pour «sauver la planète et l’humanité», où puiser l’énergie pour nos résistances et nosespérances ?

Pour approcher les besoins spirituels de nos contemporains, il nous faut distinguer au moins deux générations. Les seniors héritiers de Vatican II et Mai 68 sensibilisés aux libertés, à la politique, l’exigence démocratique, à la justice, l’égalité homme-femme. Et d’autre part les adultes plus jeunes, première génération libérée des obligations religieuses, sensible à l’épanouissement personnel et à la sécurité affective, davantage rôdée à l’inter-culturalité et marquée par l’urgence écologique. Si certains anciens ont encore quelque attente vis à vis de l’Église-institution, pour les plus jeunes il s’agit d’un passé révolu (8). Par contre, ils sont « en recherche » ; recherche de repères de croissance humaine et spirituelle, et recherche de sens.

À tout âge, ces adultes plébiscitent le partage et l’amitié ; ils sont tous, au fond, mobilisés par les questions d’injustice et d’incertitude planétaire, et tous ont besoin d’une dimension intérieure et d’un soutien fédératif pour investir la responsabilité et l’engagement de solidarité qui leur incombe, comme à tout citoyen du monde. Progressivement, nous en avons conscience en effet : il nous faudra revendiquer et construire unecivilisation de l’austérité partagée pour reprendre l’expression de Juan José Tamayo, en développant unespiritualité de la finitude et de la modération selon les termes de Dominique Bourg. (9)

Serions-nous vraiment étonnés de relever la concordance qui s’impose entre les attentes de nos contemporains comme nous venons de les brosser rapidement, et les conclusions auxquelles aboutissent aujourd’hui des penseurs à l’écoute du monde, tels que Edgar Morin, Alain Touraine (10), Hervé Kempf, ou encore Dominique Bourg ou même Jacques Gaillot ? Selon eux, les deux principaux défis à relever pour un monde nouveau : la défense des droits humains pour tous, et l’écologie. Et les ressources principales pour y arriver : la vertu (11), la conquête d’un nouvel art de vivre (12), et la communauté (13).

Alors, après avoir admis que nous changeons notre manière de croire – en poursuivant un itinéraire personnel d’évolution – et de nous réunir en ekklésia (mot grec, signifiant assemblée et traduit par église), et après avoir nommé nos besoins spirituels face aux enjeux que vit l’humanité aujourd’hui, posons la question directement : l’Évangile est-il toujours d’actualité? Et en particulier pour les plus jeunes, et pour celles et ceux qui n’attendent plus de l’Église mais cherchent des textes de spiritualité, des témoins, des éveilleurs. L’Évangile – plus exactement les quatre évangiles – est un texte inspiré, délivré pour tous, à égalité, et qui appartient à tous. C’est un texte poétique, issu du terreau humain et de la vie de la nature. Il relate la vie et les paroles de Jésus, Homme totalement accompli, qu’il adresse à ses ami-es qui le suivent. Dans cet Évangile Jésus touche le fond de l’être humain qui est toujours le même à travers le temps et l’espace ; il dit la vérité de l’homme et cela ne se démode pas ! (14)

Oui, l’Évangile met encore aujourd’hui l’homme debout au centre, il le libère et le guérit. S’adressant aux plus petits, exclus, pauvres ou malades, il renverse le « beaucoup avoir » en «bien être ». Il renverse aussi la possession en gratuité, et propose le don, le partage et la sobriété (un exemple ? La multiplication des pains : quel contrepoids à la société de consommation, aux faux besoins matériels et à l’individualisme !). L’Évangile est un exemple de non-violence et de confiance : il montre une autre façon de réagir en altérité et respect de la différence. Contrecarrant l’idée de réussite et de pouvoir ostentatoire, l’Évangile propose à la place l’humilité, le service conclut : « Chacun doit trouver le chemin où il peut lutter avec d’autres. L’unité : oui, c’est ça qui peut sauver la démocratie et les droits de l’homme, et c’est ce qui me donne de l’espoir ».(14) Michaël Lonsdale, (Florilège de) L’amour peut tout. Le livre ouvert, 2010. aux autres, hors des rituels, des règles morales ou des dogmes (pensons au Samaritain). Le message central de l’Évangile, c’est l’Amour Agapè : amour fraternel réciproque (aimez-vous les uns les autres) qui exige une réelle autonomie et appelle à la communauté. La visée essentielle de l’Évangile peut se résumer ainsi : humanisation de l’Humanité et divinisation de l’humain.

Oui, osons affirmer la puissance de l’Évangile pour le monde nouveau que nous espérons Son message d’amour universel apporte ce qu’il faut pour ressourcer notre force intérieure en cette ère de perturbations et de mutations : amour envers soi, envers les autres, envers le cosmos ; amour simple, réciproque, amour de partage, de soin, de solidarité.

« Le journal d’une main et l’Évangile de l’autre, cela nous suffit », serions-nous tentés de dire, car l’important, pour nous, c’est de mettre l’Évangile comme une boussole au coeur de nos vies et de faire confiance à l’Esprit. Si chacun pratique cette double lecture au quotidien, c’est en effet une bonne fondation. Mais ce serait oublier la dimension essentielle d’une lecture à plusieurs en un même lieu. Modifions alors la formule :« Le journal d’une main, l’Évangile de l’autre, et la vie partagée avec celle des autres ».

Nombreux groupes de Parvis en font l’expérience : lire l’Évangile à plusieurs, en l’articulant au vécu dechacun, le renouvelle, le rend vivant. On peut s’émerveiller et s’enrichir d’entendre les résonnances multiples d’une seule page comme le kaléidoscope jouant avec le reflet particulier de chaque vie, de chaque interprétation. Car nous avons le droit de lire et d’interpréter librement l’Évangile ! Nous sommes toutes et tous adultes, capables de le lire en le respectant et en l’actualisant (15).

Saisissons ensemble l’Évangile : nous y apprendrons la justice et le respect de tous les humains ; nous y apprendrons de rôle, sans débat, et en respectant l’autre. Cet apprentissage d’écoute réciproque est un réel apprentissage de la fraternité. Les attitudes de douceur et de tendresse les uns envers les autres et envers la nature. Partageons nos vies à la lumière de l’Évangile dans des groupes fraternels : nous expérimenterons le soutien d’une petite communauté de sens et nous pratiquerons une lecture incarnée de ces textes tout en recevant leur souffle régénérant. Car l’Évangile est dans la vie – et non pas enfermé, ni dans une théorie ni dans une église ! L’Évangile est Vie, il nous dynamise aujourd’hui et pour demain encore.

                                                                                                      Cécile Entremont

1 Edgar Morin, La Voie. Pour l’avenir de l’humanité, Paris, Fayard, 2011, p. 300.

2 Expression biblique évoquant la foi solide de ceux qui renoncent à l’attrait des idoles : même en petit nombre ils finiront par l’emporter sur les autres.

3 Expression de Jean-Marie Kohler – cf. son article dans ce numéro.

4 L’épistémologie s’intéresse à la théorie de la connaissance. Dans ce cas par exemple : notre religion de référence, le christianisme, comme d’autres religions historiques, a été fondée aux premiers siècles de notre ère où l’on ne connaissait pas comme aujourd’hui la pluralité religieuse et où chaque culture pouvait croire détenir La vérité, valable pour son territoire comme pour le reste du monde. De la même façon, à cette époque où furent rédigés les Évangiles, la crise écologique n’existait pas.

Incarner l’évangile dans la modernité.

6 Michel Maxime Egger, La création, lieu des énergies divines, p. 77-90, in Crise écologique, crise des valeurs ? Défis pour l’anthropologie et la spiritualité, Dominique Bourg et Philippe Roch (Dir.), Genève, Labor et Fides, 2010.

7 À ce propos, certains évoquent même le « 11ème Commandement » : « Tu respecteras et aimeras la Terre ».

8 Prenons acte de cette rupture de transmission à ce niveau-là, qui concerne aussi les groupes de Parvis.

9 Cf. ouvrage déjà cité : Crise écologique, crise des valeurs.

10 Alain Touraine, Après la crise, Paris, Seuil, 2010.

11 Hervé Kempf, L’oligarchie ça suffit, vive la démocratie, Paris, Seuil, 2011, p. 156-158.

12 Edgar Morin, ouvrage déjà cité, La Voie ; p. 257-297 « Réformes de vie ».

13 L’aspect communautaire est mis en avant par les théologiens de la libération, et par exemple, par Edgar Morin, et par Jacques Gaillot qui, dans une récente interview.




Incarner l’Evangile dans la modernité

Incarner l’Evangile dans la modernité

Un christianisme anachronique

Que peut apporter aux hommes d’aujourd’hui le message d’un prophète juif disparu il y a deux mille ans ? Le christianisme qui s’en réclame n’est-il pas complètement dépassé au regard des bouleversements culturels et sociaux en cours ? De fait, cette religion se montre réticente à évoluer alors que l’humanité vit une mutation aussi considérable que celle du néolithique. Les connaissances scientifiques et techniques ont pris le pas sur les savoirs religieux et discréditent les faiseurs de miracles. La primauté de l’individu se substitue à celle des collectivités sacralisées d’autrefois. Le pouvoir sur les hommes a perdu son aura divine et se trouve de plus en plus subordonné aux impératifs du marché. La civilisation urbaine submerge les campagnes sur toute la planète et modifie radicalement le rapport à la nature. Dieu n’est plus perçu comme tout-puissant et beaucoup l’ont congédié.

Engluée dans son passé, l’Église peine à vivre en symbiose avec l’humanité contemporaine. Recourant à des rites hérités d’une époque révolue, les liturgies ne parlent plus au commun des hommes. La hiérarchie ecclésiastique se croit encore investie du monopole de la vérité au double plan des dogmes et de la morale, refusant de reconnaître le caractère relatif de toutes les constructions doctrinales. L’autorité revendiquée au nom des Écritures et de la Tradition s’exerce dans le cadre d’un appareil obsolète déclaré d’institution divine et de ce fait prétendu intangible. Le dialogue avec les autres religions et avec l’athéisme n’est que balbutiement. La laïcité est considérée comme un pis-aller à contourner, et non comme un gage de liberté. Toujours suspecte, la sexualité reste soumise à de multiples formes de répression, etc. Marginalisée au plan social, l’Église se méfie de la modernité, la condamne volontiers, et se spécialise dans l’énoncé de normes abstraites et dans des activités cérémonielles désuètes.

Le christianisme est-il voué à sombrer avec les structures qui l’ont peu à peu fossilisé ? Ou peut-il se relever en quittant les habitudes qui le tiennent prisonnier ? Même le plus anticlérical des chrétiens souhaite une conversion de l’Église à sa vocation première qui est de servir les hommes dans l’humilité et la simplicité, et de servir Dieu en agissant ainsi. Tous les croyants passionnés d’évangile aimeraient voir les institutions ecclésiales se défaire de leur ritualisme et de leur dogmatisme, s’ouvrir au monde et rejoindre les pauvres pour épouser leur cause, promouvoir la confiance et le dialogue avec les fidèles en renonçant à un système de pouvoir centralisé et bureaucratique, gérontocratique et machiste. Mais est-ce possible ? Suivre l’évangile oblige en tous cas à reconnaître que les urgences du monde sont prioritaires par rapport aux problèmes strictement ecclésiastiques

Renaître dans le monde actuel

Très simple dans sa forme originelle, le message de Jésus demeure d’une actualité brûlante. Tout a été dit dans les paraboles et les Béatitudes, et l’ultime jugement qui manifestera la vérité en toutes choses ne fera que confirmer la vérité du vécu quotidien : « Ce que vous aurez fait au plus petit de mes frères, c’est à moi que vous l’aurez fait… Ce que vous aurez refusé au plus petit d’entre eux, c’est à moi que vous l’aurez refusé.» Cette affirmation ne comporte pas la moindre allusion à la religion, à quelque orthodoxie ou pratique rituelle que ce soit. Mais sa mise en oeuvre subvertit en profondeur l’ordre du monde en inversant les valeurs définies par les puissants à leur profit. Toute civilisation, toute culture, et bien entendu l’Église pareillement, se trouvent interpellées par cette invitation révolutionnaire et seront jugées à cette aune. C’est porté par la proclamation paulinienne de l’égale dignité de tous les humains que le christianisme primitif s’est répandu comme le feu autour de la Méditerranée. Mais qu’en est-il aujourd’hui ?

Les chrétiens ont raison de s’alarmer, avec les autres grandes religions et avec tous les vrais humanistes, de la menace que constitue la marchandisation galopante du monde entraînée par l’ultralibéralisme. Jamais le gouffre qui sépare les pauvres des riches n’a été aussi profond, et jamais les violences qui en résultent n’ont été aussi grandes et aussi dangereuses. Mais il ne suffit pas de dénoncer de l’extérieur la cupidité et le matérialisme de la civilisation moderne, comme si l’Église se trouvait au-dessus des réalités alors qu’elle a trop souvent absous la rapacité des forces dominantes pour en tirer profit. Le christianisme ne retrouvera une crédibilité qu’en s’immergeant dans le monde, en participant aux combats que requiert l’humanisation de la société. Si les hommes qui parlent de justice et  de paix ne luttent pas d’arrache-pied contre l’iniquité régnante, aucune autre libération ne vaut d’être annoncée.

L’évangile subvertit toutes les cultures, y compris la chrétienne. Capable d’enfanter le meilleur et le pire, la modernité n’est pas à accepter ou à rejeter en bloc. Elle a libéré la raison et a en même temps produit un rationalisme dogmatique, instauré la laïcité et vilipendé la spiritualité, promu la personne et institué un individualisme forcené, émancipé la femme et asservi le sexe, sauvegardé la vie et commis des génocides. Elle exalte la jeunesse et la prive d’avenir, alimente d’immenses espérances parmi les nations et verrouille leur évolution. Ambiguë, elle n’est pas un aboutissement, mais une voie. Le royaume de Dieu ne peut se construire aujourd’hui qu’à travers elle, en s’incarnant dans le monde pour le libérer de l’inhumanité. Vouloir ériger face à elle une contre-culture religieuse n’est qu’un leurre. Il faut habiter et transfigurer cette modernité pour faire advenir une nouvelle et plus grande modernité, pétrie d’évangile et toujours à évangéliser de nouveau.

                                                                               Jean-Marie Kohler




Rendre l’Evangile au monde

Rendre l’évangile au monde

Nous relèverons d’abord la spécificité du message évangélique. Puis nous verrons comment l’évangile a été transformé en religion, et comment celle-ci est devenue marginale après avoir longtemps été dominante. En troisième lieu, nous nous interrogerons sur les liens qui unissent celles et ceux qui, partageant la passion de l’évangile, forment l’Église. Enfin, nous évoquerons les engagements que commande l’évangile pour l’humanisation du monde. Ici ou là, j’emprunterai quelques passages à des développements déjà produits par ailleurs.

La plus radicale des subversions

Les ambiguïtés de la propagande religieuse

« Rendre l’évangile au monde » constitue une proposition apparemment claire et simple. Mais passer de l’énoncé à la pratique s’avère plus compliqué. D’abord, que faut-il entendre par évangile, alors que le christianisme se gargarise de ce mot depuis deux millénaires, et que de multiples théologies et stratégies religieuses contradictoires s’en réclament ?

Partons d’un exemple concret de l’actualité religieuse. La béatification de Jean-Paul II, prologue à sa probable canonisation, a bénéficié d’une ample orchestration médiatique. Cet événement a, de fait, permis de rappelerurbi et orbi les enseignements évangéliques : la primauté de l’amour, de la justice et de la paix, le devoir de solidarité avec les personnes et les peuples les plus pauvres et les plus vulnérables, etc. Célébrant la victoire du bien sur le mal, de la sainteté sur la perversité du monde, des millions d’hommes et de femmes ont vibré de concert à l’évocation des convictions religieuses et humaines de Jean-Paul II. Mais peut-on, pour autant, dire que Rome a transmis l’évangile au monde à cette occasion ?

Karol Wojtyla a certes été un homme et un pape d’une envergure exceptionnelle, qui a profondément marqué l’histoire de l’Église et du monde par sa foi et par son charisme, et qui peut être considéré comme exemplaire à divers égards. Mais cette béatification et la canonisation programmée de ce pape et de Pie XII ne visent-elles pas d’abord à restaurer l’image d’une papauté aujourd’hui discréditée, et à revigorer l’identité d’un catholicisme romain en crise ? Ces initiatives pontificales ne relèvent-elles pas, par bien des aspects, d’une manipulation de sentiments religieux très ambigus ? Benoît XVI et les foules rassemblées au Vatican pour ces cérémonies font penser, pardonnez-moi cette comparaison, au grand prêtre Aaron et au peuple d’Israël au pied du mont Sinaï. Fatigués de suivre un Dieu insaisissable à travers le désert, ils ont cédé à la tentation de revenir à une religion concrète autour d’un dieu qui peut se voir et se toucher, et qui accomplit des miracles. L’exhibition d’un cercueil et de reliques me rappellent le veau d’or fabriqué par les prêtres à la demande d’un peuple désemparé… Les religions vivent depuis toujours de ce commerce à base de magie, et elles finissent par en mourir.

Aux antipodes des dieux ordinaires

C’est l’évangile qui doit être la première passion des chrétiens, et non pas la religion ou l’Église qui, en tant qu’institution sociopolitique, se soucie souvent plus de son prestige et de sa puissance que de sa vocation à incarner l’annonce de la libération évangélique. Le choix entre évangile et religion est de fait crucial, car accepter la révélation qui est au cœur du message de Jésus de Nazareth ouvre sur un chemin abrupt et incertain, aussi éloigné des assurances véhiculées par les traditions ecclésiastiques que des boulevards de la réussite mondaine. Le message de Jésus représente, dans sa dynamique originelle, une des initiatives de subversion les plus radicales de l’histoire humaine, et c’est précisément pour cette raison qu’il n’a pas cessé d’être travesti pour être domestiqué. Si cet homme a été mis à mort sous Ponce Pilate à la demande des juifs, ce ne fut pas une erreur, mais c’est parce qu’il était réellement dangereux : de fait, il menaçait l’ordre politique et religieux établi, à la fois le Temple et l’occupation romaine. La subversion lancée alors demeure de nos jours toujours pareillement dangereuse pour tous les pouvoirs en place. Ce n’est pas sans raison que les grands de ce monde aiment la religion et ignorent ou haïssent l’évangile.

Le Magnificat n’est-il pas un appel à la révolution ? Il n’y a, aux yeux du monde, que folies dans l’évangile : les Béatitudes, l’interdiction de juger autrui et le précepte d’aimer les ennemis, la subordination du shabbat et de la religion à la vie humaine, l’absence de toute allusion aux pratiques religieuses dans l’énoncé des critères du Jugement dernier ! À en croire Jésus, le service et l’humilité l’emportent sur la puissance et la gloire ; tous les hommes sont égaux en dignité devant Dieu et entre eux ; les ouvriers de la onzième heure seront payés comme ceux de la première ; la pierre rejetée par les bâtisseurs sera utilisée comme pierre d’angle dans le Royaume des cieux dont la porte d’entrée est étroite pour les riches et les puissants ; les publicains et les prostituées devanceront les bien-pensants et les bien-priants dans cet incroyable Royaume où les plus petits seront les plus grands. Tandis que toutes les grandes religions ont tendance à prêcher l’harmonie, le message d’amour apporté par Jésus est comparé à un glaive qui opposera les hommes entre eux, et il apparaît comme le plus subversif par sa radicalité et son universalité. Ces perspectives insensées se résument dans la foi en un Dieu qui, cloué nu sur une croix, s’identifie aux victimes de la violence humaine pour exorciser à jamais la violence des bourreaux. Le comble de l’ineptie !

Une Église hégémonique devenue marginale

Un christianisme anachronique

Face aux réalités de l’histoire, le christianisme a rapidement renoncé à sa vocation subversive. Pour se propager et pour servir sa propre gloire sous couvert de la gloire de Dieu, il s’est érigé en système politico-religieux allié aux puissants et ce péché originel le poursuit. Il a inculqué aux petits la peur de Dieu et du diable, et n’a pas craint de monnayer l’accès au salut éternel dont il s’est attribué le monopole. Les intérêts convergents du monde et de l’Église ont transformé l’évangile en religion. Au culte « en esprit et en vérité » annoncé par Jésus s’est substituée une écrasante accumulation de savoirs et de rites dont la maîtrise a été réservée au clergé. Un processus aux conséquences désastreuses. Cette option, qui a longtemps été profitable à l’Église du point de vue sociopolitique, a abouti à une impasse à mesure que la sécularisation a marginalisé les institutions religieuses. Désormais coupée des masses pauvres et enfermée dans une culture dépassée, l’Église se trouve doublement en porte-à-faux : par rapport à sa mission originelle d’une part, et par rapport à l’environnement contemporain d’autre part. Se cantonnant de plus en plus dans les cérémonies et la représentation, elle se condamne à végéter, guettée par diverses dérives sectaires.

 

Dans cette conjoncture, il n’est pas étonnant que se répande le doute sur ce que peut encore signifier le message édulcoré attribué à un prophète juif disparu il y a deux mille ans. Le christianisme qui s’en réclame n’est-il pas complètement dépassé au regard des bouleversements culturels et sociaux en cours ? Il faut admettre que l’humanité est en train de muter, ou tout au moins de vivre une révolution aussi considérable que celle du néolithique, lorsque nos lointains ancêtres, cueilleurs et chasseurs nomades, se sont sédentarisés en inventant l’agriculture et l’élevage qui, à la faveur d’un accroissement de la production et d’une spécialisation des activités sociales, ont permis la création des villes et des États. Les connaissances scientifiques et techniques ont à présent pris le pas sur les savoirs religieux et discréditent les faiseurs de miracles. La primauté de l’individu se substitue à celle des collectivités sacralisées d’autrefois. Le pouvoir sur les hommes a perdu son aura divine et se trouve de plus en plus subordonné aux impératifs du marché. La civilisation urbaine submerge les campagnes sur toute la planète et modifie radicalement le rapport à la nature autrefois considérée comme le théâtre de la grandeur divine. Dieu n’est plus perçu comme tout-puissant et beaucoup l’ont congédié. De quelle utilité est l’évangile par rapport à cela ?

Engluée dans son passé en dépit de ses dénégations, l’Église se montre pusillanime et peine à accompagner l’humanité contemporaine. Recourant à des rites hérités d’une époque révolue comme la royauté d’Israël et la féodalité médiévale, les liturgies ne parlent plus au commun des hommes. La hiérarchie ecclésiastique se croit toujours investie du monopole de la vérité au double plan des dogmes et de la morale, et refuse de reconnaître le caractère relatif de toutes les constructions doctrinales. L’autorité revendiquée au nom des Écritures et de la Tradition s’exerce dans le cadre d’un appareil de pouvoir obsolète, déclaré d’institution divine et de ce fait prétendu intangible. Le dialogue avec les autres religions et avec l’athéisme n’est que balbutiement, mise en scène plus que dialogue véritable. La laïcité est considérée comme un pis-aller à contourner, et non comme un gage de liberté. Toujours suspecte, la sexualité reste soumise à de multiples formes de répression dont certaines sont criminelles, telle l’interdiction du préservatif par Jean-Paul II en Afrique, etc. L’Église se méfie de la modernité, la condamne volontiers, et se spécialise dans l’énoncé de normes abstraites et dans des activités cérémonielles désuètes. La foi chrétienne est assez communément réduite à un « dépôt sacré » confié à un corps sacerdotal censé surplomber le monde, à une somme de savoirs et un legs cultuel qu’il suffirait de conserver et de reproduire.

De Vatican II aux parvis

Si l’Église se voyait comme les hommes du commun la voient au lieu d’exiger que ceux-ci la voient avec les yeux de la foi, si elle voyait avec les yeux du monde le spectacle qu’elle donne, elle en serait consternée. Elle se découvrirait prisonnière d’usages rituels et mondains souvent ridicules par leur anachronisme, péremptoire au plan doctrinal et dure dans ses jugements, butée dans son attitude à l’égard des femmes, ne conformant pas ses pratiques à ses enseignements, intéressée et liée par des alliances douteuses, gouvernée par une gérontocratie machiste attachée à un centralisme bureaucratique suranné, etc. Elle serait scandalisée par les exigences inhumaines qu’elle impose en matière sexuelle, matrimoniale et de procréation à ses fidèles, et notamment aux plus dévoués et aux plus malheureux d’entre eux comme les prêtres qui ne supportent plus leur célibat et les couples séparés. Or l’incarnation de l’évangile dans les réalités contemporaines, son inculturation, est non seulement la première condition de l’audibilité de l’Église, mais c’est la condition incontournable de sa crédibilité, de la crédibilité de la vérité qu’elle proclame. Vatican II avait compris cela, mais ce concile semble avoir fait long feu.

Le christianisme est-il donc voué à sombrer avec les structures ecclésiastiques qui l’ont peu à peu fossilisé ? Ou peut-il se relever en quittant les habitudes qui l’entravent et l’étouffent ? Même le plus anticlérical des chrétiens souhaite une conversion de l’Église à sa vocation première qui est de servir les hommes dans l’humilité et la simplicité, et de servir Dieu en agissant ainsi. Tous les croyants passionnés d’évangile aimeraient voir les institutions ecclésiales se défaire de leur ritualisme et de leur dogmatisme, s’ouvrir au monde et rejoindre les pauvres pour épouser leur cause qui est la première cause de Dieu lui-même, promouvoir la confiance et le dialogue avec les fidèles en renonçant à un système de pouvoir monarchique de droit divin qui ignore la créativité et la liberté des communautés locales. Mais est-ce possible ? Les espoirs suscités par Vatican II restent-ils justifiés ou bien le christianisme est-il en train de se frayer des voies nouvelles sur les parvis des sanctuaires et des hauts lieux de la théologie officielle ? La réponse à cette question ne peut se trouver que dans le sillage de l’évangile qui oblige à reconnaître que les urgences du monde sont prioritaires par rapport aux problèmes strictement ecclésiastiques.

Pour un christianisme en symbiose avec l’humanité

Du sacré au profane

L’avenir de Dieu parmi les hommes ne se joue pas à travers des rites ou des savoirs. Il se joue au plus près des hommes et à ras de terre, dans le monde tel qu’il est, avec ses espoirs et ses violences. Et ce dans le cadre d’une mondialisation inédite qui est porteuse à la fois de gages d’humanisation et de périls mortels. Pour rendre aujourd’hui l’évangile au monde, il faut par conséquent le libérer de la religion qui l’a accaparé, qui l’a enfermé et chosifié en le sacralisant pour le doter de pouvoirs magiques. Une fois pour toutes, le voile du Temple s’est déchiré au moment de la mort du Christ, abolissant l’archaïque clivage entre le sacré et le profane, fondement habituel des religions et du sacerdoce qui sont toujours et partout caractérisés par la séparation et la pureté rituelle. Le Christ est le don immédiat et sans réserve que Dieu fait de lui-même au monde, quittant l’habitat céleste des autres dieux pour habiter parmi les hommes et les rendre saints, pour sanctifier tout ce qui existe. Libérée du temple et du sacerdoce, la religion chrétienne est à repenser en fonction de l’homme créé par Dieu et habité par lui, sans hypothèque idéologique relevant de la sacralité et des terreurs primitives.

Que devient l’Église dans cette perspective ? Il faut d’abord rappeler que c’est par elle que l’évangile s’est transmis au fil des siècles malgré toutes les trahisons, et qu’il n’existe peut-être pas d’autres canaux pour continuer à le transmettre. De même que l’homme ne peut pas se passer de langage pour parler, il ne peut pas se passer d’institutions pour vivre avec les autres. Mais loin de se réduire à son périmètre sociologique, aux structures et aux conceptions qu’elle a héritées de l’histoire, l’Église n’existe pour les hommes et pour Dieu que là où se vit l’évangile. Ce n’est pas la continuité apostolique et le droit canon qui la constituent, ni même quelque orthodoxie que ce soit. C’est l’amour et le service des hommes auquel le Christ s’est identifié. Quelles que soient les difficultés qui assaillent les institutions ecclésiastiques, il n’y a aucune raison de penser que cette aventure-là soit terminée. Dans le sillage des croyants d’autrefois qui se sont voués corps et âme, comme François d’Assise, à aimer et à servir leurs semblables et leur Dieu, le siècle dernier a vu se lever, entre autres, Albert Schweitzer, Martin Luther King, Helder Camara, Oscar Romero, mère Teresa, l’abbé Pierre, sœur Emmanuelle. Ce sont ces croyants-là qui, avec l’innombrable foule des croyants inconnus, gardent l’Église vivante. Mais pour renaître, il lui faudra emprunter des formes nouvelles, et peut-être même des appellations nouvelles.

« Dieu premier servi » à travers autrui

Il me plaît de vous citer ici un extrait des Lettres à un jeune prêtre, un livre de Pietro di Paoli dont je vous recommande vivement la lecture. La devise « Dieu premier servi » est commentée comme suit : « C’est une belle devise, mais cela ne signifie pas que Dieu passe avant les hommes… Cela signifie que Dieu (et donc le service des hommes) passe avant l’argent, la puissance, les honneurs, l’amour-propre, le désir de possession et aussi notre envie de nous distraire. Cela signifie que rien, absolument rien, ne passe avant l’humain. Notre obéissance à Dieu, au Dieu fait homme, nous impose de toujours choisir la réalité de la vie des hommes et des femmes, de toujours choisir cette épaisse et visqueuse pâte humaine, contre notre amour idolâtrique des absolus. Jamais une idée ne vaut plus cher qu’un homme, une femme, parce que c’est pour cet homme, pour cette femme que le Christ donne sa vie. Choisir de défendre une idée, une théorie, une théologie, plutôt que les hommes ou les femmes réels et vivants, c’est “recrucifier” le Christ. » La religion constitue, au regard de l’évangile, la pire des idolâtries quand elle se veut absolue : elle devient alors négatrice de Dieu et de l’homme, et mère des pires violences.

Principale activité sociale de l’Église, le culte est d’urgence à reconsidérer. Le Dieu biblique exècre toute forme de narcissisme, n’a pas besoin de culte pour lui-même, n’a pas besoin d’être adoré comme les dieux païens, n’a donc besoin ni de sanctuaires ni de prêtres. Malgré l’importance du Temple dans le judaïsme ancien, les prophètes d’Israël ont condamné le culte avec véhémence quand il prenait le pas sur la justice. « Cessez de m’importuner avec vos offrandes, car – parole de Yahvé – vos sacrifices me répugnent, votre religion me dégoûte, ont répété Amos et Isaïe en des termes à peu près semblables. Je ne supporte plus vos fêtes et vos pèlerinages. Quand vous étendez vos mains pour vos prières, je détourne les yeux et je ne vous écoute pas. Éloignez de moi le brouhaha de vos cantiques et le tintamarre de vos harpes… Ce que je veux, c’est le droit et la justice. » Les rites ont changé, mais nos grands-messes et nos pèlerinages sont-ils aujourd’hui plus agréables à Dieu, quand ils confortent directement ou indirectement un ordre social qui écrase les faibles et les pauvres à travers le monde, au su et au vu de nous tous, d’une façon bien plus atroce qu’à l’époque d’Amos et d’Isaïe ? La liturgie n’a de sens que si elle est la célébration fraternelle de l’amour qui, venant de Dieu, unit les croyants dans une bienveillance réciproque et dans le service de leurs frères, en commençant par les plus démunis.

Que devient alors la prière ? Voici, à titre d’exemple en milieu catholique, une réponse possible à cette question. La vieille femme en cause n’a jamais envié le statut sacerdotal et n’est pas du tout tentée de jouer au prêtre clandestin. Pourtant, en prenant son café et le pain du matin, elle se souvient d’un chant d’offertoire de sa jeunesse – « Prends ma vie, Seigneur…, prends ma mort…, prends ce pain…, prends ce vin… ». Sa prière : que la nourriture et la boisson qu’elle absorbe deviennent en elle, et à travers l’ensemble des relations et des activités de sa journée, le Corps du Christ qui fait accéder les hommes à la plénitude de leur humanité, deviennent le Sang du Christ qui irrigue la vie du monde de l’amour divin. Et, comme seul l’humble service des autres peut transfigurer les hommes et le monde en incarnant une part de ciel sur la terre, cette prière la renvoie au lavement des pieds qui remplace la scène de l’institution eucharistique dans l’évangile de Jean. Une prière à la dimension du monde, formulée avec et pour le monde. Faut-il s’interroger sur le caractère licite ou illicite de cette célébration matinale ? Loin de constituer une opération magique de transsubstantiation, elle essaye tout simplement d’incarner l’évangile, au sens fort du terme incarner, de donner corps à l’évangile dans le quotidien des hommes – de rendre l’évangile au monde. Il suffit de peu pour fêter et actualiser l’amour qui, accompli sur le Golgotha, a vaincu la mort et fonde notre espérance. La pire détresse et nos morts de chaque jour peuvent être prière comme les espoirs et les joies qui nous relèvent chaque jour. Déréliction, néant et résurrection.

L’évangile au service des hommes

Une conjoncture périlleuse

Le message de Jésus est des plus simples dans sa forme originelle : se fier en la vie qui est donnée par Dieu, la respecter et en prendre soin, là où elle est la plus vulnérable en premier lieu. L’ultime jugement qui manifestera la vérité en toutes choses ne fera que confirmer la vérité du vécu quotidien : « Ce que vous aurez fait au plus petit de mes frères, c’est à moi que vous l’aurez fait… Ce que vous aurez refusé au plus petit d’entre eux, c’est à moi que vous l’aurez refusé. » Cette affirmation ne comporte pas la moindre allusion à la religion, à quelque orthodoxie ou pratique rituelle que ce soit. Mais la mise en œuvre de l’amour d’autrui subvertit en profondeur l’ordre du monde en inversant les valeurs définies par les puissants à leur profit. Toute civilisation, toute culture, et bien entendu l’Église pareillement, se trouvent interpellées par cette invitation révolutionnaire et seront jugées à cette aune, comme chacun d’entre nous. C’est porté par la proclamation paulinienne de l’égale dignité de tous les humains et de la fraternité universelle que le christianisme primitif s’est répandu comme le feu autour de la Méditerranée. Mais qu’en est-il aujourd’hui ?

Les chrétiens ont raison de s’alarmer, avec les autres grandes religions et avec tous les vrais humanismes, croyants ou athées, de la menace que constitue la marchandisation galopante du monde entraînée par le capitalisme financiarisé qui ne vise que le profit et sème la mort. Jamais le gouffre qui sépare les pauvres des riches n’a été aussi profond, jamais les violences qui en résultent n’ont été aussi grandes et aussi dangereuses, et jamais l’homme ne s’est manifesté aussi prédateur à l’égard de la nature au risque de détruire la vie. L’ultralibéralisme sauvage qui gouverne la planète ne cesse d’aggraver les processus d’oppression et d’exploitation ou de marginalisation des pauvres qui sont de jour en jour plus nombreux. Le mirage d’une croissance illimitée des biens de consommation, servie par une technoscience subordonnée à la logique du marché, menace à brève échéance tous les équilibres de la nature et jusqu’à la survie de l’espèce humaine. La cupidité du système transcende et ne cesse de renforcer celle des individus.

Maintes encycliques offrent depuis plus d’un siècle une description par bien des côtés pertinente de ces maux. Mais il ne suffit pas de stigmatiser de l’extérieur la rapacité et le matérialisme de la civilisation moderne, comme si l’Église se trouvait au-dessus du système socioéconomique qui est à l’origine de l’exploitation et de l’oppression. Que d’injustices n’a-t-elle pas absous en soutenant les possédants et les régimes politiques qui ont défendu ses intérêts en même temps que les leurs ! Cette démarche peut même se révéler néfaste : dénoncer les injustices comme s’il ne s’agissait que de dysfonctionnements superficiels est trompeur en occultant les racines du mal, et en détournant l’homme des combats qui doivent être menés contre l’inhumanité. Avant de vouloir enseigner Dieu au monde, l’Église doit essayer de comprendre les hommes en les accompagnant sur leurs chemins, en écoutant le Dieu qui marche à leurs côtés, loin des Églises parfois. C’est en devenant humaine parmi les hommes, en partageant leurs souffrances et leurs aspirations, en s’engageant dans les combats qu’ils mènent pour leur dignité, qu’elle pourra dire Dieu de façon crédible et libératrice.

Évangéliser la modernité

Contradictoire comme tout ce qui est humain, capable d’enfanter le meilleur et le pire, la modernité n’est pas à accepter ou à rejeter en bloc. Elle a libéré la raison et a en même temps produit un rationalisme dogmatique, instauré la laïcité et vilipendé la spiritualité, promu la personne et institué un individualisme forcené, émancipé la femme et asservi le sexe, sauvegardé la vie et commis des génocides. Elle exalte la jeunesse et la prive d’avenir, alimente d’immenses espérances parmi les nations et verrouille leur évolution, encourage les révoltes contre les dictatures et les étouffent. Ambiguë, elle n’est pas un aboutissement, mais une voie. Le royaume de Dieu ne peut se construire aujourd’hui qu’à travers elle, en s’incarnant dans le monde pour le libérer de l’inhumanité. L’espérance altermondialiste appelle un alterchristianisme.

La foi chrétienne ne renaîtra qu’en participant à la résistance et aux combats que requiert l’humanisation de la société. Si les hommes qui parlent de justice et de paix ne luttent pas d’arrache-pied contre l’iniquité régnante, aucune autre libération ne vaut d’être annoncée et les prédicateurs ne seront que des pantins. Ce ne sont pas les docteurs qui manquent dans l’Église, mais les prophètes qui acceptent avec audace, à leurs risques et périls, de combattre les politiques qui sacrifient la nature et l’humanité aux intérêts à court terme d’une minorité de privilégiés. Il est urgent de s’élever contre le modèle de croissance dominant, et contre les guerres menées pour maintenir un statu quo inique. La Parole de Dieu ne peut parler aux hommes et transformer le monde qu’en prenant corps ici et maintenant comme cela est arrivé en d’autres temps autour du bassin méditerranéen, dans le monde grec et romain, puis en milieu païen.

Dans ce domaine comme dans tous les autres, rien n’est jamais définitivement acquis. En s’incarnant, le christianisme revêt par la force des choses des formes particulières en rapport avec chaque culture, puisqu’il est impossible que la Parole se manifeste autrement parmi les hommes. Mais l’évangile subvertit toutes les cultures, y compris la chrétienne, puisqu’il n’existe aucune forme de culture qui puisse contenir cette Parole. Dès lors n’est-ce que dans le déroulement de la vie et dans la diversité culturelle, historique et géographique, que le message revêt toute sa dimension. Le christianisme ne se réduit pas aux structures et aux idéologies qui ont été les siennes jusqu’à ce jour. Toutes les nations, toutes les cultures, toutes les religions ont vocation à refléter le Christ et à constituer le corps du Christ en véhiculant des valeurs christiques. Vouloir restaurer la religion pour ériger sur terre une société chrétienne à l’image de la cité céleste n’est qu’un leurre. Il nous faut habiter et transfigurer la modernité telle qu’elle se présente pour faire advenir une nouvelle et plus grande modernité, pétrie d’évangile et toujours à évangéliser de nouveau.

Conclusion

Je terminerai cette causerie en vous recommandant encore une lecture : Le souffle d’une vie de Guy Aurenche, président du CCFD-Terre solidaire. Ce livre illustre ce qui se passe sur le terrain quand l’évangile est rendu au monde. Ne se préoccupant guère de savoir « qui est Dieu », l’auteur se préoccupe de savoir « où le trouver » et comment le secourir. Convaincu que l’homme reste habité par Dieu, il croit que tous les humains sont capables d’aimer et méritent d’être aimés. Dès lors, tout ce qui avilit, maltraite et détruit l’homme doit être combattu. Et notamment les politiques qui criminalisent les pauvres et repoussent l’étranger. Sans relâche, il faut lutter contre la torture et la peine de mort, contre le rejet, la misère et le sous-développement quels qu’ils soient. Contre la faim, les haines et les guerres. Parce que « catholique » au sens étymologique de ce terme, Aurenche estime que la Parole créatrice et libératrice de Dieu échappe à tout monopole. Foncièrement universel, le message évangélique du Christ et de la Tradition vivante de l’Église ne connaît aucune frontière. À l’opposé de tout repli identitaire, les chrétiens doivent entrer en dialogue et en partenariat actif avec toutes les personnes et toutes les communautés qui œuvrent à l’humanisation de la société.

Jean-Marie Kohler

Forum des Croyants libres de Moselle – mai 2011




La politique de Jésus, ou la déchirure

La politique de Jésus, ou la déchirure…

Il nous est bien difficile de connaître ce qu’a été la pratique de Jésus au cours de sa vie historique. En effet, nous n’en atteignons quelque chose qu’à travers les témoignages de celles et de ceux qui furent ses compagnons de route, témoignages recueillis et consignés dans les écrits du Nouveau Testament. Or ces écrits nous présentent la personne de Jésus dans la lumière de la Résurrection. Comme tels, ils nous disent ce qu’était la foi des communautés chrétiennes primitives. Dans le Nouveau Testament lui-même, Jésus nous est présenté sous des visages différents. On pourrait presque dire que chaque auteur a son approche à lui de la personnalité de Jésus. Cela, en fonction des renseignements qu’il a pu réunir, sans doute, mais aussi en fonction des communautés auxquelles il s’adresse, des questions qu’elles se posent, des problèmes auxquels elles ont à faire face.

Mais il y a un événement qui s’impose à tous, et qui est, lui, historiquement attesté, c’est la mort de ce Jésus, et sa mort sur une croix. Et cette mort résulte d’une condamnation obtenue par la collaboration des pouvoirs religieux et politique, complices pour l’occasion. Qu’est-ce qui a pu entraîner cette improbable collaboration entre un pouvoir religieux juif plutôt nationaliste et un pouvoir politique aux mains de l’occupant romain ? Ce ne peut être qu’une certaine manière de vivre de Jésus à contre-courant des modèles admis. Le grand exégète allemand Ernst Käsemann caractérise cela ainsi : parce qu’il s’est fait proche « des faibles,des humiliés, de ceux qui sont perdus et insensés… (il) s’est attiré la haine des forts et des gens pieux et a fini sur une croix. » Et il poursuit : « Du Nouveau Testament on ne peut déduire aucune théologie de la révolution. On ne peut pas davantage éviter que le culte du Supplicié ne soit cause de trouble pour la paix de la société établie. Une Église qui prêche la croix mais n’en fait pas l’expérience se soumet au jeu des puissances au lieu de le contrecarrer au nom de la justice plus parfaite et en prenant parti pour les victimes de l’injustice : une pareille Église ne vérifie plus la qualité de disciple. » (dans « Le nouveau problème de Jésus », conférence donnée à Leuven, polycopiée.) Il est incontestable que Jésus, si nous faisons confiance aux témoins qui ont parlé de lui, a dit des paroles et accompli des actes à portée politique, au vrai sens du terme. Du coup, il n’est pas anormal qu’il ait dû en rendre compte devant les autorités, et il ne s’est pas dérobé. Son procès lui-même n’a rien de choquant, mais bien son issue qui, elle, est scandaleuse et disqualifie ceux qui ont porté la sentence.

Nous trouvons un texte étonnant dans le Talmud, vaste compilation rabbinique dont la première codification est l’oeuvre des Tannaîm. Dans le traité de la Baraîta, qui parle du sanhédrin, on lit ceci : « À la veille de Pâque, on pendit Jésus sur le gibet. Quarante jours auparavant, le héraut avait proclamé : “il est conduit dehors pour être lapidé car il a pratiqué la magie et séduit Israël. Si quelqu’un a quelque chose à dire pour sa défense, qu’il approche et parle”. Comme rien ne fut avancé pour sa défense, on le pendit à la veille de la fête de Pâque. » Un peu plus loin, après une intervention accusatrice, il est précisé « … car il était proche de prendre le pouvoir. » Ce témoignage est intéressant : les juifs ont décidé de lapider Jésus quarante jours avant son exécution qui, finalement, se fait à la manière romaine pour raison politique. L’Évangile de Jean semble assez en accord avec ça puisqu’il nous dit que Jésus est menacé de lapidation lors de la fête des Lumières, vers la fin décembre (Jn 10, 22), et que sa mort est décidée après la résurrection de Lazare (Jn 11, 53) ; Jésus doit alors se cacher aux confins du désert. Le plus ancien de nos Évangiles canoniques, celui de Marc, nous permet de percevoir quelque chose de ce qui, dans la pratique de Jésus, a pu provoquer ce rejet violent dont témoigne le Talmud. On peut caractériser cela par le termede déchirure, qui revient à quatre reprises :

• Mc 1, 10. Lors de son baptême par Jean, Jésus « vit les cieux se déchirer. » C’est l’exaucement du cri du prophète : « Ah ! Si tu déchirais les cieux et si tu descendais. » (Es. 63, 19) La demande faite à Dieu de sortir de son silence et de se manifester au milieu de son peuple pour inaugurer les derniers temps est désormais exaucée. Avec Jésus, la communication est rétablie entre le ciel et la terre, entre Dieu et son peuple, et la venue de l’Esprit sur lui l’atteste.

• Mc 15, 38. Presque à la fin de l’Évangile, c’est le voile du Temple qui se déchire, et cette déchirure fait pendant à celle du ciel : elle ouvre le libre accès à Dieu. Celui-ci ne sera plus réservé aux seuls juifs, les païens aussi auront libre accès. Mais pas dans ce Temple de Jérusalem dont la déchirure du voile séparateur est l’anticipation et l’annonce de la ruine. Avec lui, c’est le champ symbolique d’Israël qui va être détruit. On n’aura plus besoin d’aller à Jérusalem pour adorer, car « les vrais adorateurs adoreront le Père en esprit et en vérité. » (Jn 4, 33) Le culte sacrificiel est révolu, dépassé. Le Temple est aussi nu que le corps du Supplicié sur la croix. Dieu est ailleurs. Entre ces deux déchirures aux extrémités de l’Évangile de Marc, deux autres interviennent.

• Mc 2, 21. « Personne ne coud une pièce d’étoffe neuve à un vieux vêtement ; sinon le morceau neuf qu’on ajoute tire sur le vieux vêtement, et la déchirure est pire. » Le cadre est celui d’une controverse avec les pharisiens, comme si souvent ; mais il y a là aussi des disciples de Jean le Baptiste. Ils sont tous dans lepassé. Ils restent attachés à un système usé, un vieux tissu qui ne peut supporter d’être cousu avec un tissu neuf. Les usages vieillis du judaïsme doivent laisser la place à la nouveauté de la Bonne Nouvelle : « le Règne de Dieu s’est approché : convertissez-vous et croyez à l’Évangile. » (Mc 1, 15) Il s’agit bien de ne pas rester dans le passé, mais de changer pour entrer dans ce Règne qui vient.

• Mc 14, 63. Jésus, arrêté, comparait devant le sanhédrin ; et lorsqu’en réponse à une question, il reconnaît qu’il est le Messie, le grand prêtre déchire ses vêtements. Le sanhédrin, c’est l’organe de gouvernement des juifs, à qui Rome a laissé une relative autonomie. Assemblée de prêtres, de scribes et d’anciens présidée par le grand prêtre, le sanhédrin est le lieu du pouvoir religieux, juridique, économique et politique en Israël. Il possède sa propre police. Ses décisions ont force de loi, et le pouvoir romain les fait appliquer. Avec tous les pouvoirs qui sont les siens, le sanhédrin garantit le fonctionnement du système social et religieux juif. Quand le grand prêtre déchire ses vêtements, c’est tout le tissu symbolique d’Israël qui se déchire. Le sanhédrin a donc décidé la mort de Jésus. Mais l’habileté de certains de ses membres, c’est de faire croire à un possible soulèvement populaire contre l’occupant, en accusant Jésus de se faire roi des juifs, de viser le pouvoir. Le gouverneur romain ne pouvait qu’être sensible à cette possible menace. Et dans la comparution devant Pilate, c’est bien sur la royauté que porte le débat. L’inscription placée au-dessus de la tête du crucifié sera : « Le roi des juifs ». Par rapport à l’occupant, Jésus est ainsi considéré comme subversif et rebelle. Sa mort revêt un caractère politique, et elle est située dans le champ social de l’affrontement entre pouvoir romainet mouvements populaires. La pratique de Jésus déchire le système juif de son temps. Celui-ci partait d’une certaine lecture de la Torah (Loi), celle de la tradition sacerdotale devenue dominante. Car il y a une tout autre lecture, et c’est elle que Jésus remet en honneur en la radicalisant. La lecture faite par le sanhédrin et les scribes, et qui gère le fonctionnement socio- religieux, joue sur le pur et l’impur, et réglemente la vie quotidienne de manière tatillonne afin d’éviter toute souillure.

Cette séparation entre pur et impur affecte tout : les relations avec les autres, les aliments, le culte. Les rituels de purification sont aussi très précis et rigoureux (le Lévitique détaille tout cela à partir du chapitre 11). Ce système provoque la ségrégation et l’exclusion. Et comme il établit une hiérarchie de sainteté, aussi bien dans les diverses parties du Temple que parmi les personnes, il permet aux prêtres et aux scribes de s’imposer au petit peuple qu’ils méprisent.

Jésus n’hésite pas à contester les privilèges que certains s’attribuent, à critiquer leurs pratiques, à les affronter vigoureusement. L’épisode des marchands chassés du Temple est symboliquement très fort, comme si par là s’anticipait la déchirure du voile et la fin de ce haut lieu d’Israël. Mais surtout, Jésus institue une autre pratique. On peut la dire déviante si l’on adopte le point de vue alors dominant. Elle est plutôt alternative. Jésus se fait proche des méprisés, des exclus. Il touche des lépreux ; il se laisse approcher par des pécheresses ; il ne repousse pas les païens. Il viole le sabbat quand il s’agit de remettre quelqu’un debout, et il en prend à l’aise avec les préceptes de pureté. Et il y a aussi les paraboles dont certaines sont des attaques directes, comme celle des vignerons meurtriers que les membres du sanhédrin interprètent sans mal comme dirigée contre eux. Pour Jésus, personne n’est exclu, intouchable. En paroles et en actes, Jésus conteste le système au pouvoir en Israël et la référence à la loi sur laquelle il prétend s’appuyer. Il accuse les responsables d’annuler la Parole de Dieu au profit de leurs traditions. En fait, il n’y a là qu’une survivance, un tissu usé qu’il n’est pas possible de raccommoder avec du neuf.

Une rupture s’impose d’urgence, à laquelle il faut se convertir. Le pouvoir romain est aussi atteint par la pratique de Jésus. En effet, il est soucieux du maintien de l’ordre, et le moindre trouble doit être réprimé. Et il faut bien maintenir le fragile équilibre entre les compétences du gouverneur et celles du sanhédrin. Ce que Pilate ne sait sans doute pas, c’est que, radicalement, Jésus désacralise tout pouvoir, et conteste tout pouvoir qui n’est pas humblement vécu comme service. Mais il n’est pas facile, même pour les disciples, d’entrer dans le projet de Jésus, dans ce monde nouveau du Règne de Dieu qu’il annonçait et qu’il inaugurait. Sa pratique continue à nous questionner, à interpeller nos communautés ecclésiales, et notre manière de vivre ensemble dans la cité des hommes.

Gui Lauraire




La liberté dans la Foi (J. Moingt)

La liberté dans la foi
par Joseph Moingt

Il m’a été demandé de vous entretenir de la liberté dans la foi, c’est-à-dire de l’indépendance de parole et d’action dont le fidèle peut jouir ou qu’il est en droit de revendiquer au sein de l’institution religieuse à laquelle il adhère, et en particulier de l’indépendance que peut revendiquer le théologien vis-à-vis de l’autorité religieuse, laquelle prend la forme d’un magistère doctrinal dans l’Église catholique. Je traiterai plus longuement du premier cas, le plus général, et du second seulement par mode de conclusion,  dans la mesure où le travail du théologien est sollicité pour résoudre le problème du rapport de la foi à l’autorité. Mais je voudrais prendre en considération,  pour entrer dans ce débat, la liberté de la foi, celle que donne la foi, avant de traiter de la liberté dans la foi, de la place que l’institution religieuse laisse à la liberté du croyant.  Est-on fondé, en effet, à poser en principe que la foi serait restrictive de liberté, pour qu’on se croie obligé ensuite de plaider en faveur d’un minimum de liberté dans l’Église ? La discussion de ce préjugé fournira un argument de base pour réfléchir ensuite à la liberté du croyant dans la foi.

La liberté de la foi

Le préjugé que la foi serait contraire à la liberté vient soit de la pensée rationaliste soit de la pensée religieuse, soit que la première postule qu’il n’y a de vraie liberté que dans l’usage de la raison, ce qu’on peut concéder, et que la foi se situe en dehors de la raison, dans l’irrationnel, ce qui est contestable, soit que la pensée religieuse se conçoive elle-même comme obéissance à Dieu, ce qu’on doit concéder, et qu’elle se situe en conséquence en dehors du champ de la raison, ce qu’on doit contester. Il ne peut être question d’aborder ici le problème immense des rapports de la foi et de la raison, souvent étudié tant par les philosophes que par les théologiens. J’essaierai seulement de dire comment la liberté élit domicile dans un assentiment de foi raisonné. Il est juste de placer l’usage de la liberté dans le champ du raisonnable, à condition de ne pas confondre rationalité et rationalisme. Il est également juste de comprendre la foi comme obéissance à Dieu, mais librement consentie. Ma réflexion sur la liberté de la foi se bornera à établir ces deux points.

L’idée que la foi prend naissance dans l’irrationnel se nourrit de suppositions incontrôlées sur l’origine des croyances religieuses, qui auraient été provoquées dans la nuit des temps par les frayeurs des hommes primitifs devant des phénomènes naturels qu’ils ne pouvaient expliquer. Les hymnes recueillies dès les débuts de l’histoire mésopotamienne démentent ces suppositions ; ce sont des chants de louange, d’exultation, d’action de grâce qui montrent, au contraire, que l’esprit de l’homme s’est élevé, au sens d’éduqué, en s’élevant vers la pensée des dieux, qu’il y a trouvé le sens de sa dignité, de sa supériorité sur les autres êtres de l’univers, le sentiment de sa libération des forces matérielles de l’univers, et qu’il a aussi crû en liberté en passant de l’idolâtrie au culte d’un dieu souverain, puis au pressentiment d’un dieu unique, qui l’affranchissait de la servitude à de multiples dieux rivaux les uns des autres. Plus tard, la notion biblique de création, qui séparait radicalement la divinité de la matière, ennoblissait l’homme d’autant plus qu’il était créé “à la ressemblance de Dieu” et que la gestion de l’univers lui était confiée. Les historiens modernes savent montrer dans les représentations cosmologiques de la Bible les premiers essais d’explication préscientifique de l’univers, de même que les récits historiques qu’on y trouve sont des essais d’appropriation de leur histoire par les croyants du peuple hébreu. Les Prophètes témoignent de la liberté que leur inspirait la foi pour libérer le peuple de la tyrannie de ses souverains autant que de sa crédulité envers les faux dieux. Les Sages, plus tard, ouvriront la porte à la pensée grecque et n’hésiteront pas à poser à Dieu les interrogations de la raison sur l’origine des choses et le problème du mal et de la mort. On se rappellera enfin et surtout la liberté souveraine que Jésus puisa dans son rapport personnel à Dieu et dont il fit preuve vis-à-vis des traditions et des autorités religieuses du judaïsme de son temps, une liberté qui le conduisit à mourir hors religion, et qui engendra le christianisme à une rationalité et une liberté nouvelles, d’une part en lui inspirant une intelligence réinterprétative des anciennes Écritures, d’autre part en lui donnant l’audace de s’affranchir de la Loi que Moïse avait reçue de Dieu ; et l’Église a reconnu que sa foi est  constituée originellement de rationalité et de liberté en se proclamant née de l’Esprit du Christ.

Il reste que cette foi se définit comme obéissance à Dieu ; ce point n’est pas discutable, mais c’est là précisément qu’elle se montre réfléchie et volontaire, et non aveuglément soumise. Tout d’abord, avant d’être acquiescement à un ordre tombé du ciel, la foi est ouverture à l’altérité, écoute attentive, assentiment délibéré, acte de confiance, et elle est tout cela, qu’il s’agisse de la foi que le croyant met en Dieu ou de la confiance que tout individu met en d’autres et sans laquelle il n’y aurait pas d’existence proprement humaine. Car il y a un croire en l’homme qui précède le croire en Dieu, et il est vraisemblable que le second a son origine dans le premier et que le croire en l’homme, inversement, a son fondement et sa fin dans le croire en Dieu. Tout acte de parole, en effet, est appel à un autre, acte de confiance en lui, en sa parole, et la vie entre les hommes serait impossible ou serait inhumaine s’ils ne pouvaient pas se faire confiance les uns aux autres, s’ils ne devaient pas se fier à la parole donnée et reçue. Mais aucun d’eux n’est digne que je lui confie absolument mon existence. La confiance en autrui m’ouvre à une altérité infinie et me prédispose à me confier à un Dieu sauveur.  Ma foi en Dieu est éclairée par le témoignage de tous ceux qui ont cru en lui, par la révélation, par la foi de Jésus en celui qu’il appelait son Père, par la tradition de l’Église ; c’est ainsi que j’offre à Dieu, par ma foi, l’assentiment réfléchi et délibéré de mon intelligence et de ma volonté.

On peut apporter des exemples historiques de la liberté de la foi : les chrétiens des premiers siècles en ont témoigné dans les persécutions, ils ont fait preuve de leur indépendance vis-à-vis des pouvoirs politiques et des coutumes de la cité antique, ils ont inauguré un type de socialité décloisonnée et ouverte ; ils ont aussi éprouvé la tentation de rejeter le Dieu créateur puisqu’ils étaient affranchis de sa Loi,  mais, en examinant les évangiles, ils se sont convaincus que Jésus ne faisait référence à aucun autre dieu que celui de la Bible, et ils ont fait le choix du Dieu de Jésus comme seul véritable Dieu. Sur un plan plus individuel, toute conversion à la foi est choix d’existence,  recherche de sens, engagement de vie, et donc acte de raison et de liberté, et la foi ne se maintient vivante que par la répétition de tels actes. Dans les changements culturels et historiques que traverse toute vie humaine, le croyant est souvent provoqué à remettre en cause ses choix existentiels et ainsi à réexaminer le sens que la foi donne à sa vie et à renouveler ses engagements de foi. Cela lui permet d’expérimenter la hauteur de vue et la liberté que la foi lui procure pour l’arracher aux sollicitations immédiates du plaisir, de la gloriole ou de l’intérêt  et pour orienter sa vie vers un surplus d’humanité.

Ces considérations, toutefois, restent abstraites aussi longtemps que la foi est envisagée sous le seul rapport d’un sujet croyant à Dieu, car ce sujet n’est pas isolé, il appartient à un groupe religieux, qui est une institution du croire, et sa foi est déterminée par les traditions et les autorités doctrinales de son Église. C’est le point que nous allons maintenant examiner. Mais nous retiendrons de ces premières réflexions que le croyant garde toujours une ressource de liberté  en ramenant toutes les déterminations que lui impose l’institution religieuse à son rapport personnel et fondamental à Dieu. Comment exercera-t-il cette liberté, alors qu’elle paraît conditionnée par son appartenance religieuse ? On va s’efforcer de répondre à cette question.

La liberté du croyant

Il est très vrai que la plupart des personnes sont entrées dans l’Église du fait de leur naissance, de leurs parents, de leur éducation, et non d’un engagement personnel. Il n’en va pas autrement de tout accès initial à une culture, de quelque nature qu’elle soit, cela découle de la socialité de l’être humain. Mais l’individu est amené assez tôt à réviser les orientations de pensée et de vie que d’autres ont prises pour lui et à les assumer ou à s’en dégager après délibération.  Est-il particulièrement difficile de se libérer d’une tradition religieuse ? Si ce fut le cas dans le passé, ce ne l’est plus aujourd’hui, dans nos pays, où les rouages de la transmission ne fonctionnent plus sur aucun plan, ni familial ni social ni culturel ni politique. Quand l’indifférence et l’incroyance se répandent dans tous les milieux et se contractent dès l’adolescence, la libération d’une tradition religieuse se fait généralement sans effort, rien qu’en suivant les manières de penser et de vivre les plus courantes, alors que la croyance inculquée dans la petite enfance ne se maintient pas sans des efforts toujours renouvelés de réflexion et de volonté.  Si l’on admet que le sujet, l’individu vraiment libre, est celui qui a l’intelligence et le courage de “faire exception”, c’est-à-dire de “ne pas se conformer au siècle”, aux modes et aux opinions communes, ainsi que le dit un philosophe contemporain en citant saint Paul, force est de reconnaître que la liberté, de nos jours et dans nos pays, se trouve du côté de la foi plutôt que de l’incroyance.

Mais cette observation ne touche pas encore au fond du problème : quelle liberté l’institution religieuse laisse-t-elle au croyant qui s’est résolu à penser et à vivre en croyant ? S’il est totalement libre à l’égard des sollicitations du monde, l’est-il au même degré à l’intérieur de son Église ? Nous poserons en principe qu’un catholique convaincu est disposé à croire et à pratiquer tout ce que croit et pratique l’Église, c’est-à-dire tout ce qu’elle tient pour vérité authentiquement révélée et pour moyen nécessaire de salut, et qu’il y adhère en connaissance de cause et librement, aussi longtemps du moins qu’aucun doute ne s’est élevé dans son esprit au sujet de cet enseignement.  Toutefois, quand il se tient en rapport de soumission vis-à-vis de l’Église, il la pose comme une institution hiérarchique qui lui est extérieure et qui a reçu de Dieu autorité pour dire la foi, et il convient d’étudier concrètement la liberté du croyant du point de vue de ce rapport.

Le magistère de l’Église ramène volontiers l’obéissance de la foi à la soumission envers lui, en vertu du principe que le Christ a donné aux successeurs des apôtres toute autorité pour enseigner son Évangile et pour guider ceux qui voudront être ses disciples dans les voies du salut. Nous ne contesterons pas le principe, sauf à examiner son application. Elle est limitée par hypothèse à ce que l’Évangile enseigne et ordonne dans l’ordre du salut, et c’est strictement dans cette limite que la soumission à l’autorité de l’Église est la libre obéissance de la foi due et rendue à Dieu même et à lui seul.  Le magistère de l’Église admet cette limite en théorie, mais la respecte très mal en pratique, car il considère que lui seul a autorité pour dire la foi telle qu’il l’entend ; il n’accepte pas que d’autres, de simples fidèles, s’en mêlent et moins encore qu’ils mettent en cause la légitimité de son enseignement, sa provenance authentique de la révélation. Avant tout examen du contenu de cet enseignement, le mode d’exercice solitaire et autocratique de l’autorité religieuse est sujet à critique du point de vue de la liberté du sujet croyant.
Cette liberté est à double entrée : elle vient de l’Esprit Saint et également de la nature humaine.

D’une part, Jésus a promis de donner “l’Esprit de vérité” à ses disciples, à tous, présents et futurs, pour les “guider vers la vérité tout entière”. Que quelques-uns seulement aient autorité pour énoncer la vérité dans l’ordre de la succession apostolique,  cela ne veut pas dire que les autres seraient inaptes à la pressentir et à la comprendre et qu’il n’y aurait ni légitimité ni utilité à les consulter. On constate dans les premières communautés chrétiennes une grande et libre circulation de la parole, qui n’était pas réservée à ceux qui les présidaient et gouvernaient, lesquels n’étaient d’ailleurs pas encore consacrés à cet effet. Plus tard, lors des premiers conciles, auxquels participaient quelques simples prêtres, diacres ou laïcs, les évêques étaient convoqués avant tout  pour témoigner de la foi de leurs Églises, de leurs fidèles.  Plus près de nous, quelques définitions pontificales ont été précédées de consultations auprès des évêques, qui faisaient état du sentiment des fidèles voire de pétitions sur le point à définir. Il ne devrait donc pas y avoir d’obstacles de principe à inviter les fidèles à débattre de questions qui intéressent grandement leur intelligence et leur vie de foi.

D’autre part, l’homme répugne naturellement à ce qu’on lui impose des choses à croire et à pratiquer au seul nom de l’autorité, sans qu’il soit admis à en vérifier au préalable  le bien-fondé, dans la mesure où il en est capable et où ces choses ont de l’importance à ses yeux. Pendant longtemps, les fidèles ont accepté de telles décisions sans difficulté, parce qu’ils avaient l’habitude d’être commandés de la sorte, parce qu’ils étaient illettrés ou peu instruits ou qu’ils ne disposaient pas de l’Écriture Sainte ou parce qu’ils révéraient toute autorité sacrée et tout ce qui leur était présenté sous le couvert du mystère. Il n’en va plus de même de notre temps. L’Église a perdu et continue à perdre de nombreux fidèles parce qu’elle ne se résignait pas et ne se résout toujours pas à les traiter en personnes majeures, capables et désireuses de répondre par elles-mêmes de leur foi, de leur intelligence de la foi, de leur vie de foi et de leur vivre en Église.  Des fidèles qui ne jouissent pas dans l’Église du même respect de leur liberté ni du même sentiment de responsabilité que dans la société civile et politique en viennent vite à se désintéresser des choses de la foi et à cesser de fréquenter habituellement l’Église.

Du seul point de vue formel du rapport à l’autorité,  on peut donc conclure qu’une soumission absolue au magistère de l’Église ne conduit pas infailliblement à la vraie obéissance de la foi, loin de là, et qu’il serait mieux avisé de tenir davantage compte du changement des mentalités et surtout de faire davantage confiance à l’Esprit qui inspire les fidèles, pour les questionner, les écouter, les laisser prendre des initiatives, comme le souhaitait Vatican II, et les inviter à prendre leur part de responsabilité dans le discours et la vie de l’Église. La foi serait finalement gagnante à une plus grande liberté des croyants.
Pour creuser plus à fond le problème de la liberté dans la foi, il faudrait passer du point de vue formel dont je viens de parler à la détermination des plans sur lesquels elle aurait à s’exercer. J’évoquerai rapidement le plan de la doctrine et celui de l’éthique, puis celui du gouvernement de l’Église et de sa mission.

Sur le plan de la doctrine, il ne faut évidemment pas donner prétexte à la caricature qui soumettrait l’interprétation des évangiles et les définitions de la foi au vote majoritaire des croyants. Pour déterminer les points de doctrine qui appartiennent authentiquement à la foi de l’Église,  il est indispensable de savoir lire et interpréter les Écritures, de connaître l’histoire et la tradition de l’Église et d’être aussi capable d’une réflexion philosophique. J’en parlerai dans un instant à propos de la liberté du théologien, non que les questions doctrinales lui soient réservées, mais parce qu’il y faut des connaissances techniques, comme pour tant d’autres questions qui relèvent de la science.

Les fidèles, d’ailleurs, s’intéressent d’ordinaire davantage aux questions éthiques, qui concernent leur vie de chaque jour et qui alimentent les problèmes de société dont les média discutent passionnément :  sexualité, contraception, famille, vie de couple, éducation des enfants, éthique médicale, droit à la vie et droit à la mort, droits de l’homme, de la femme et de l’enfant, justice sociale, économie durable, écologie, etc. Sur toutes ces questions et sur bien d’autres du même ordre éthique, l’Église ne cesse de légiférer avec autorité, souvent au nom de ce qu’elle appelle la loi naturelle, alors que ces questions relèvent de la raison, du bien social commun, donc du débat public, et l’Église en parle sans questionner et sans laisser intervenir ses fidèles laïcs, qui en ont pourtant une expérience personnelle, parfois une connaissance technique, et qui en prennent conscience avec l’assistance de l’Esprit Saint. Voilà donc un immense domaine, d’extrême importance et urgence, sur lequel les croyants doivent prendre position,  revendiquer leur liberté de parole et dire une parole de foi dans l’Église et en son nom dans le monde. Mais comment faire en sorte que se forme et s’exprime d’abord, dans la foi,  le jugement des fidèles sur ces questions, puis qu’il remonte aux instances délibératives qui lui donneraient la forme et la force d’une conviction commune, et que celle-ci débouche enfin dans le débat public où s’élaborent les décisions et les lois de la société civile et politique ?  La question ramène au rapport des fidèles à la hiérarchie, envisagé maintenant sous la forme concrète du gouvernement de l’Église.

Du point de vue de la liberté dans la foi, le seul qui nous intéresse ici, le problème du gouvernement de l’Église consiste à examiner la place qui devrait être faite aux “simples” fidèles dans ses instances délibératives et exécutives pour qu’ils soient reconnus en tant que personnes majeures dans la foi, qui jouissent collectivement de l’assistance du Saint Esprit, afin que leur dignité  soit signifiée dans l’Église comme elle l’est dans la société civile et politique et que leur foi soit d’autant plus affermie que serait honorée leur responsabilité de l’être-ensemble de l’Église. Ce problème doit aussi être examiné sur le plan de la collégialité et de la subsidiarité. Actuellement l’épiscopat fonctionne pratiquement en tant que représentant de l’autorité romaine dans les Églises locales ; il faudrait qu’il soit également le représentant légitime de ces Églises auprès de l’autorité centrale, ce qui obligerait à organiser la représentativité de l’Église locale en tant que telle. Mais Rome a manifesté les plus vives craintes dans les siècles récents d’introduire dans l’Église des facteurs de démocratie et de décentralisation.  C’est dire qu’il y aura un long chemin à parcourir avant que la liberté de la foi devienne un fait accompli dans l’Église, et que l’énergie des croyants devra longtemps se mobiliser dans ce but.

Il faudrait enfin considérer le rapport de la liberté des croyants à la mission de l’Église dans le monde. Car la question ne peut pas se réduire à celle d’une meilleure organisation de l’espace ecclésial, mais doit s’étendre au service du monde auquel l’Église est envoyée. Elle sera de plus en plus sollicitée d’aider à la solution, théorique et pratique, des graves problèmes politiques, économiques et sociaux qui engagent l’avenir de la planète. Il incombera spécialement aux fidèles laïcs, en tant qu’ils sont citoyens à la fois de l’Église et du monde, de prendre part à ces débats et à ces actions, pour y faire entendre la voix de l’Église et y engager sa responsabilité. Ce qui met  à nouveau en cause la question de la représentativité des fidèles dans le discours et la vie de l’Église. Elle ne sera pas résolue sans faire appel à la théologie. C’est pourquoi je conclurai ces réflexions par une brève interrogation de la liberté du théologien.
La liberté du théologien

Dans le cas du théologien comme dans celui de tout croyant, le problème de la liberté dans la foi se pose en termes de représentativité ou encore de positionnement. Le théologien jouissait au Moyen Âge d’une assez grande autorité et indépendance due à sa position d’universitaire. Il a perdu l’une et l’autre depuis la Contre-Réforme, où il s’est vu généralement affecté à la formation des clercs dans les séminaires ou, plus tard, dans des Facultés placées sous le contrôle de l’autorité épiscopale ou romaine, et de plus en plus de Rome directement. Il est alors censé répercuter purement et simplement l’enseignement du Magistère dûment codifié par des congrégations ou commissions romaines, il représente l’autorité de l’Église enseignante devant les fidèles qui lui doivent obéissance. Les théologiens se sont sentis davantage surveillés depuis les condamnations des “idées nouvelles”, libéralisme,  rationalisme ou modernisme, vers lesquelles inclinaient certains d’entre eux. L’exégèse a joui d’une plus grande liberté depuis le milieu du siècle dernier, pour autant qu’elle s’en tient à l’explication des textes sacrés selon des procédures scientifiques appropriées et inattaquables en tant que telles. Mais la théologie, tout en bénéficiant de ces explications, n’a pas le droit de s’écarter d’une interprétation des Écritures conforme à l’enseignement de l’Église et à la Tradition ni de la doctrine officielle telle qu’elle est exprimée dans les définitions conciliaires et les documents pontificaux. La liberté de la recherche théologique n’en est pas moins proclamée, pourvu qu’elle se tienne dans le cadre de la vérité enseignée par le Magistère. En d’autres termes, le théologien ne jouit en théorie d’aucune liberté, car une recherche encadrée par l’autorité ne peut pas bénéficier des critères de la rationalité scientifique de notre temps. Il n’a en pratique que la liberté qu’il osera s’attribuer, à ses risques et périls.

Le théologien, que nous supposons fidèle à la foi de l’Église, dispose cependant de la possibilité de l’interpréter différemment de son enseignement officiel par la vérification de ses sources, scripturaires et traditionnelles, et par le contrôle de ses représentations et expressions, historiques et philosophiques.  Il met ainsi à l’oeuvre une réflexion critique intérieure à la foi, il use d’une liberté qui lui vient de la foi elle-même.  Ainsi, pour m’en tenir à un seul exemple, que je ne détaillerai pas, la christologie contemporaine a pu prendre le risque d’une révision des concepts chalcédoniens en se tenant plus près des récits évangéliques, normatifs de notre intelligence de la personne du Christ, d’un côté, et plus près, d’autre part, des requêtes de l’anthropologie moderne, normative de notre compréhension de son humanité.  La fidélité à la foi, dont peut alors se targuer le théologien, ne le met pas sûrement à l’abri des censures de l’autorité, mais il peut s’aventurer en toute sécurité de foi dans cette recherche, justement parce qu’elle lui est inspirée par une meilleure intelligence de la vérité de la foi elle-même.  La  liberté qu’il tire de son ancrage dans la foi “assure” celle qu’il prend vis-à-vis de l’institution du croire qui le contrôle.

D’autres motivations le guideront et l’affermiront dans sa prise de liberté. D’abord, de nombreux théologiens d’aujourd’hui ne se positionnent plus en porte-parole de l’Église enseignante face au peuple chrétien, mais se préoccupent davantage d’interpréter les requêtes des fidèles en matière d’intelligence de la foi, de discuter avec eux des questions qu’ils soulèvent, et de porter à la connaissance du Magistère leurs aspirations et leurs protestations, leurs désirs et leurs refus. Ainsi aideront-ils les fidèles à accéder au discours de la foi et à prendre la parole et leur juste place dans l’Église.  En second lieu,  nombreux sont les  théologiens à s’inquièter du discrédit dans lequel tombe si souvent le discours officiel de l’Église, des critiques suscitées par maintes attitudes de sa hiérarchie, de la mécompréhension fréquente de ses dogmes, de l’indifférence croissante à l’égard des vérités de la foi, et ils ressentent la nécessité d’innover le langage de la foi, de le rendre pensable aux nouvelles mentalités, de l’ouvrir aux questions qui préoccupent notre monde sécularisé et laïcisé : autant de motivations de foi qui encourageront les théologiens à prendre plus de risques.

De bons observateurs de la scène publique pensent que la mondialisation entraîne notre temps dans un tournant de civilisation tel que beaucoup de nos anciens discours et comportements ne tarderont pas à être en perte totale de signifiance et d’efficacité. Les discours et comportements religieux résisteront-ils à ce courant ? Serait-ce sur ce point que le sujet croyant devrait “faire exception” et maintenir fermement la tradition chrétienne au lieu de se laisser emporter par le cours du temps ? Assurément, mais pas en se clôturant dans le passé de notre tradition ; bien au contraire, en se confiant à la puissance de novation qui l’a portée jusqu’à nous, en libérant les germes de nouveauté qui constituent la Bonne Nouvelle de Jésus Christ. La nouveauté des temps est l’ultime motivation qui encourage les croyants, fidèles, théologiens et pasteurs, à prendre plus de liberté dans la foi, pour l’avenir de la foi.

J. Moingt




Rite Evangélique et absence de Dieu

RITE EVANGELIQUE ET ABSENCE DE DIEU

Joseph MOINGT
(« Récit et rite » – cité par Parvis N°34)

« Le langage du récit
permet  à une authentique ritualité chrétienne de donner un autre visage à Dieu. Le récit parle à la troisième personne et il emploie les temps du verbe au passé : deux traits caractéristiques, selon la sémiotique, du langage de l’absence.
Le récit évangélique parle de l’absence de Dieu : « Dieu , nul  ne l’a jamais vu … L’Esprit, nul ne sait d’où il vient ni où il va… Quant à moi, il vous est bon que je m’en aille » (Jn 1,18 ; 3,8 ; 15,7) .

Le rite bâti sur ce récit comme sur le jeu d’une case vide ne peut être  qu’un symbole de l’absence de Dieu :
le culte se doit de la respecter et de la proclamer.

Les  premières célébrations de l’Eucharistie « dans les maisons » (Ac 2,46) – lieux profanes qui ne peuvent pas servir de résidence, comme un temple, à la gloire de Dieu, constituaient l’humble aveu d’une dépossession,
qui n’était pourtant pas une perte. Car l’absence de Dieu n’est pas un non-lieu : « Je reviendrai vous prendre auprès de moi » (Jn 14, 3). C’est le mouvement d’un départ et d’un retour, c’est un passage.

La présence de Dieu advient réellement à travers son absence, mais elle passe, elle  ne fait que passer. Et le rite raconte symboliquement le passage de l’Absent. Il nous dévoile en même temps cette autre absence, de soi-même,
qui est la présence de la mort dans notre corps, et que nous ne pouvons combler qu’en partant sur les traces du Christ,
vers les autres, à la rencontre du Dieu absent.

Pour avoir cette qualité de récit de l’absence, le rite évangélique ne cherche pas à immobiliser le passage de Dieu :
il le laisse passer. Ni à posséder sa présence : il la laisse s’absenter. Il ne prend pas Dieu au lacet de l’être-là ; il ne clôture pas sa puissance ; il le laisse s’en aller, s’en aller aux autres.

Ni chose enfermante, ni geste d’enchantement, le rite évangélique est la rencontre de Dieu dans la rencontre de l’autre
« en mémoire » de celui qui a vécu de se livrer aux autres.

Le lieu de l’Absent, c’est l’autre. C’est ce que nous raconte en figure et en fait le récit évangélique. »