La prière dans d’autres religions

La prière dans d’autres religions

et en dehors des religions

La prière, ou plutôt l’état de prière, n’est pas spécifique au christianisme, ni même au judaïsme. Des formes de prière ont existé depuis la nuit des temps et ont sait quelle est, aujourd’hui, l’importance de la prière pour les musulmans, un des piliers de l’islam. La prière peut aussi être associée à des rites. C’est le cas chez les bouddhistes, les taoïstes, les hindouistes, et dans la plupart des autres sphères religieuses et culturelles.

Même si le choix de vie des moines chrétiens n’est ni évident, ni facile à comprendre, on peut être impressionné par leur prière. Tout autant que par celle des moines bouddhistes dans leurs monastères perdus dans la montagne.

Existe-t-il aussi une prière sans Dieu, comme existent des spiritualités en dehors de toute religion ? En d’autres temps, pas tellement anciens, on a rendu de véritables cultes, avec prières, à Staline ou a Mao Zedong… ! S’agit-il seulement de caricatures de prière ?

Quand on visite des lieux marqués par les plus horribles tragédies de l’histoire humaine, d’Auschwitz à Hiroshima, on est saisi par un immense vide : plus rien ne compte vraiment. Certains se posent alors ces questions : pourquoi Dieu a-t-il été absent, pourquoi Dieu a-t-il laissé faire ?

Mais de quel Dieu parlent-ils ? N’est- ce pas plutôt l’anéantissement le plus radical de tout sens de l’humain ? Face à l’horreur extrême, il n’y a plus aucun discours qui tienne, pas même le discours religieux.

Lorsque surviennent des évènements tragiques, des autorités religieuses de confessions diverses nous invitent à prier pour que cela n’arrive plus jamais. Cette prière a-t-elle un sens ? Des catastrophes, naturelles ou provoquées par l’homme, ont eu lieu. Et auront encore lieu, sous une forme ou une autre.

Qu’est-ce alors que prier ? C’est prendre de la distance. D’une certaine façon se retirer, sortir de soi. Se débarrasser des formules toutes faites. Trouver sa véritable liberté et regarder le monde d’une autre façon pour s’engager et agir afin d’échapper à l’absurde.

Une telle démarche est également proche de la médiation pratiquée dans les religions orientales.

Raimon Panikkar, qualifié par son éditeur de « passeur » entre le monde occidental et les sagesses de l’Orient, analyse la pensée bouddhiste qui ne laisse pas vraiment de place à un Dieu.

A propos du silence méditatif, il évoque le silence de la pensée ou de l’esprit, qui à ses yeux compte plus que les silences du cœur et de la voix qui lui sont subordonnés.

« Pour pouvoir l’atteindre, il faut se risquer à entrer dans le silence profond de notre être et faire taire tous les sons internes de notre faculté pensante. (…) Tout l’effort du Bouddha et le bouddhisme ont placé en premier lieu non pas la spéculation ou une doctrine, mais la méditation, la contemplation, la quiétude de l’esprit, le silence intérieur. »

Pour Bernard Besret, la monastique n’est pas un phénomène de nature vraiment religieuse, mais d’abord un art de vivre qui va à l’essentiel. Ne peut-on pas dire autant de la prière, élément fondamental de la vie monastique ? Dès lors la prière ne nous ouvre-t-elle pas une communion universelle avec tant d’autres femmes et hommes dont le Mahatma Gandhi qui continue à inspirer tant de jeunes à travers le monde ?

Jean-Pierre Schmitz.

Raimon Panikkar, Le silence du Bouddha

–         Une introduction à l’athéisme religieux,

Actes Sud, 2006.

Bernard Besret, A hauteur des nuages,

Chronique de ma montagne taoïste, Albin Michel, 2011.




Quel Evangile vivons-nous ?

QUEL  EVANGILE  VIVONS-NOUS ?

Marie-Paule Défossez

Remarques préliminaires

Faute de place dans la revue, cet article ne peut pas y être publié avec les échanges qu’il a suscités et qui s’avèrent essentiels pour en apprécier la portée.

Suite à la réaction de Jacques Musset au jugement que M.-P. Défossez a formulé sur son article Pour un christianisme repensé en profondeur (paru dans le hors-série n° 30 de Parvis intitulé Évangile et Société), et sur son dernier livre, Être chrétien dans la modernité, M.-P. Désfossez a procédé à une légère retouche de la mouture initiale de son texte. Il paraît néanmoins éclairant de produire ici, à la suite de l’article de M.-P. Défossez, la lettre écrite par J. Musset à propos de la critique dont son ouvrage a fait l’objet.

Cet échange est complété par un message adressé par M.-P. Défossez à la rédaction, qui explicite sa récusation des institutions

Tout en respectant les vues personnelles que cette rubrique accueille, et sans entrer dans les détails, la rédaction tient à mentionner quelques-unes des questions que l’article de M.-P. Défossez soulève. La notion de Royaume de Dieu issue du contexte apocalyptique juif de l’époque de Jésus est-elle d’emblée transposable, sans réinterprétation, dans le contexte de la culture contemporaine sécularisée et pluraliste, dominée par la science, les techniques et le marché ? Est-il pertinent de recourir au récit de l’entrée triomphale de Jésus à Jérusalem, dont les visées étaient de toute évidence plus théologiques qu’historiques, pour fonder un projet d’évangélisation moyennant de grands rassemblements publics ? Enfin, n’est-il pas illusoire de nourrir l’espoir  d’un dépassement des structures ecclésiastiques à la faveur de tels rassemblements que l’auteur crédite de la capacité de faire surgir un peuple sans institutions ni hiérarchies ? Les institutions ne sont-elles pas aussi nécessaires à la vie sociale, y compris religieuse, que le langage l’est à la pensée et à la parole ?

NDL

L’article de Marie-Paule Défossez

Bizarre, bizarre ! Ce sont parfois les gens du tout venant, incroyants autant que croyants, qui évangélisent les missionnaires venus leur annoncer la « Bonne Nouvelle ». La vie et la voix de leur conscience ont appris aux premiers ce que les seconds se croient chargés de leur révéler.

Dans le hors-série de la revue PARVIS paru en novembre 2013, Gérard Warenghem confie n’avoir pas oublié  les explications d’une petite commerçante gabonaise à propos de la liberté. Elle avait parlé longtemps. Un traducteur résuma son discours : « Quand on aime, on est libre. » Comme une synthèse, en six mots, des paroles et des actes d’un Jésus d’où  sortit ce qui est encore la plus puissante des institutions religieuses, l’Eglise catholique.

Autour de la femme gabonaise, depuis toujours, des milliards de gens d’en bas forment un peuple invisible, uni très fort – mais ne le sachant pas – par ce qui anime et donne un sens à leur existence. L’amour venu du cœur, de l’esprit, expérimenté dans le service humble et gratuit de personnes que la vie leur a rendues proches. Cet amour leur a révélé leur dignité, leur liberté. Il a fait naître et grandir en eux une source vive de joie et de créativité. Sans en être conscient, ce peuple porte sur ses épaules la continuation à travers les siècles de l’Histoire humaine. Sans ses efforts toujours recommencés, les adorateurs de l’argent, entraînant ceux de la violence, n’auraient-ils pas depuis très longtemps signé la fin des sociétés humaines ?

Le message évangélique a quitté les Églises

« Quand on aime, on est libre. «

Les six mots sonnent aussi comme une synthèse du thème Évangile et Société du récent hors-série. Face à face, les deux réalités semblent, en un premier temps, n’avoir nul besoin de la médiation de l’Eglise.

Grand habitué des rassemblements sociaux en faveur des sans-logis, Jacques Gaillot qui, dans une autre vie, fut évêque d’Evreux, confirme le diagnostic par une phrase elle aussi lapidaire : « Le message évangélique a quitté les Eglises. »

Selon lui et plusieurs autres auteurs du hors-série, ce message est annoncé aujourd’hui directement au monde par d’innombrables associations  et mouvements laïcs rassemblant des Indignés de tous âges, des jeunes surtout. A travers leurs combats non-violents, la parole de Jésus nourrit la germination d’un monde sans frontières où les droits humains et de la nature seront mieux respectés.

Malgré ces premières apparences, l’Eglise catholique institutionnelle demeure très présente dans le hors-série. Beaucoup des mouvements ci-dessus sont d’Eglise. S’expriment aussi des représentants des théologiens de la libération et  des religieuses américaines. En butte à l’incompréhension des responsables romains, ils et elles se revendiquent cependant d’Eglise et refusent tout schisme.

La vraie vie n’est-elle pas toujours paradoxale ? Quel espoir inconscient révèle de telles attitudes ?

Survie de l’institution ou guérison du monde ?

Pour clore leur enquête Évangile et Société, les responsables de la rédaction ont fait appel à l’auteur du livre Etre chrétien dans la modernité, un Jacques Musset qui, audacieusement et avec beaucoup de force et de talent, appelle les catholiques, clercs et laïcs, à interpréter tout autrement l’ensemble de la doctrine enseignée par l’Eglise officielle. Il les invite à manifester personnellement et collectivement ce qu’ils pensent dans de libres débats initiés à l’intérieur des paroisses, des communautés et des mouvements. Il entame ainsi un essentiel chantier de réappropriation des fondements du christianisme par les gens de la base.

Le programme est magnifique.

Il ne va pourtant pas jusqu’au bout de la logique évangélique et sa stratégie fait l’impasse sur plusieurs fortes réalités.

Même s’il combattait sans relâche les dérives doctrinales de sa religion, Jésus, le bon Samaritain du monde, ne poursuivait, lui, qu’un seul but, l’avènement sur terre du « Royaume de son Père ». Vingt-et-un siècles plus tard, nous dirions, nous, l’avènement sur terre d’une société universelle plus juste, plus aimante, de moins en moins violente. Cette instauration et ses moyens, même très souhaités par l’auteur, ne sont pas le thème de son livre consacré à la survie de l’Eglise, institution à réformer profondément mais qui ne peut que demeurer une institution.

L’auteur n’insiste pas non plus sur l’imminence des terribles dangers qui menacent visiblement la planète. Alors que l’actualité exige l’urgence, il ne semble pas se soucier de l’extraordinaire capacité de l’Eglise officielle à enterrer très longtemps sous une chape de silence les plus puissants mouvements réformateurs. Tant qu’elles resteront discutées à l’intérieur seulement de ses structures, les propositions initiées par Jacques Musset gêneront à peine le gouvernement romain du catholicisme. Le pape François, lui, veut aboutir à une Eglise de pauvres pour les pauvres. Il initie des débats sur la doctrine familiale catholique, sujet qui relève de la conscience personnelle, et non sur l’organisation interne de l’Eglise et sa doctrine théologique qui sont l’urgence.

À rééditer, l’entrée de Jésus à Jérusalem

La splendide expression que celle d’Eglise de pauvres pour les pauvres ! Le pape n’en est peut-être pas conscient mais son souhait implique beaucoup plus que la réalisation de réformes,  même profondes. Il exige une vraie métamorphose. Les pauvres, aujourd’hui enseignés, devenant les enseignants, la hiérarchie n’aura plus lieu d’être. Plus de clercs. Plus de laïcs. L’Eglise ne sera pas abolie mais «  accomplie » en peuple. Un peuple immense, uni en esprit, dans l’amour et le sachant, à la fois levain et lumière d’une société universelle en construction. Un peuple parmi les peuples, confiant dans sa capacité à entraîner enfin le monde dans un progrès réel et durable.

Pour faire aboutir un projet d’apparence aussi paradoxal et improbable, un chemin existe. Jésus, le bon Samaritain du monde, l’a clairement indiqué.

Oui aux rassemblements publics, ouverts à tous et toutes.

Jésus nous y invite. N’a-t-il pas voulu et organisé lui-même son Entrée publique à Jérusalem ? Il savait pourtant que son succès – ce fut un triomphe, racontent, pour une fois unanimes, les quatre évangélistes – serait quasi automatiquement suivi par son arrestation et sa mort ! Il fallait donc qu’il donne à ce rassemblement, succédant à tellement d’autres, une importance singulière. La foule réunie ce jour- là ne ressemblait pas aux autres foules. Chacun, chacune, avait conscience d’y exprimer librement sa vérité la plus intime. Sur son âne, celui qu’ils applaudissaient, en une jubilation commune, ne se voulait pas supérieur mais frère, humble serviteur de tous comme ils avaient appris de lui à le devenir eux-mêmes. Ce premier  rassemblement n’en prophétisait-il pas d’autres, quand le temps en serait venu ?

Quel Evangile lisons-nous et vivons-nous ?

Jésus est toujours vivant, affirmons-nous.

Dans notre société mondialisée, télévisuelle et si directement menacée de catastrophes multiples, ce Jésus bien vivant nous invite à manifester aux yeux de tous, publiquement, que nous croyons à la force de contagion universelle de l’amour vécu entre les cœurs dans le service mutuel,  incomparable artisan de justice et de réconciliation.

Au milieu des rassemblements toujours plus nombreux et plus angoissés des peuples, ceux du peuple des Béatitudes seront les seuls, sans doute, à être  joyeux, exprimant leur confiance dans l’extraordinaire inventivité possible des hommes et des femmes à l’énergie et l’intelligence  multipliées quand l’amour véritable les habite. Une illusion ? Les neurosciences commencent  à prouver à partir de nombreuses expériences concrètes que la bonté et l’altruisme  sont, pour l’être humain, des tendances aussi, plus fondamentales même, que l’égoïsme et la violence !

Dans la situation actuelle, a écrit à peu près Edgar Morin, la catastrophe est notre avenir le plus probable. Mais, ajoute-t-il, au moment des dangers les plus proches, il arrive que l’improbable survienne.

Le peuple des Béatitudes fera-t-il advenir cet « improbable » par ses rassemblements ? Réalisant, en un premier temps, l’immense miracle  de métamorphoser en peuple de frères et sœurs l’Eglise  institutionnelle,  dictature spirituelle en déliquescence aujourd’hui ? C’est à nous de répondre.

Marie-Paule Défossez

Lettre de Jacques Musset à Marie-Paule Défossez – 11 nov. 2013

Madame,

Voici ma réaction au courrier que vous m’avez fait parvenir au sujet de mon article publié dans le N° spécial de Parvis « Evangile et société » ainsi que de mon livre « Etre chrétien dans la modernité » que vous me dites avoir lu.

Selon vous, je ne vais pas « jusqu’au bout de la logique évangélique et ma stratégie fait l’impasse sur plusieurs fortes  réalités » ( que sont les dangers qui menacent notre planète).

Avant de revenir sur ces deux points, je voudrais d’abord vous rappeler  quel est l’objectif central que je poursuis dans mes écrits  et quel est le motif qui les inspire.

Ce qui m’anime n’est pas comme vous le dites « la survie de l’Eglise catholique » telle qu’elle est, mais avant tout ma passion pour Jésus de Nazareth, sa parole et sa pratique (relisez le chapitre5 de mon livre), et à partir de là c’est  mon souci que l’Eglise, dans ses structures, sa doctrine et en tant que communauté des disciples de Jésus,  s’interroge présentement sur sa fidélité  à celui qui est son origine. Cela signifie qu’elle se demande si sa doctrine officielle  et son organisation élaborées et mises en place au cours des siècles sont dans la ligne de ce que Jésus a vécu, de son message et de ses actes.

Car, vous l’avez lu sous ma plume, la fidélité n’est pas la répétition d’un état de fait actuel dont on veut nous faire croire que cela vient de Jésus et de Dieu mais la recréation  en notre temps de ce que fut la pratique de Jésus, inspiré par l’esprit qui l’animait. Il ne s’agit pas de copier ce que Jésus a dit et fait, car il vivait dans un contexte culturel, religieux, social, économique et politique tout à fait différent du nôtre, mais d’inventer dans le contexte qui est le nôtre une manière de vivre et de dire cohérent avec l’esprit qui était le sien.

Ce qui appelle un travail à partir des évangiles pour faire apparaître le Jésus historique à travers la relecture qu’en ont fait les premiers chrétiens  auteurs des évangiles). Ce à quoi j’invite c’est donc un recentrage sur la personne du nazaréen et son vécu  ( au-delà de l’identité qu’on lui a donnée à travers beaucoup de  titres glorieux et qui ont été élaborés dans  des cultures qui ne sont plus les nôtres).

La fidélité créatrice appelle  aussi à une recherche historique qui montre que l’Eglise catholique telle qu’elle se présente dans sa doctrine et son organisation est une création humaine et  non la réalisation d’une volonté de Jésus ou de Dieu. Cela est facile à démontrer mais exige un effort minimum de travail sérieux et méthodique.

Ces deux conditions posées, on peut dès lors  tenter la recréation dont je viens de parler qui est de donner corps aujourd’hui au message et à pratique de Jésus.

En ce qui concerne l’Eglise comme communauté des disciples de Jésus, quel travail de décapage à tous les niveaux s’impose-t-il pour que son témoignage soit cohérent avec le message et la pratique de Jésus ? Si je m’intéresse à «  la survie de l’Eglise », ce n’est pas  à la manière dont  sa partie institutionnelle fonctionne actuellement ni à la doctrine officielle qu’elle professe ( le catéchisme de Jean-Paul II), c’est pour que cette Eglise se libère d’héritages accumulés au long des siècles et qui ont été sacralisés alors qu’ils ne sont que relatifs à des périodes données  et pour qu’elle invente sans dogmatisme ni moralisme ni autoritarisme des façons  de témoigner aujourd’hui  du message et de la pratique du nazaréen. Voilà à quoi  j’apporte ma pierre jointe à celles de beaucoup d’autres. Je sais que les évolutions  sont lentes mais plus les chrétiens laïcs de base seront conscients de ces enjeux parce qu’ils auront réfléchi, n’accepteront plus ce qui s’y oppose, le feront savoir et prendront communautairement leurs responsabilités pour vivre leur foi,  plus le pouvoir de ceux qui exercent le pouvoir dans l’Eglise dépérira et plus se transformeront les choses peu à peu.

Si ce n’est pas cela aller « au bout sde la logique évangélique’ dans le temps qui est le nôtre, qu’est-ce que c’est ?

Par ailleurs  puisque vous me reprochez de « ne pas insister sur l’imminence des terribles dangers qui menacent la planète », avec le sous-entendu que mon propos serait désincarné, je vous invite à relire mon livre qui constamment appelle le chrétien à être responsable avec les autres hommes de l’avenir du monde pour le rendre plus habitable, juste et fraternel.

De même vous verrez dans mon livre que la voie d’approche du mystère de Dieu que je privilégie dans la modernité qui est la nôtre n’est pas de partir du postulat de l’évidence de Dieu d’où tout découlerait mais de l’expérience humaine vécue dans toutes ses dimensions ( individuelle et collectives) avec l’exigence de l’authenticité, de la droiture, de l’honnêteté.  Cette démarche commne à tout humain épris du vivre vrai ne conduit pas forcément à la foi en Dieu mais y a t-il d’autre démarche pour un croyant de notre temps  pour dire Dieu sans se payer de mots ? C’est dire que non seulement je n’oublie pas les réalités humaines et ses « terribles dangers qui menacent la planète » mais c’est dans une vie engagée dans ces réalités humaines ( sans en exclure aucune dimension) que  le chrétien actuel expérimente la présence intime de son Dieu et la fécondité de la parole et de la pratique de Jésus.

Son engagement dans les réalités humaines, le chrétien la vit avec d’autres hommes qui croient autrement ou sont athées ou agnostiques. C’est ensemble qu’ils réfléchissent sur les enjeux de la vie de notre monde aujourd’hui et mènent des actions. Sur ce plan, les chrétiens n’ont pas la science infuse. Et c’est bien qu’il en soit ainsi.  Relisez le dernier chapitre de mon livre qui va dans ce sens . C’est tous les hommes ensemble qui ont à faire advenir un monde plus humain. En réalité la division entre les êtres ne passe pas par les différences religieuses ou idéologiques mais par le souci ou non de vivre et de penser vrai avec toutes les conséquences qui s’en suivent, y compris les risques  qu’on encourt.

Vous l’aurez compris : si mon livre ne se lance pas dans une analyse des « graves dangers » qu’encourt la planète, ce n’est pas par négligence, oubli ou désintérêt. C’est parce que l’objet précis de mon ouvrage est comme son sous-titre l’indique de « Réinterpréter l’héritage pour qu’il soit crédible en notre temps ». On ne peut tout développer à la fois et ma compétence est limitée. Qui trop embrasse mal étreint. Mais encore une fois vous me feriez un mauvais procès en me faisant passer pour le défenseur d’un christianisme désincarné.

Veuillez croire, Madame, à mes meilleurs sentiments.

Jacques Musset

Message de Marie-Paule à la rédaction de Parvis – 24 nov. 2013

Ce que j’écris n’est certes pas parole d’Evangile  bien que longtemps travaillé et réfléchi. J’aime les forums d’idées  avec leurs contradictions franchement exprimées. Cela pour te dire que ton courriel  ne me déçoit pas. Jacques Musset et vous avez tout-à-fait le droit de ne pas penser comme moi . Que vous en ayez discuté au moins me ragaillardit quelque part. Merci pour l’offre de mise en ligne  avec la contribution de Jacques Musset. Je suis une grande admiratrice de son Être chrétien dans la modernité ce que j’ai largement développé dans mon article. Mais quand le sous-titre de son livre est : Réinterpréter l’héritage pour qu’il soit crédible, cela sous-entend évidemment que l’institution pourra demeurer quand elle aura accompli ce dur travail. Elle ne serait alors plus “telle qu’elle est aujourd’hui”, ce qu’il me souligne dans sa réaction au texte. Je le lui accorde volontiers. Mais une institution, même n’étant plus ce qu’elle est aujourd’hui, demeure une institution ! Une institution c’est un ensemble hiérarchisé. Pour que l’ensemble devienne un peuple, il faut encore que la hiérarchie disparaisse !… Je comprends toutes les violentes réticences d’un très grand nombre devant l’évocation d’une telle possibilité.

Deux remarques :

*Je n’en appelle pas du tout  à de grands rassemblements “des peuples” mais à ceux, d’abord humbles et sans grand retentissement, sur les parvis,  d’un seul peuple, le peuple des Béatitudes, l’”Eglise des pauvres” appelée de ses vœux par le pape François, le “Peuple de Dieu” comme l’appelaient les cardinaux du concile Vatican II.

*Vingt-et-un siècles plus tard, le peuple réuni autour de Jésus à son Entrée à Jérusalem  témoigne que le peuple juif a entendu et compris sa parole et qu’il n’a pas été, en tant que tel, responsable de sa mort. Il ne s’agit pas de transposer  aujourd’hui  tel quel ce rassemblement mais de s’en inspirer. Le plus important étant d’y évoquer la présence seulement humble et fraternelle de Jésus. Par le lavement des pieds de ses apôtres, il renouvellera quelques jours plus tard son invitation  à fonder autour de lui un peuple de frères et sœurs, unis non dans l’obéissance à une hiérarchie, mais dans le seul amour.




Pour une approche chrétienne du genre

Pour une approche chrétienne du genre

Quelle est la signification de mon corps ? Quelle part prend-t-il dans la définition de ce que je suis ? Pourquoi les différences physiques ? Comment dois-je comprendre mon désir et celui des autres ? Il s’agit de questions cruciales qui affectent autant nos sociétés que les groupes religieux qui s’y insèrent. La tradition chrétienne a longtemps eu deux notions pertinentes et efficaces pour comprendre l’identité, la différence des sexes et les désirs : la création et la vocation. Dans son élan créateur, et la Genèse a une place importante dans cette compréhension, Dieu nous crée sexué dans un vis-à-vis originel, indépassable et riche de sens, avec l’autre sexe. Mais loin de nous enfermer dans le mâle ou le femelle, Dieu nous appelle également à devenir des hommes et des femmes et à accomplir ainsi notre vocation. Cette dernière est l’endroit où pourrait idéalement se rejoindre la liberté humaine et sa volonté qui reste fondamentalement l’attention pour les autres et les plus petits de nos frères et soeurs. Dans cette tension entre création et vocation, différents états de vie vus comme donnant une signification particulière au sexe (la vie religieuse ou sacerdotale) ou à la différence des sexes (le mariage) doivent contenir les expériences sociales, sexuelles et affectives.

Pourtant la compréhension du monde et des sexes autour du pôle création/vocation, si elle est loin d’avoir perdu toute sa pertinence, se heurte à bien des problèmes aujourd’hui. Que d’incertitudes pour nous après les combats d’émancipation des femmes des années soixante-dix. Les féministes ont bien montré que ce qu’on faisait tenir sur la création, le sexe pour faire court, que ce qui passait pour naturel, était souvent construit et justifiait surtout la subordination. Bien des antiennes du passé ne sont d’ailleurs plus audibles ni dans les communautés chrétiennes ni dans la société. L’essentialisme peine à se renouveler tant il développe des sermons enfermants peu crédibles sur des femmes complémentaires aux hommes. Il établit également des typologies de traits de caractères, d’attitudes ou de rôles qui, à la réflexion, ne sont pas foncièrement masculin ou féminin mais peut-être plus communément et simplement humains. Des hommes peuvent materner et des femmes avoir de l’autorité. La variété sociale des configurations entre rôle social et sexe est immense. Elle échappe à tout schéma binaire et simpliste. Que d’incertitudes pour nous également depuis que l’émancipation des minorités sexuelles tend à dire qu’il n’y a pas de continuité évidente entre l’anatomie et les désirs que portent les individus. Dans nos sociétés, hommes et femmes n’apparaissent plus « naturellement » comme les deux pôles du désir amoureux ou érotique. L’attention grandissante, enfin, que l’on porte également à la trans-identité, l’inadéquation entre une anatomie et ce que perçoit soi-même une personne, nous montre que ce que l’on exhibe toujours comme naturel est loin de l’être dans bien des situations. D’un autre côté, une approche purement constructiviste effraie encore et à juste titre. Tout n’est-il que construction sociale et rapport de force ? Le corps est-il malléable et ne porte-t-il aucun sens en lui-même ? Faut-il renoncer à toute acceptation de la différence des sexes ?

Les études de genre sont nées à un moment de crise de notre histoire commune, lorsque l’essor de l’individu et la valorisation de l’autonomie, le progrès technique, la maîtrise de la fécondité, au premier chef, et l’émancipation des femmes, puis des minorités sexuelles, ont révélé les limites d’une pensée aux accents trop rapidement naturalistes et différentialistes. Le courant des études de genre, bien représenté aujourd’hui dans les différents milieux intellectuels, a ainsi proposé une nouvelle voie. Il propose une démarche de réflexion sur les identités sexuées et sexuelles, répertorie ce qui définit le masculin et le féminin dans différents lieux et à différentes époques et s’interroge sur la manière dont les normes se reproduisent jusqu’au point de paraître naturelles et potentiellement sources d’injustice.

Comment le recevoir dans un cadre de pensée chrétien ? Quelle place pour une éthique chrétienne du genre ? Les études de genre appellent à un questionnement qui peut être déstabilisant voire inquiétant car elles ébranlent l’éthique et la doctrine traditionnelles. On peut les refuser, les rejeter, les combattre ou bien les voir comme une chance pour penser une pratique de l’Évangile à notre époque. Dans les années soixante-dix, des théologiens étaient prêts à voir les éléments les plus déstabilisants des savoirs contemporains d’alors comme positifs voire comme autant de chances

pour renouveler notre compréhension ,de la foi et de son intelligence. Faut-il réhabiliter cette méthode ? Plus concrètement, les outils d’élucidation de la condition humaine qu’offrent les études de genre peuvent-ils être intéressants ? Ne nous montrent-elles pas combien, avant de tout miser sur la différence des sexes, il faut accepter également son devenir dans une histoire ?

Pourquoi y a-t-il une vivace opposition chrétienne au concept de genre ?

L’année 2011 fut marquée par une polémique d’une rare intensité dans le milieu scolaire. Elle surgit à l’occasion de la révision d’un programme de biologie pour les classes de premières. Le Secrétariat National de l’Enseignement catholique puis la Conférence des Évêques catholiques français se sont émus de l’introduction de la « théorie du genre » dans les nouveaux manuels produits par les éditeurs scolaires. Ils ont appelé les professeurs et les parents d’élèves à la plus grande vigilance. À leurs yeux les nouveaux ouvrages auraient été contaminés par une idéologie cherchant à subvertir les savoirs biologiques en matière de différence des sexes et sexualité. Cette dernière cautionnerait une approche trop compréhensive des comportements homosexuels et de la trans-identité. Un champ d’études relevant d’habitude du cadre plus confidentiel et feutré des débats d’idées académiques s’est ainsi retrouvé sur le devant de la scène publique et médiatique, suscitant des articles de presse, des émissions de télé et de radio voire des questions publiques au gouvernement de la part de députés. Du côté des chrétiens, même des milieux plus ouverts, très peu de réactions positives, la gêne et la méconnaissance semblant l’emporter sur la compréhension des études de genre.

Cette opposition de l’institution catholique aux études de genre est, rappelons- le, plus ancienne et a déjà une histoire. Cette dernière prend surtout pour cadre les instances internationales de l’ONU et de l’Europe. En 1995, lors de la Conférence mondiale sur les femmes à Beijing, le terme genre entre dans les documents de travail et le programme d’action final. La notion de genre apparaît alors comme le meilleur moyen d’approcher de manière dynamique la question de la condition  féminine. Avec une approche par le genre, il ne s’agit plus seulement d’un problème qui ne concerne que les femmes mais qui s’insère dans une réflexion plus générale sur la répartition sociale des activités ainsi que les rôles historiquement construits qui assignent des places aux femmes et aux hommes. Le Saint-Siège réagit pourtant vivement : « l’existence d’une certaine diversité des rôles n’est nullement préjudiciable aux femmes, pourvu que cette diversité n’ait pas été imposée arbitrairement mais soit l’expression de ce qui est propre à la nature d’homme ou de femme » (Rapport de la quatrième conférence mondiale sur les femmes, New York, Nations-Unies, 1996, p. 173). Au même moment, l’Église catholique romaine rappelle que le choix d’hommes par le Christ pour être ses apôtres n’est pas lié à un conditionnement social ou à un contexte historique et géographique particulier. Ce choix révèle bien quelquechose de la foi déposé dans la nature humaine qui ne pourrait être remis en cause. Le ministère sacerdotal masculin ne peut être vu comme un rôle socialement hérité aux yeux de Rome et on comprend bien que le concept de genre inquiète dans le sens où il appelle justement à interroger la différence des sexes et les évidences de la nature.

L’idée proprement catholique qu’il existe un complot idéologique cherchant à s’opposer à la famille traditionnelle et dont la théorie du genre serait le cheval de Troie qu’il faut combattre remonte clairement aux années quatre-vingt. Elle n’a eu de cesse de se renforcer depuis. Issue des milieux de réflexion sur les droits humains, la notion d’« identité de genre » émerge au début des années 2000. Définie comme « faisant référence à l’expérience intime et personnelle de son genre profondément vécue par chacun, qu’elle corresponde ou non au sexe assigné à la naissance, y compris la conscience personnelle du corps qui peut impliquer, si consentie librement, une modification de l’apparence ou des fonctions corporelles par des moyens médicaux, chirurgicaux ou autres », l’identité de genre comme concept juridique tendrait à intégrer dans la protection juridique à laquelle a le droit un citoyen non seulement l’orientation sexuelle mais également la trans-identité dans ses différentes dimensions : du travestissement à la modification chirurgicale. Dans les chemins propres du droit pris par nos sociétés, homophobie et transphobie tendraient à devenir des motifs aggravants de discrimination ou de diffamation à l’instar du racisme. Cette notion d’identité de genre a été transposée en droit européen dans le rapport d’Andreas Gross adopté par l’assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe au printemps 2010. Intitulé Discrimination sur la base de l’orientation sexuelle et de l’identité de genre, il a été vertement critiqué par les nonces et des organisations familiales catholiques. Deux intelligences du monde contemporain entrent de plus en plus en confrontation. L’une classique selon laquelle il existe des normes naturelles qui ne relèvent pas du périmètre du droit, ne sont pas négociables et ne  peuvent donc pas être changées. Il s’agit principalement aujourd’hui pour l’institution catholique des droits des individus à maîtriser leur fécondité ou aux personnes de même sexe à accéder au mariage. De l’autre, une nouvelle vision du corps et de l’intime où des règles, si elles sont démocratiquement élaborées et acceptées, peuvent évoluer.

Si le genre des sociétés change, que les activités et les attendus sociaux se redistribuent entre hommes et femmes, que les jugements éthiques se déplacent devant certains comportements, cela veut-il pour autant dire que tout se vaut, que cela est juste et qu’il n’y a plus aucun critères de valeur à avoir devant l’évolution de nos sociétés ? Aujourd’hui, nous pouvons prendre comme critères importants ceux de l’humanisme et le développement des droits humains : l’égalité, la dignité, la réciprocité et le respect de l’autonomie de chacun-e. Ces derniers restent fortement compatibles avec l’Évangile. Le Réseau Européen Églises et Libertés dont font partie les réseaux du Parvis et FHEDLES a ainsi soutenu le rapport Andreas Gross au nom de son attachement inaliénable aux droits des personnes homosexuelles ou trans-identitaires à être protégées et acceptées dans la société.

Peut-on dénaturaliser l’approche de la sexualité humaine ?

Pendant longtemps, l’appréhension sociale et intellectuelle de la sexualité est en effet passée par le prisme du genre. Ce qui définissait un homme et une femme, c’était également et indissolublement l’exercice exclusif d’une sexualité hétérosexuelle. Au XIXème siècle, chez Proust, les homosexuels masculins sont encore vus comme des personnes chez qui une âme de femme est prisonnière d’un corps masculin. Sexe, genre et sexualité ne sont pas conceptuellement séparés. Les trois coïncident même très bien dans ce qu’on désigne encore un sexe, fort ou faible, beau ou viril, et tout écart aux normes de son sexe est vu comme subversif ou pathologique, comme un désordre qu’il faut nécessairement combattre ou juguler car « contre-nature ». La psychanalyse freudienne, sûrement encore prégnante aujourd’hui dans notre façon de penser, ne dépasse pas ce cadre, elle lie fortement la différence des sexes à la différence des générations, ainsi l’attirance pour l’autre sexe à la maturité psychique. On ne pourrait passer à l’une que par l’autre, on ne

pourrait s’accomplir comme homme et femme que par l’affectivité et la sexualité avec une personne d’un autre sexe.

Si l’approche naturaliste de la sexualité a été longtemps la nôtre ici en Occident, il n’est pourtant pas dit qu’elle englobe la variété des groupes humains ou des situations historiques ; c’est aussi sûrement là l’apport majeur des études de genre. Elles nous révèlent que des configurations sociales sexe/genre laissent une place à des pratiques homosexuelles, des travestissements rituels ou des organisations sociales de comportements sexuels non reproductifs. Il existe aussi des sociétés passées, comme dans la Grèce Antique, où ce n’est pas la différence des sexes qui organise la sexualité mais la façon de gérer le plaisir ainsi qu’une morale du contrôle de soi.  Les débats actuels autour de l’ouverture du mariage aux personnes de même sexe donnent souvent lieu à des condamnations de l’homosexualité qui s’appuient sur des fausses évidences naturalistes : « c’est contre nature ! », des anthropologies péremptoires : « hors du couple homme-femme, rien de bon ! » et des psychologies catégoriques : « les homosexuels sont immatures ! » et bien peu sur l’Évangile finalement. Et pour cause ! On serait sûrement bien en peine d’y trouver un élément explicite pour réprouver moralement l’homosexualité. Le Christ n’est pas venu pour donner des fondements anthropologiques aux sociétés humaines mais pour appeler chacun à la conversion, à vivre en accord avec Dieu, à rendre plus juste son désir et à renoncer à une certaine forme de convoitise[i]. Pourquoi l’objet d’un désir serait-il le critère supérieur au processus d’humanisation qui peut toucher ce désir ? Quelle place donnée aux nouvelles revendications identitaires des minorités sexuelles dans la société et dans les communautés chrétiennes ? Cette impérieuse question ne se résoudra sûrement pas par une réhabilitation artificielle de l’anthropologie passée.

Le genre comme moyen de comprendre ceux et celles qu’on subordonne

L’intuition d’une nature qui cache un construit culturel fonde un enjeu éthique d’émancipation dont bien des aspects peuvent être vus comme chrétiens. On connaît tou-te-s le mot du philosophe Blaise Pascal : la culture cette seconde nature. Des traits pris comme évidents et naturels peuvent être le fruit d’une acculturation progressive, si évidente, qu’on les naturalise en retour. Le sociologue Pierre Bourdieu avec son concept d’habitus avait dit quelque chose d’un peu similaire : la société produit dans le même mouvement de l’évidence et de la hiérarchie. S’il y a norme il y a en effet pouvoir et un enjeu de libération.

Dans les études de genre, il y a même très peu au final de toute-puissance de l’individu mais une petitesse somme toute très évangélique. On n’endosse pas un genre comme un costume au théâtre, selon son bon plaisir et son caprice du moment, et même chez une philosophe, sûrement à tort très décriée comme Judith Butler, avant d’être unsujet libre on est déjà produit sujet par d’autres. Dans l’évidence d’un regard, par la répétition d’un geste, par l’incorporation longue, permanente et répétée d’un geste ou d’une posture, le sujet est produit avant même d’en prendre conscience et de composer éventuellement avec. Le fait même que des expressions comme femme virile ou homme efféminé existent dans notre langue témoigne de la faiblesse d’une pensée qui s’arrêterait à l’évidence naturelle des sexes. Si nous n’étions vraiment que mâle ou femelle, il n’y aurait de féminin ni de masculin. C’est que les études de genre nous invitent à réfléchir selon un modèle beaucoup plus déstabilisant : personne ne s’accomplit véritablement dans son genre, chacun reste en-deçà du « masculin » et du « féminin », dont on serait bien en peine de donner une définition simple et arrêtée. Nous sommes tous dans une performance de genre plus ou moins consciente, plus ou moins aliénante, et plus ou moins satisfaisante pour nous-mêmes et les autres.

Une approche par le genre permet en effet de placer sa compréhension du côté de ceux qui souffrent de la nature pour conforter un rapport de pouvoirs déjà existant et bien souvent ininterrogeable : femmes, minorités sexuelles,personnes qui relèvent des « subjectivités subalternes »[ii] et ne sont pas l’étalon des discours sur la société. En cela, études de genre et théologie de la libération concorderaient sur leurs objectifs : se mettre du côté de ceux qui ne sont pas qualifiés pour produire les règles qui les dominent. Il y a une évidence du pouvoir qui se naturalise et permet de disqualifier ceux et celles qui ne s’y conforment pas. Les groupes religieux ne sont-ils pas eux-mêmes dans les mêmes logiques de contrôle des déviances de genre ? Lorsqu’un magistère masculin affirme que les femmes doivent être tenues à l’écart des ministères, ne neutralise- t-on pas la parole des premières intéressées à mettre des mots sur une vocation ? Lorsqu’on appelle actuellement les soeurs américaines de la Leadership of Women Religious Conference à adopter une posture plus conforme à la dignité de leur sexe, c’est-à-dire la modestie et la non remise en cause des normes pastorales ou des écrits doctrinaux produits par des hommes, que dit-on en sous-main du genre féminin catholique ? Comment cette situation nous éclaire-t-elle sur l’exercice de l’autorité du masculin sacerdotal ?

On pourrait avancer que le terrain sociétal, l’égalité homme-femme, la lutte contre les discriminations dont sont encore victimes les minorités sexuelles, constitue beaucoup moins l’enjeu d’une théologie de la libération que le terrain social des rapports socio-économiques Nord-Sud ou de la lutte contre la précarité qui affectent nos sociétés occidentales. Outre qu’il n’est pas vraiment établi que les logiques d’exclusion différent véritablement, quand elles ne se cumulent pas parfois (pensons particulièrement aux femmes des pays en développement), il est intéressant de noter aujourd’hui que  les communautés les plus avancées sur la pastorale des minorités sexuelles sont aussi celles souvent les plus sensibles aux questions économiques. Elles ne développent pas tant un appel à constituer des « gay churches » que des lieux de partage « inclusifs ». Saint-Merry ou le temple de la Maison Verte à Paris, qui se présente comme « une coalition de minoritaires », de nombreux lieux sûrement dans les régions, se veulent ainsi ouverts aux personnes autant en situation de marginalités socio-économique ou socio-culturelle qu’issus des minorités sexuelles. Comment tenir la corde entre une reconnaissance de chacun dans sa spécificité et sa souffrance propre et le maintien de groupes ouverts à tou-te-s ? Comment faire entrer ce questionnement dans nos communautés ?

N’ayons pas peur du genre !

Dans une revue de théologie morale, le frère dominicain Laurent Lemoine se

demande si au final la peur des études de genre n’était pas un peu un « pétard mouillé » : « d’aucuns présentent les gender studies comme une idéologie historiquement aussi dangereuse que le marxisme ! Est-ce jouer les Cassandre que de le prétendre ? (….) De fait la galaxie du gender propose aux aventuriers un voyage indéfini fait de permanentes déconstructions socio-culturelles de soi (…) qui n’est pas sans écueils mais qui ne mène pas nécessairement au naufrage ». Sans pour autant souscrire à un optimisme béat à leur égard, il se demande si les études de genre ne peuvent pas nous aider à comprendre comment le sujet parle de lui-même et produit son identité à l’instar des personnages de l’Évangile : « comme Zachée, la femme adultère, le jeune homme riche, l’aveugle-né sont des individus à l’identité inachevée, errante qui se cherche, qui a besoin de se dire, d’être parlée à quelqu’un, Jésus en l’occurrence, qui les aide à atteindre la vérité d’eux-mêmes qu’ils possèdent sans le savoir malgré les voies sans issue empruntées jusqu’alors. Jésus est plutôt discret en matière d’éthique sexuelle. Cela a été maintes fois souligné. Elle [la galaxie du gender] met d’abord l’accent sur la recherche de vérité (…) Elle place la quête de soi, la quête d’identité sur une toile de fond très vaste dont la sexualité, pour être importante, n’est qu’un aspect, pas un détail bien sûr mais un aspect. Jésus a conduit un groupe minoritaire qui s’est constitué à sa suite sur la base d’une subversion identitaire de ses membres qui ont quitté leur foyer, leur mode de vie, leurs repères sociaux, éthiques et culturels. La subversion éthique apportée par Jésus conduisait à affirmer dans sa vie ceci (…) “ le sabbat est fait pour l’homme

et non l’homme pour le sabbat ” ».

Anthony Favier

Références bibliographiques

– Béraud Céline (février 2011) : Quand les questions de genre travaillent le catholicismeÉtudes, 414/2, pp. 211-221

– Bereni Laure, Chauvin Sébastien et Jaunait Alexandre (2008) : Introduction aux gender studies, Bruxelles, De Boeck, 247 p.

– Fassin Éric (2010) : « Les forêts tropicales du mariage hétérosexuel, loi

naturelle et lois de la nature dans la théologie actuelle du Vatican », Revue d’éthique et de théologie morale, n°261, pp. 201-202

– Lemoine Laurent (2011) : « Questions nouvelles par les identités sexuelles d’aujourd’hui », Revue d’éthique et de théologie morale, n°263, pp. 9-29.

[i]Voir La sainteté pour tous, billet du blog Baroque et fatigué, 4 octobre 2012.

[ii] Selon l’expression de la philosophe Gayatri Chakravorty Spivak.




La prière

Au plus intime de l’homme,

la prière de Dieu

Que signifient, au regard de l’évangile, les prières qui montent de l’humanité depuis la nuit des temps, et l’inapaisable attente qui taraude le monde contemporain orphelin de Dieu ? Ne découlent-elles pas toutes d’une même source qu’aucune religion ne peut s’approprier ? De fait, la glaise qui nous constitue est animée par un souffle qui vient d’ailleurs : le désir d’amour et d’infini qui inspire l’être humain témoigne de la parole créatrice dont le monde est issu et dont il ne cesse de relever. Dieu habite le cœur des hommes et sa présence est prière pour qu’ils vivent pleinement, pour révéler à chacun sa part de vérité et l’inviter à la partager.

Héritage de la prière originelle et dérives

L’homme a d’abord prié pour conjurer les périls face auxquels il se sentait impuissant – calamités naturelles et ravages des guerres, famines et misère, maladies des hommes et des bêtes, stérilité et mort. Les forces surnaturelles sollicitées étaient multiples, des génies locaux et des ancêtres familiaux à un Dieu unique en passant par une foule de divinités intermédiaires. A la façon des humains, ces dieux avaient leurs affects et leurs convoitises. Détourner leur colère ou obtenir leur secours passait par des contreparties sacrificielles généralement codifiées, sanglantes ou symboliques. Des sacrificateurs et des prêtres servaient de médiateurs. Mais la beauté de l’art religieux archaïque témoigne d’un dépassement ancien des rapports utilitaires plus ou moins magiques liés aux besoins primaires.

Le christianisme s’est très tôt greffé sur ces croyances premières et les a transformées, débouchant sur des formes de piété sublimes ainsi que sur maintes superstitions. Des sources ont vu leurs vertus miraculeuses se pérenniser sous l’égide de l’Eglise des hauts-lieux telluriques ont été surmontés de calvaires et de basiliques, et la liturgie s’est déployée avec le faste des cultes impériaux en lieu et place des religions païennes. Substituée aux puissances congédiées, la Trinité allait souverainement gouverner le cosmos et l’humanité, assistée par la cour céleste et relayée sur terre par le clergé. Proclamée « Mère de Dieu » et « Reine de la terre et du ciel », la Vierge Marie s’est trouvée investie d’un rôle d’intercession d’une immense portée affective, entourée d’innombrables saints. Le ciel entendait toutes les prières, mais c’est toujours la sagesse divine qui avait le dernier mot et qui devait être louée pour cela.

Ces croyances concernant la prière ne se perpétuent plus guère que chez les pauvres où les catastrophes et la misère remplissent les églises, dans les milieux conservateurs qui instrumentalisent la religion et chez les traditionalistes. Rares sont en Europe les croyants qui prient encore pour obtenir le soleil ou pluie, le succès à un examen ou un gain au loto. La médecine apparaît plus efficace que les dévotions. Et à la guerre, mieux vaut se fier aux armes qu’à l’appui des cieux. L’idéologie moderne considère que l’histoire du monde est largement autonome et qu’il est absurde de demander à Dieu d’intervenir contre le cours normal des choses. Abuser de la crédulité populaire est jugé indigne, de même que culpabiliser les plus faibles en leur reprochant de ne pas prier assez pour mériter de vivre humainement.

L’homme émancipé honnit le Dieu inquisiteur et pervers qui poursuit ses créatures pour comptabiliser leurs fautes et les punir sous le prétexte de vouloir les sauver par amour (cf. Maurice Bellet). Et depuis les deux Guerres mondiales et la Shoah, le trône du Tout-Puissant n’est plus qu’une chaise vide surplombant des milliers de cadavres innocents. La crédibilité de la prière de demande s’est effondrée en même temps que des pans entiers des attributs de la divinité. Mais loin de traduire un recul regrettable, cette évolution peut réveiller la spiritualité évangélique qui, grâce aux Eglises et en dépit de leurs trahisons, a toujours survécu dans les profondeurs du christianisme. Ressurgit alors l’image du Dieu d’amour qui a pris chair pour délivrer les hommes de leurs maux, un Dieu qui se donne sans acception de religion et qui déteste d’être supplié et glorifié par des êtres humiliés et transmis de crainte.

Libérer la prière dans le sillage du Christ

Quand Jésus se retirait pour prier, il situait Dieu dans les cieux selon les conceptions de son époque, croyait à sa toute-puissance et pensait que la fin du monde était proche. Mais, en amont de ces déterminations culturelles, il se tournait vers la source de son être pour intérioriser les vues de celui qu’il appelait son Père et accomplir sa volonté. Il a déclaré inutile de multiplier les supplications puisque Dieu sait ce dont ses enfants ont besoin. Loin des louanges ampoulées et interminables qu’affectionnent les dévots, le « Notre Père » qu’il a enseigné à ses disciples représentait un exemple de prière courte allant droit à l’essentiel : qu’advienne la miséricorde et le pardon du royaume de Dieu, et que soit donné à chacun de manger à sa faim. Des choses toutes simples qui exprimaient l’absolue confiance que Jésus avait en son Père et en la vie émanant de lui.

L’heure est venue d’adorer Dieu «  en esprit et en vérité » a dit Jésus à la Samaritaine, et non plus dans les sanctuaires. Reprenant à son compte cet oracle d’Osée : « C’est la miséricorde que je veux, et non le sacrifice », il a chassé du Temple les marchands qui vendaient des bêtes pour les holocaustes. Un choix crucial qui l’a conduit à relativiser les règles de la pureté rituelle pour rejoindre les exclus. Il a guéri les malades dont le mal était associé au péché, a fréquenté les lépreux, les prostituées et les publicains. A la pureté relevant du clivage entre le sacré et le profane, entre les élus et les autres, il a substitué, adressée à toute l’humanité par delà la religion, une invitation à transfigurer l’homme et le monde. Le récit de la déchirure du voile du Temple au moment de sa mort symbolise ce bouleversement radical.

Ce voile a beau être inlassablement raccommodé par les Eglises pour restaurer la religion primitive, l’évangile a constitué une irréversible révolution. Le moindre acte de bonté contribuant à humaniser le monde anticipe le règne de Dieu, avec ou sans religion. Il n’existe pas d’autre prière que celle que Dieu lui-même exprime au plus profond de l’homme. Parole aussi vaste et ardente que l’amour, contemplation et jubilation aux heures de joie, consolation dans la détresse ou la révolte. Gratitude pour la beauté de la création, pour la fécondité des communions et la joie des béatitudes, cette parole est aussi acceptation sereine des blessures et de la mort. Aucune prière ne se perdra en fin de compte : tous les hommes qui rêvent de vivre pleinement leur humanité partagent le rêve et la prière de Dieu, et oeuvrent avec lui.

Si Jésus revenait…

On peut penser que le Christ ferait aujourd’hui à peu près la même chose qu’il y a deux mille ans. Dans le sillage de la prophétie d’Isaïe par laquelle il a inauguré son ministère à Nazareth, il s’efforcerait de contribuer à affranchir les hommes des esclavages religieux et profanes qui les aliènent. Sa vie et sa prière continueraient à être celles de Dieu au milieu des hommes. Mais la fin du mode que Jésus avait crue proche n’apparaissant plus imminente, il serait amené à expliciter davantage les implications politiques de son message libérateur. Se trouvant confronté à la diversité des religions et à la sécularisation, se réclamerait-il du christianisme historique ? Nul ne peut l’affirmer. Seule certitude : il risquerait sa vie pour incarner l’amour. Et son aventure se terminerait sans doute comme précédemment : individu dérangeant et dangereux, il serait déclaré fou par les siens et condamné de concert par les pouvoirs religieux et politiques.

Mais n’ayant jamais cessé d’être présent, le Christ n’a pas à revenir. A la merci de l’humanité, il demeure vivant pour toujours, priant les hommes de le reconnaître et de l’accompagner au service des plus petits. Resituant l’évangile parmi les pauvres à partir de leurs aspirations matérielles et spirituelles, la théologie de la libération balise cette voie dans le monde contemporain – combat et prière. Le partage du pain et du vin pour donner corps à la parole du Christ en nous engageant à sa suite, symbole de la prière évangélique, peut se vivre de mille façons selon les cultures et les circonstances. Ne comptent que la miséricorde, la justice et la paix, l’abondance de vie et de joie partagées qui en découlent, car le Dieu des béatitudes est au delà de tous les dieux et de tous les cultes, et c’est sa prière que l’humanité est appelée à exaucer.

Bonheur

et illusions liturgiques

Pour s’accomplir et contribuer à humaniser le monde, l’homme a besoin de médiations symboliques vécues en communauté. Sauf à se cantonner dans une austérité solitaire et stérile, il a besoin de commémorations, de rites et de fêtes pour se ressourcer et prendre de nouveaux départs. Loin de n’être que des cérémonies formelles et répétitives, les célébrations liturgiques peuvent constituer des moments créatifs de vie et d’heureuse communion. Noël, Vendredi saint et Pâques ne peuvent se vivre chaque jour qu’en se renouvelant périodiquement de manière solennelle et partagée.

Mais quand la liturgie revêt les attributs du sacré et se pare d’une esthétique figée à l’avenant, quand elle prétend garantir aux élus qui la pratiquent un accès immédiat au divin, elle n’est qu’illusion ou imposture menant à l’idolâtrie.

N’est divin que l’amour vécu en notre monde : reconnaître et servir Dieu n’est possible qu’à travers le service d’autrui sous le signe du lavement des pieds. Plutôt que d’anticiper la contemplation de la face de Dieu et les célébrations célestes par delà les problèmes du monde, nous avons vocation à faire advenir un peu de ciel sur la terre en assumant le trivial et sublime quotidien des hommes.

Jean-Marie Kohler.




La prière dans d’autres religions

La prière dans d’autres religions

et en dehors des religions

La prière, ou plutôt l’état de prière, n’est pas spécifique au christianisme, ni même au judaïsme. Des formes de prière ont existé depuis la nuit des temps et ont sait quelle est, aujourd’hui, l’importance de la prière pour les musulmans, un des piliers de l’islam. La prière peut aussi être associée à des rites. C’est le cas chez les bouddhistes, les taoïstes, les hindouistes, et dans la plupart des autres sphères religieuses et culturelles.

Même si le choix de vie des moines chrétiens n’est ni évident, ni facile à comprendre, on peut être impressionné par leur prière. Tout autant que par celle des moines bouddhistes dans leurs monastères perdus dans la montagne.

Existe-t-il aussi une prière sans Dieu, comme existent des spiritualités en dehors de toute religion ? En d’autres temps, pas tellement anciens, on a rendu de véritables cultes, avec prières, à Staline ou a Mao Zedong… ! S’agit-il seulement de caricatures de prière ?

Quand on visite des lieux marqués par les plus horribles tragédies de l’histoire humaine, d’Auschwitz à Hiroshima, on est saisi par un immense vide : plus rien ne compte vraiment. Certains se posent alors ces questions : pourquoi Dieu a-t-il été absent, pourquoi Dieu a-t-il laissé faire ?

Mais de quel Dieu parlent-ils ? N’est- ce pas plutôt l’anéantissement le plus radical de tout sens de l’humain ? Face à l’horreur extrême, il n’y a plus aucun discours qui tienne, pas même le discours religieux.

Lorsque surviennent des évènements tragiques, des autorités religieuses de confessions diverses nous invitent à prier pour que cela n’arrive plus jamais. Cette prière a-t-elle un sens ? Des catastrophes, naturelles ou provoquées par l’homme, ont eu lieu. Et auront encore lieu, sous une forme ou une autre.

Qu’est-ce alors que prier ? C’est prendre de la distance. D’une certaine façon se retirer, sortir de soi. Se débarrasser des formules toutes faites. Trouver sa véritable liberté et regarder le monde d’une autre façon pour s’engager et agir afin d’échapper à l’absurde.

Une telle démarche est également proche de la médiation pratiquée dans les religions orientales.

Raimon Panikkar, qualifié par son éditeur de « passeur » entre le monde occidental et les sagesses de l’Orient, analyse la pensée bouddhiste qui ne laisse pas vraiment de place à un Dieu.

A propos du silence méditatif, il évoque le silence de la pensée ou de l’esprit, qui à ses yeux compte plus que les silences du cœur et de la voix qui lui sont subordonnés.

« Pour pouvoir l’atteindre, il faut se risquer à entrer dans le silence profond de notre être et faire taire tous les sons internes de notre faculté pensante. (…) Tout l’effort du Bouddha et le bouddhisme ont placé en premier lieu non pas la spéculation ou une doctrine, mais la méditation, la contemplation, la quiétude de l’esprit, le silence intérieur. »

Pour Bernard Besret, la monastique n’est pas un phénomène de nature vraiment religieuse, mais d’abord un art de vivre qui va à l’essentiel. Ne peut-on pas dire autant de la prière, élément fondamental de la vie monastique ? Dès lors la prière ne nous ouvre-t-elle pas une communion universelle avec tant d’autres femmes et hommes dont le Mahatma Gandhi qui continue à inspirer tant de jeunes à travers le monde ?

Jean-Pierre Schmitz.

Raimon Panikkar, Le silence du Bouddha

–         Une introduction à l’athéisme religieux,

Actes Sud, 2006.

Bernard Besret, A hauteur des nuages,

Chronique de ma montagne taoïste, Albin Michel, 2011.




La Process Theology

La Process Theology,

un essai pour dire Dieu aujourd’hui

Les progrès scientifiques et les bouleversements de l’époque moderne nous obligent à remettre en question notre parole sur Dieu et ses rapports avec le monde et l’humanité. La quête du sens de notre vie passe par les chemins nouveaux que science et foi nous invitent à défricher au nom de la confiance que nous accordons à Dieu et à l’humanité.

La théologie du « process » est une tentative pour comprendre le rôle de Dieu dans une création que nous avons découverte en constante évolution. Ce courant de pensée d’abord philosophique est né au début du XX e siècle aux États-Unis au sein du protestantisme libéral à partir des travaux de Withehead (1861-1945), mathématicien et philosophe, titulaire de la chaire de philosophie à Harvard. Son contemporain et élève, Harthone reprend les idées de Withehead sur un plan théologique. Si la « process theology » a fait l’objet de nombreuses publications outre-atlantique, en particulier avec les travaux de Cobb et de Wieman, elle a eu assez peu de prolongations dans la pensée théologique contemporaine en Europe, bien qu’un des écrits de Withehead, Process and reality, ait été traduit par Bergson. En France, elle reste mal connue malgré les travaux d’A. Gounelle, A. Parmentier et R. Picon. Cependant on peut relever bien des points de convergence avec la réflexion théologique et spirituelle du siècle écoulé, particulièrement sensible au devenir du monde et à l’apparent silence d’un Dieu que la théologie classique, héritée du thomisme, affirmait tout-puissant, autosuffisant, omniscient, immuable et impassible. Je ne citerai que deux théologiens contemporains – J. Moltmann, P. Tillich -, un auteur de spiritualité, F.Varillon, et un philosophe, H. Jonas1.

Le mot « process » est difficile à traduire, englobant les nuances d’évolution, de procession, d’avenir, dans une vision dynamique et expansive de l’univers, telle que la découverte de l’atome et de l’évolution des espèces nous l’ont révélée. L’humain prend conscience de toutes les chaînes évolutives qui l’ont précédé et dont il est redevable. Nous sommes immergés dans un monde en constante transformation où tout se trouve en relation, témoin ou acteur d’évènements où le passé est sans cesse repris, d’où le présent émerge et s’oriente vers un futur de commencements en commencements. Ces nouveaux acquis scientifiques conduisent à reposer à frais nouveaux la question de la création, du but de cette évolution, de ses modalités de parcours comme de son principe. La pensée de Teilhard de Chardin est proche de celle de Withehead, de 20 ans son aîné, notamment sur l’interdépendance et la continuité des formes du vivant bien qu’il ne semble pas faire référence à la process theology dans aucun de ses écrits, peut être même ne la connaissait-il pas. Il s’en différencie sur l’espérance d’un terme de l’évolution et de l’histoire marquée par une récapitulation de toutes choses en Christ selon les paroles de l’apôtre Paul (Ep 1, 10). Les progrès que nous faisons dans la connaissance des lois qui régissent le monde nous obligent à repenser notre foi et la manière de l’exprimer. Si Withehead et Harthorne, protestants, ont pu le faire sans interdits, il n’en est pas de même pour Teilhard de Chardin condamné par le magistère catholique.

Il est bien difficile de montrer en si peu de lignes toute la richesse de l’apport de la théologie du process. Ce petit article ne traite que de la question de Dieu et de son action dans le monde. Il n’abordera pas la christologie, les réflexions sur l’Église, l’humain et l’espérance chrétienne2. Au sein d’un monde où désormais toutes choses nous apparaissent en cours de changement et en interaction, Dieu participe lui-même à ce flux de transformation et de relation. Il en est à la fois à l’origine et l’accompagne dans son évolution, auteur et acteur de ce processus, c’est ce que la théologie du process appelle la « nature primordiale » de Dieu et, ce qui est plus révolutionnaire, Il est objet lui-même de ce processus, c’est « sa nature conséquente ». Nature primordiale, Dieu est le dynamisme à l’origine de toutes choses, puissance qui fait advenir, source de vie que ce soit à l’origine, ou au cours de l’évolution, force initiale à partir de laquelle advient le réel. Il est celui dont la Parole organise le « chaos ». Potentialité du possible, Il est la source de tous les possibles, non pas l’être le plus puissant mais puissance qui fait être. Ce principe créateur est aussi principe de limitation, restreignant le champ des possibles, condition indispensable à une certaine harmonie. Dieu offre une multiplicité de possibles ouvrant le futur. L’univers et l’humanité par un choix plus ou moins conscient permettent l’actualisation de ces possibles.

Ainsi le présent émerge d’un passé repris dans le dynamisme créateur de Dieu et s’oriente vers un futur construit des avancées et des échecs. L’évolution de l’univers n’est pas linéaire et uniquement faite de progrès. L’évolution a conduit souvent à des erreurs et des impasses. Mais à ces impasses et ces ratés dans l’évolution, le dynamisme créateur de Dieu ouvre, comme à tout ce qui se laisse habiter par sa force de vie, de nouveaux possibles. Pour la théologie du process, seule l’existence de Dieu explique la cohérence de l’évolution, l’activité créatrice apportant à chaque instant du temps, comme à l’origine, la nouveauté, la finalité, l’harmonie, la tension vers le futur. On peut dire qu’ainsi Dieu est puissance d’attraction vers le meilleur, vers une actualisation toujours plus satisfaisante et heureuse de l’amour dans l’univers. Ce qui est plus novateur dans la théologie du process est la notion de « nature conséquente » de Dieu. Parce qu’Il s’implique en permanence dans le cours du monde sans y être bien sûr dilué, car pour le « process » il n’est pas question de panthéisme, Dieu est lui-même transformé par ce qui arrive dans sa création. Dieu a besoin de nous pour, à chaque stade de l’évolution, faire advenir la vie du chaos. Il est tributaire de nos décisions. L’amour de Dieu est sans limite, mais sa puissance est limitée par l’orientation prise par chaque constituant du monde. Dieu dépend de la réponse du réel, son projet est en partie déterminé par nos choix. Dieu est obligé de composer avec nos forces de résistances. Il souffre de nos résistances.

Ce Dieu qui entre en relation ne peut être que transformé par cette relation. Il a souffert dans la passion de Jésus-Christ, mais sa mort n’a pas le dernier mot, car Jésus-Christ a parfaitement laissé agir en lui le dynamisme créateur de Dieu. Dieu a fait alliance avec le monde, il ne peut rester figé dans son « éternité ». Tout en restant identique à lui-même, en s’engageant dans le monde, y manifestant sa tendresse, il en est affecté et est en devenir. L’avenir reste à créer, l’avenir du monde comme en quelque sorte l’avenir de Dieu ! Chaque époque a balbutié une parole sur Dieu, à hauteur de ses connaissances humaines, essayant d’étayer son discours sur les écrits bibliques, parfois avec une interprétation un peu forcée. Nous ne pouvons plus croire à un Dieu situé dans un au-delà énigmatique, dont la toute-puissance absolue devient une monstrueuse indifférence et dont l’omniscience ne tiendrait pas compte de la liberté et de la responsabilité du monde. Son implication à chaque moment du temps n’est pas panthéisme mais force créatrice. Sa dépendance aux décisions du monde n’est pas limitation, mais respect de l’altérité voulue. Sur bien des points la théologie du process est bien plus en accord avec les données de l’Écriture, quelques exemples : c’est au chaos primitif que Dieu par Sa Parole a donné forme, l’avenir dépend de nos choix : « choisis la vie ! » (Dt 10, 15), sans cesse Dieu « appelle à l’existence ce qui n’est pas » (Rm 4, 17), et cette parole de Jésus : « Mon Père, jusqu’à présent, est à l’oeuvre, et moi aussi je suis à l’œuvre » (Jn 5, 17).

La théologie du process est un essai pour comprendre et dire Dieu dans un souci de dialogue avec la culture moderne. Elle a le grand mérite d’être une théologie de la liberté au souffle d’un Dieu « faisant chaque jour toutes choses nouvelles » (Ap 21, 5). Elle est Parole sur Dieu, un Dieu dont la toute puissance réside dans le don de vie qui invite l’autre à se dépasser soi-même et à s’aventurer toujours plus loin, à se libérer de toute soumission, soumission que les théologies classiques ont trop souvent cautionnée. Ainsi, la théologie du process est aussi parole sur l’humain qu’elle appelle à être libre, intelligent, créatif et responsable.

Claude Dubois

1) Le concept de Dieu après Auschwitz, Hans

Jonas, Paris, Éd. Rivages Poche.

2) Pour prolonger la réflexion : Le dynamisme

créateur de Dieu, essai sur la théologie du

Process, A. Gounelle, Paris, Éd. Van Dieren.




Notre foi en actes

Notre foi en actes.

Il n’y a pas dans nos vies de croyants deux registres séparés qui seraient celui du religieux et celui du monde. Nous nous accordons sur une théologie qui met l’humain au centre : c’est là que nous rencontrons Dieu, c’est ce que signifie l’incarnation. L’évangile nous montre que toute démarche de foi part du vécu. Elle ne se limite pas à de bonnes paroles ou des rappels de listes de valeurs, elle implique des actes qui engagent. Et c’est la démarche que nous voulons suivre ; démarche qui n’est pas seulement individuelle mais celle de notre communauté croyante, celle que nous formons ensemble.

Au sein de Parvis, nous nous étions engagés dans la campagne sur l’accueil des migrants en France : « Ne laissons pas fragiliser le droit de l’étranger » ; ses initiateurs viennent de lancer avec d’autres l’appel : « A la rencontre du frère venu d’ailleurs » auquel nous voulons également participer. Il se trouve qu’il se situe dans le cadre de l’initiative épiscopale Diaconia 2013, qui veut affirmer que selon l’évangile le souci de l’autre, du plus petit, de l’exclu est premier : si nous ne sommes pas tous appelés à des actions concrètes, chacun agissant selon ses charismes propres, les groupes de chrétiens qui s’engagent au nom de leur foi sont au coeur de la communauté, et celle-ci doit les entendre et les soutenir.

Les 18 associations qui portent l’appel estiment que le comportement de l’électorat catholique pratiquant, et en particulier celui des jeunes, qui adhèrent plus largement que la moyenne des Français aux idées du Front National nécessite que l’on rappelle avec force qu’elles sont incompatibles avec l’Evangile. Elles veulent combattre les préjugés et les amalgames en explicitant ce que sont les différentes situations et en replaçant l’immigration dans son contexte international. Les regards complémentaires de la Cimade et du CCFD-Terre Solidaire montrent l’importance qu’il y a à élargir le regard. Le migrant dépourvu de droits et rejeté sur notre sol n’y est pas né spontanément : le parcours qui l’a conduit chez nous dépend d’une situation internationale dans laquelle nous sommes acteurs.

Dans la mouvance de Partenia, nous avons vocation à rejoindre les plus fragilisés socialement. Qui sont-ils ? Comment les rencontrons-nous ? Qu’apportent-ils à l’humanité qui est en nous et à notre foi ? A notre manière de l’exprimer ? Notre foi est d’abord relation.

C’est notre façon de répondre au titre du dossier « Croire aujourd’hui ».

Les personnes fragilisées que nous côtoyons :

Roms. Sans Papiers.

Personnes démunies (financièrement, culturellement, socialement, pas ou mal logées,…).

Détenus en Maison d’Arrêt.

Malades en hôpital psychiatrique.

Personnes étrangères cherchant à apprendre le français et à s’intégrer en France.

Paroissiens occasionnels et éloignés de l’Eglise.

Des constats induisant chez nous des comportements et des actions.

Lesquels ?

Des difficultés de contact (cas des Roms, par exemple) nous amènent à  découvrir d’autres langues, cultures, modes de vie et d’éducation etc…

Nous apprenons à nous laisser surprendre, à ne pas nous comporter en dominants, et plutôt, les accompagner dans leurs démarches (notamment administratives et scolaires), pour les aider à être autonomes. Il n’y a pas celui qui sait et celui qui « ne sait pas ».

20 enfants de familles étrangères « sans papiers », non scolarisés à cause du refus obstiné du maire (soutenu par certains parents français) et du manque de réactivité de la Préfecture.

Un couple de Partenia 77 participe à un collectif qui se crée sur place (parents, associations, partis) pour l’organisation de manifs devant la mairie puis la Préfecture. Résultat : accueil de ces enfants à l’école… en Mai ! A suivre lors de la prochaine rentrée, avec vigilance et imagination (insertion de ces enfants).

A partir d’un constat de problèmes de logements pour des habitants de HLM, une participation active et suivie à des actions et réunions de quartier et à des contacts avec le maire et les familles concernées.

Partant de difficultés à trouver des modes d’expression liturgiques adaptés à des publics éloignés de l’Eglise : laisser s’exprimer à leur façon des personnes qui ne le font pas habituellement.

Exemples : en paroisse (obsèques, mariages, baptêmes) ou en prison (célébrations).

Constatation de l’existence de Sans papiers isolés et démunis devant des procédures judiciaires plus ou moins inhumaines et déshumanisantes.

Action : visite de Sans Papiers enfermés en Centre de Rétention du Mesnil Amelot (Seine et Marne), ou rencontre, au tribunal, de la personne jugée et, si possible, du ou de la juge et de l’avocat(e).

Avec d’autre associations et réseaux, telles que RESF, la Ligue des Droits de l’Homme, la CIMADE et les Cercles de Silence, participation à une structure départementale (Observatoire Citoyen 77) de l’Observatoire de l’Enfermement des Etrangers.

Un groupe de musiciens engagés auprès des Sans Papiers crée un spectacle sur les Roms (« Cabaravane »). Un couple de Partenia 77 les héberge.

Constat : les préjugés et l’exclusion ont souvent pour cause principale l’ignorance.

Action : dans le cadre d’une association, on crée des occasions de rencontres et d’échanges (fêtes de quartier, activités partagées par tous, gym, randonnées, couture, cuisine, sorties culturelles etc…).

Des bénéficiaires des Restos du Coeur ne sont pas toujours accueillis comme des personnes autonomes et responsables, ambiance d’automatismes routiniers.

Action : café-contact sur place, créant une ambiance amicale et permettant des échanges entre bénéficiaires et bénévoles.

Constat : des exclus (que nous laissons exclure ?), une opinion publique peu informée des situations concrètes et des droits des étrangers, des citoyens et des politiques qui manient des préjugés et des amalgames, des responsables économiques et politiques considérant le migrant comme une « variable d’ajustement économique ».

Actions : aide aux Sans Papiers en vue de leur régularisation, réaction auprès des préfets, documentation et formation sur les droits des étrangers, transmission d’informations à l’attention du public (mails, panneaux, pétitions), discussions ponctuelles (Cercle de Silence, famille, rencontres,…).

A travers ces faits et ces actions, il nous semble repérer quelques finalités communes et quelques questions de fond sous-jacentes. Les voici.

Pour créer et développer des solidarités, mettre dans notre société plus d’amitié, de paix, de justice, de respect de l’autre, de vérité entre les personnes et entre les groupes, d’espoir,… et (pourquoi pas ?) d’humour, et faire du chemin avec d’autres :

– lutter contre la routine et le fatalisme (bof ! « ça a toujours existé ! ») ;

– débusquer et contrer de soi-disantes « évidences » et le langage du prêt-à-penser » ;

– changer notre regard sur les évènements, sur les personnes, et sur le message du Christ (riche en paroles et comportements « subversifs »…) ;

– exprimer (en paroles et en actes) notre solidarité avec les exclus ;

– ne pas hésiter à questionner (voire contester) les responsables politiques (maires, députés, préfets, ministres, président), mais aussi des responsables religieux (… le Christ l’a fait en son temps et dans son pays !).

– une véritable institutionnalisation du droit au logement s’impose. La loi DALO va dans ce sens, mais ne passe pas encore beaucoup dans les faits, par insuffisance de constructions de logements sociaux

– chrétiens ou non, exerçons notre vigilance ;

– annoncer l’Evangile avec les exclus, c’est leur laisser la parole et les écouter.

Faire participer ceux qui ne savent ni lire ni écrire.

– ne pas négliger le rôle positif que peuvent jouer révoltes et utopies ;

– pour la petite histoire : l’une d’entre nous, arrivant enfant en France avec sa famille, se faisait traiter de « sale Belge » par ses camarades de l’école du village.

– on a quelquefois peur de ceux qui sont différents, quelle que soit leur différence, par exemple :étrangers, handicapés, malades mentaux. Et on a d’autant plus peur qu’on ne les connait pas et qu’on ne vit pas avec eux. Cela explique peut-être que le vote pour le Front National est fort (autour de 20 %) dans certaines campagnes, et relativement faible dans des secteurs où vivent côte à côte une centaine de nationalités.

Exemple : Seine-Saint-Denis.

– ce n’est pas par pitié ni par compassion que nous agissons. Nous essayons de faire passer dans notre vie le message de libération et d’émancipation que le Christ nous a transmis.

– pouvons-nous encore « prier pour les pauvres »… et ne pas lever le petit doigt quand la ville où nous habitons refuse de construire des logements sociaux que la loi lui impose ?

N’ayons pas peur de provoquer des changements, y compris dans notre Eglise, n’attendons pas des consignes ou des autorisations pour faire. Cela a été une démarche du Christ. « Le Saint Esprit souffle où il veut » !

Au total, quelques particularités importantes de nos moyens :

– démarche collective

– démarche libératrice

– démarche pédagogique : découverte et reconnaissance du potentiel de l’autre, de son mode de fonctionnement, de sa culture, et construction d’un véritable échange.

Bernard Jarry et le groupe Partenia 77




Croire aujourd’hui

CROIRE AUJOURD’HUI

Ce dossier s’inscrit dans l’exigence de penser, dire, vivre et transmettre la foi dans le contexte contemporain. Comme nous le rappelle le théologien Joseph Moingt : « La foi ne peut se vivre sans se dire ; et elle ne peut se dire en répétant les anciens discours (…) ; elle doit se retirer d’un langage vieilli et devenu inadéquat pour faire face à de nouvelles interrogations et préoccupations sans du tout se retirer de la tradition vivante qui l’a portée jusqu’à nous.

La foi cesserait vite d’être croyable aux croyants eux-mêmes, pour peu qu’ils y réfléchissent, du jour où elle ne leur paraîtrait plus pensable, et elle cesserait d’être pensable par eux sitôt qu’elle ne pourrait plus se dire entre tous ceux qui partagent, à défaut des mêmes croyances, la même culture et rationalité, un même langage de communication. Un signal de la non communicabilité de la foi est déjà donné quand les chrétiens se sentent incapables de la soumettre, rien qu’entre eux, aux interrogations de notre temps et ne savent plus que la chanter ou la crier…  » (Dieu qui vient à l’homme), p. 1155-1156).

Le thème de la prière – personnelle et communautaire – et plus généralement de la célébration, toujours placé sous le double regard de notre temps et de la tradition, sera repris et développé dans un prochain numéro.

L.G.

Et Dieu s’est fait homme.

L’Etre humain est voué à croire : l’enfant doit se fier à son entourage pour grandir, l’adulte ne peut assumer son quotidien et nourrir ses espérances qu’en se fiant à ses semblables. Refuser la confiance originelle tissée d’héritage, de soin réciproque et de projets condamne à la mort et au néant. Mais il ne s’agit pas de croire n’importe quoi. Pour s’incarner avec bonheur dans le vécu des hommes, la foi doit être pensable à partir de ce vécu de manière à pouvoir être partagée et transmise. Elle appelle l’intelligence, et leur union porte les paroles reçues vers un avenir inédit. Ainsi l’homme peut-il progresser de croyance en croyance et de savoir en savoir, précieuses étapes à franchir sans s’y attarder. C’est seulement en avançant de la sorte, dans le mouvement et non dans le confort des arrêts qui engluent, que se révèlent « le chemin, la vérité et la vie »

(Jean 14, 6), la voie de la liberté et de l’accomplissement.

L’incroyable incarnation de Dieu dans l’humanité est-elle fantasme ou réalité, duperie ou vérité ? L’esprit critique a bien entendu un rôle décisif à jouer pour explorer cette question. Mais le « vrai ou faux » de l’alternative rationaliste ne permet pas de sonder le fond des choses et de trancher là où la vie de l’homme et le sens du monde sont un jeu. La rationalité ne donne accès qu’au seuil de l’univers que révèlent les poètes, les artistes et les mystiques, témoins de l’incommensurable réalité. La raison a besoin d’être éclairée par l’intelligence du coeur qui, riche du patrimoine affectif et symbolique des générations passées, réinterprète sans cesse la parole fondatrice pour l’enrichir au fil de la vie. La question de l’incarnation de Dieu ne se résout ni dans un déni ni dans tel ou tel énoncé dogmatique qui restreint et réifie, elle nous façonne au plus profond de nous-mêmes en nous ouvrant à l’infini qui est notre vocation.

Personne n’a jamais vu Dieu.

Le Dieu de chaque religion n’est-il pas, au delà de tous les discours produits à son sujet, ce « Dieu que personne n’a jamais vu » dont parle la première épître de Jean (4, 12) ? Pourtant, les religions à visées politico-religieuses universelles parlent volontiers de Dieu comme si elles l’avaient vu et savaient qui il est. Elles ont tendance à disposer en se référant à « la Vérité » que chacune prétend tenir directement de lui, y compris lorsqu’elles proclament qu’il est le Tout Autre auquel personne n’a accès. Pour légitimer leurs visées hégémoniques, elles érigent en savoir absolu les théologies qu’elles construisent, et elles déclarent sacrées les pratiques du salut dont elles s’arrogent le monopole.

Mais aucun humain ni aucune religion ne peut s’approprier Dieu, s’en prétendre le porte-parole ou le distributeur patenté et exclusif. Infiniment plus lointain et plus proche, plus puissant et plus vulnérable, plus grand et plus petit que tout ce que nous pouvons imaginer, Dieu échappe à nos définitions contradictoires. Les psaumes chantent le « Très-Haut » : le Créateur tout-puissant qui a établi la voûte céleste au-dessus des terres et des océans, qui règne sans partage sur l’humanité, les bêtes et les végétaux. Mais Dieu n’est-il pas aussi le « tout-bas » à la merci du pire : un Dieu absent des lieux sacralisés que les hommes assignent à la divinité pour assurer leur sécurité et leur propre gloire, un Dieu présent jusque dans les abîmes du malheur absolu où il se laisse crucifier en silence pour sauver l’amour ?

Chaque religion célèbre la divinité selon ses doctrines et ses rites, et même l’athéisme lui rend hommage à sa façon en affirmant qu’elle ne saurait être assimilée à l’entité métaphysique communément dénommée Dieu. Ne peut être divin qu’un Dieu qui, sous des appellations différentes selon les époques et les lieux, se donne à tous les hommes, au sein de toutes les religions ainsi qu’en dehors d’elles, un Dieu qui sera de ce fait toujours le Dieu des autres et un Dieu autre en même temps que Dieu pour tous. Loin d’attenter à la divinité, la sécularisation, le pluralisme religieux et l’athéisme libèrent Dieu des idoles fabriquées en vue de le domestiquer à nos fins. A croire la révélation chrétienne dans ce qu’elle a d’essentiel et d’unique, Dieu a même fini par briser le miroir des dieux en renonçant à sa glorieuse toute-puissance, en quittant les hauteurs célestes et leur apparat pour habiter parmi les derniers des humains, se dégageant ainsi du moule ancestral imaginé par les hommes pour façonner leurs dieux. Mais alors, où trouver Dieu s’il a quitté le ciel pour s’humaniser ? Que reste-t-il de lui s’il a renoncé à être Dieu selon l’imaginaire des hommes ?

Le chemin du Fils de l’homme.

Il est écrit que le Christ était en Dieu avant les origines et demeurera en lui à jamais, matrice de l’humanité et anticipation de son accomplissement, et que ce Dieu – qui est en lui-même relation – s’est fait homme en se manifestant en Jésus. Prodigieuse et inexplicable intuition ou révélation ! Certains en ont déduit que Jésus a été un dieu auquel doit être rendu un culte semblable à celui réclamé par le commun des divinités. Mais les évangiles attestent qu’il a refusé d’être assimilé au Dieu qu’il appelait son Père et qu’il n’a revendiqué aucun culte. Si, selon ses disciples, cet homme a représenté l’incarnation terrestre la plus parfaite de l’amour divin, cela n’implique pas qu’il ait épuisé l’infinie dimension christique dans laquelle son existence historique s’est inscrite. N’est-ce pas simplement en s’identifiant aux humbles de son temps et en éveillant le désir des béatitudes parmi les petits de tous les temps que le Fils de l’homme a rejoint l’intimité divine jusqu’à s’y fondre ?

A ceux qui interrogeaient le prophète de Nazareth sur son identité, il répondait « Suivez-moi ! » – son oeuvre témoignait pour lui sans explications théologiques. Sa vocation était de servir les hommes en les délivrant des maux et des enfermements qui exténuent et tuent, y compris au plan religieux. Le culte « en esprit et en vérité » qu’elle porte en germe dépasse les religions et s’adresse à l’humanité sans préalable ni restriction, sans condition d’appartenance, de savoir, de méthode ou d’environnement. L’unique exigence est d’essayer de vivre « en esprit et en vérité » parmi les hommes en partageant leurs souffrances, leurs joies et leurs espérances, leur désir d’aimer et d’être aimés, ce qui est en soi divin.

Cet évangile est aux antipodes des religions qui privilégient leurs vérités et leurs rites. Jésus s’est contenté d’aider ses semblables à vivre simplement et heureux en se fiant à Dieu, sans vouloir fonder de nouvelle religion. Il s’est opposé aux docteurs de Loi et aux prêtres d’Israël, n’hésitant pas à leur reprocher les fardeaux qu’ils imposaient. Se situant dans le sillage des prophètes juifs, il a stigmatisé les pratiques rituelles oublieuses de la miséricorde et de la justice. Le voile du Temple se serait même déchiré au moment de sa mort pour marquer l’abolition du clivage entre le sacré et le profane. La fin ainsi signifiée de cette archaïque antinomie a toujours été au coeur du christianisme : le Dieu qui s’identifie à l’amour ne peut se rencontrer que parmi les hommes et ne se révèle qu’à ceux qui s’efforcent d’humaniser le monde. Mais dans le contexte actuel de crise et de peur, les Eglises sont hantées par le souci de leur survie temporelle qu’elles subordonnent aux cultes et à l’endoctrinement.

Un défi crucial pour l’humanité.

La tyrannie de la finance qui étend son contrôle sur la planète dilue l’homme dans l’horizontalité totalitaire du marché. En substituant les lois du profit aux valeurs humaines, elle assassine ensemble l’homme et Dieu. Réduit au rôle de producteur-consommateur, isolé en même temps que grégaire, l’individu est condamné à une perpétuelle fuite en avant dans un présent sans lendemain, en quête des plaisirs fugaces glorifiés par les médias. Chacun est sommé de réussir en se considérant comme son seul maître, sans rien devoir au passé et sans réelle responsabilité pour ce qui est de l’avenir. La société lui offre d’évoluer avec le sentiment d’une souveraine liberté dans un système d’illusions des plus contraignants, en grappillant ce qui lui convient parmi les innombrables biens réels et virtuels étalés à ses yeux. Alors que le marché spolie l’homme de son intériorité dans une sphère close sur elle-même, la vérité et la religion servies à la carte sont dépouillées de toute transcendance.

Face à l’iniquité et à la brutalité inhérentes au néolibéralisme dont la suprématie est présentée comme une fatalité par ceux en profitent, une résistance sans concession s’impose d’urgence à tous ceux qui croient en l’homme, et particulièrement aux responsables des religions. Se fondant sur la liberté et la créativité humaines, cette résistance puisera son énergie dans les sentiments et la pensée issus des sources les plus profondes de l’humanité, de là où naît la vie en amont des religions. Elle sera animée par une sorte de foi première qui se concrétise aujourd’hui dans une éthique humaniste fondamentale et commune. Le combat devra être mené sans tergiverser au plan des idées comme en pratique sur le terrain, sans craindre d’être politique, de s’engager dans les rapports de force pour mettre fin au mépris et au pillage qui détruisent l’homme et la nature.

Si les chrétiens se risquaient réellement, avec leurs valeurs propres, dans les combats que requiert la cause humaine, l’efficacité de la non-violence et de la générosité évangéliques étonnerait, et ils pourraient hâter l’indispensable révolution dont l’humanité a besoin. Reconnaissant parmi les exclus et les peuples crucifiés de la planète le Dieu révélé à travers la vie de Jésus, le christianisme s’arracherait à ses alliances séculaires qui étouffent en lui la puissance subversive de l’évangile, et il retrouverait sa raison d’être. Il découvrirait alors dans le monde des valeurs christiques qu’il n’a pas encore mises en oeuvre, qu’il pas pu ou pas su imaginer jusqu’à présent, et il aurait de nouveau une Bonne Nouvelle à annoncer. Mais si les Eglises continuent à se replier sur elles-mêmes, l’aube de demain se lèvera sans elles pour les hommes de bonne volonté, et leur aveuglement les empêchera même de voir les valeurs évangéliques refleurir hors d’elles.

Les médiations religieuses et au delà.

Comment vivre l’évangile dans nos Eglises, au milieu des autres religions et parmi les personnes se déclarant incroyantes ? Comment ne pas s’enfermer dans une confession sous couvert de fidélité ou, inversement, ne pas se dissoudre dans une spiritualité protéiforme par désir d’ouverture ? Fussent-elles inspirées ou révélées, les croyances et pratiques religieuses sont toutes relatives, car humaines : aucune n’échappe à la condition commune. Le christianisme n’est certes pas un lot de savoirs et de rites anodins, mais il ne saurait prétendre à des connaissances exhaustives et définitives ni à des liturgies célestes. Tout en étant d’une portée universelle et définitive, la Parole inaugurale de la foi ne peut s’incarner que dans des formes passagères en se confrontant à la mouvance de la vie. Les grands thèmes qu’elle évoque ouvrent sur des vérités qui transcendent l’histoire, mais les médiations religieuses qu’elle emprunte ne peuvent user que des outils conceptuels et sociaux de fait disponibles.

La vocation chrétienne est simple et concrète : réaliser dans notre vécu personnel et collectif la libération évangélique en opérant les miracles de l’amour – la miséricorde, le pardon et le partage. Mais plus complexe est la religion chrétienne qui ne peut qu’entrevoir et ne peut célébrer qu’humainement les mystères qu’elle professe. Elle propose une voie, mais n’en est pas l’aboutissement, et elle ne vaut finalement que par ses engagements. Ce n’est qu’en transitant par des croyances et des pratiques forcément singulières et provisoires que les mystères de l’incarnation de Dieu, de la passion et de la résurrection de Jésus, du don de l’Esprit divin peuvent être vécus et qu’ils renvoient à une dimension mystique universelle, expression de la quête spirituelle de l’humanité depuis toujours. Il en découle que la foi doit se réinventer sans cesse pour éviter de trahir sa cause en sacralisant des formes dépassées, qu’elle doit en permanence réactualiser ses représentations et ses institutions, ses langages et ses rites. Son intelligibilité et sa transmission sont à ce prix.

Le monde doit l’évangile au Juif Jésus et doit au christianisme la diffusion de ce message. Mais ce n’est pas pour autant que l’évangile est l’apanage de la tradition judéo-chrétienne et des Eglises. Par delà la religion et les idoles d’une foisonnante christolâtrie, l’évangile est une bonne nouvelle pour l’humanité entière : l’annonce d’une possible libération du mal par l’amour, dès ici et dès maintenant. De fait, innombrables de par le monde sont les hommes qui, sans le savoir, vivent l’évangile, se dévouent, soignent, pardonnent et partagent. Là est le salut. Jésus n’a rien demandé de plus en énonçant les critères du Jugement dernier : il n’a fait aucune allusion à une quelconque orthodoxie ou pratique religieuse (Mat 25, 31-46). Les célébrations chrétiennes peuvent nous associer au difficile et réjouissant travail d’enfantement de Dieu parmi nous, telle est leur raison d’être, mais les engagements humanitaires et même la moindre bienveillance valent mieux que les grand-messes et les cultes quand, pervertissant la foi, ils se vouent à une adulation que Dieu déteste.

Les premiers chrétiens ont été accusés d’athéisme parce qu’ils se détournaient de la religion de leur milieu pour vivre l’évangile. L’éthique et la spiritualité sans Dieu de beaucoup de nos contemporains ne constituent-elles pas un témoignage apparenté et une pierre d’attente ? Le monde ne veut plus d’une divinité perçue comme ennemie de l’humanité, qui nie la dignité de l’homme en lui confisquant sa liberté. Et beaucoup de chrétiens ne supportent plus le « Dieu pervers » qui leur a trop souvent été imposé par les Eglises sous couvert d’amour (se reporter à Maurice Bellet). Il faut aujourd’hui se détourner de ce genre de Dieu et rejoindre ceux qui se battent contre cette calamiteuse imposture, contre les superstitions et les idolâtries, les intégrismes et les fondamentalismes, et contre la barbarie de la religion marchande. Aider l’homme à vivre humainement, c’est aider Dieu à vivre aujourd’hui et demain en nous et dans notre monde, c’est anticiper son règne d’accueil, de pardon et d’amour.

Jean-Marie Kohler.




Théologie de la Libération, repères historiques

Théologie de la Libération, repères historiques

Le théologien Yves Carrier la définit ainsi : « La théologie de la libération est à la fois une réflexion sur les pratiques pastorales de libération, un discours prophétique en faveur des opprimés et une interprétationlibératrice des textes bibliques où Dieu prend parti pour les pauvres et les exclus de la société ».

Ses origines

Elle est née au Brésil, alors que ce gigantesque pays était un immense chantier à bâtir, où la très grosse majorité de ses habitants vivait dans une misère extrême, où les différents états qui le composent n’étaient même pas reliés entre eux par des routes, où la minorité européenne détenait les terres et l’ensemble des richesses des pays latino-américains.

En 1957, Pie XII lance un appel aux missionnaires des Églises du Nord vers les Églises du Sud. Ces derniers, pleins de leurs préjugés, éduqués dans une Église hiérarchisée, occidentale, où les laïcs ont peu de place, vont vivre une expérience inégalable de rencontres entre ces deux mondes.

Déjà, en 1942, des missionnaires de la congrégation de Sainte-Croix étaient venus du Canada au Brésil. Ce sont eux les initiateurs de la théologie de la libération : venus avec la méthode de la Jeunesse ouvrière chrétienne, ils créent des cellules de JOC, de JEC puis de JUC (Jeunesse universitaire catholique) d’abord à Sao Paulo, puis dans toutes les grandes villes du Brésil. Mgr Gérard Cambron, arrivé en 1957, fera confiance aux gens humbles et comprendra très vite la nécessité de laisser se multiplier les cellules des communautés ecclésiales de base dans son diocèse d’Amazonie : ces cellules devinrent la base de la résistance à la dictature et de l’éclosion de nombreux mouvements sociaux à travers tout le continent. Ces communautés se diffusent aisément grâce aux écoles radiophoniques rurales qui s’inspirent de la méthode d’alphabétisation de Paulo Freire. « Les années 1960 sont à plusieurs titres une époque d’effervescence sociale et politique où les certitudes d’hier sont remises en question dans tous les domaines» (Relations, oct.-nov. 2011).

Vatican II a favorisé cet élan libérateur : l’Assemblée générale de l’épiscopat latino-américain s’est tenu en 1968 à Medellin (Colombie). Son objectif était de mettre au point ses orientations pastorales dans la mouvance des changements introduits par le Concile. Les évêques y reconnaissent l’existence de « péchés structuraux » qui oppriment le peuple de façon systématique et l’entraînent injustement dans la misère. L’Église a certes traditionnellement secouru les pauvres, mais ce de façon paternaliste ; on les assistait dans leurs souffrances par la charité, mais on n’essayait pas de changer les structures politiques ou sociales qui engendraient cette pauvreté.

La pauvreté n’est plus conçue comme un retard qu’il suffirait de combler ou une fatalité historique. L’amour du prochain commande l’effort de l’analyse sociale pour venir à bout de ce qui provoque la misère et l’exploitation. (Yves Carrier) Dom Helder Camara, évêque auxiliaire de Rio de Janeiro en 1955, aumônier de la JOC, comprendra l’importance de la place des laïcs pour la transformation du monde et établira en conséquence un réseau de cellules de base par diocèse et à l’échelle nationale.

Au Concile Vatican II, il organise des conférences au Collège Pio- Latino sur les enjeux du développement et de la paix dans le monde. Les cercles qu’il anime sont alors fréquentés par tous les intellectuels catholiques de l’époque (Rahner, Congar, Lebret, Chenu, Houtart etc.) qui divulgueront ensuite dans leurs écrits ces idées innovantes, qui contribueront à contrer la curie romaine hostile à Vatican II et souhaitant rester sur le statu quo.

Ses acteurs

Il faut nommer quelques personnalités exceptionnelles qui osèrent braver les pouvoirs politiques et Rome, au prix de leur vie parfois : Leonidas Proano en Equateur, Helder Camara au Brésil, Sergio Méndez Arceo au Mexique, Enrique Alvear au Chili, Oscar Romero au Salvador, et Enrique Angelli en Argentine, ces deux derniers ayant été assassinés pour leur engagement aux côtés des pauvres. Ces évêques ont refondé la théologie et le rôle de l’Église à la lumière de la réalité souffrante, découvrant ainsi dans le pauvre le vrai visage de Dieu. Ils ont été un facteur de changement dans la pratique pastorale, sociale et politique, « enclenchant avec et depuis le peuple de profondes transformations qui, comme au temps de Jésus, ont inquiété les pouvoirs politiques et religieux. » (Relations, oct.-nov. 2011) Ils ont par ailleurs adapté la liturgie aux pratiques indigènes, respectant leur civilisation millénaire.

Dès Vatican II, il y eut des résistances à Rome notamment dans la Curie, restée hostile au Concile. Jean-Paul II et Joseph Ratzinger, devenu Benoît XVI, assimilèrent cette nouvelle théologie au communisme, et la rejetèrent comme telle. Une autre peur de Rome : celle de « voir surgir une Église, peuple de Dieu où croyants et croyantes acquièrent une autonomie dans la foi et pensent leur théologie à la lumière de leur vécu ». (François Houtart. Source : DIAL)

« C’était une menace intolérable pour un pouvoir totalitaire drapé du manteau de la sainteté qui n’admet que sa manière de voir… La pensée et l’action de Jean-Paul II en Amérique latine ont freiné la rénovation du catholicisme qui était en marche avant même le Concile Vatican II » (id.)

Les évêques réformateurs ont été petit à petit remplacés par des évêques conservateurs qui se sont empressés de revenir aux anciennes pratiques, ce qui a fait reculer le catholicisme en Amérique latine. Les protestants évangéliques, très prosélytes, encouragés et aidés par les États-Unis, hantés comme le Vatican par le communisme qu’ils estiment être représenté par les partisans de la théologie de la libération, ont progressé de façon spectaculaire : de 21 millions en 1980, ils étaient entre 80 et 90 millions en 2000. La religion tient de plus en plus de place dans la nomination des Présidents (au Brésil le Président Lula, en Bolivie le Président Evo Moralès).

Les Indiens ont pris conscience de leurs droits et pouvoirs, mais ce n’est pas toujours au profit des plus démunis : au Honduras, par exemple, le coup d’État de 2009, soutenu par les États-Unis et l’Église, est une dictature qui fait fi des droits de l’homme. Il est cependant réconfortant de noter (Golias Hebdo n°132) qu’au Mexique, Mgr Samuel Ruiz, évêque du Chiapas, a résisté aux grands propriétaires terriens et aux pressions de l’Église, et a été acclamé lors de son 50ème anniversaire épiscopal (25 janvier 2010) par d’autres évêques mexicains et 30 000 fidèles.

Ses retombées dans le monde

C’est en 1971 que le théologien Gustavo Gutiérrez publia son fameux livre Teologia de la Liberacion qui donne forme à cette nouvelle théologie ; très rapidement, et sous l’influence des théologiens et des conférences données par les évêques, tel Camara, cette théologie se répandit comme une traînée de poudre dans tout le continent latino-américain ; et très vite, son influence se fit sentir dans le monde entier, chrétien, mais aussi juif et musulman. Il ne faut cependant pas passer sous silence les carences de cette théologie : même si les théologiens de la libération comprirent que le « royaume de Dieu » était incompatible avec l’injustice économique, leur arrière-plan patriarcal les empêcha de voir cette même injustice se répéter et se multiplier dans les relations entre hommes et femmes.

Nicole Palfroy




La Théologie de la Libération

La théologie de la Libération

Le concept de théologie de la libération est né en des lieux et à une époque où l’Église Institution, censée annoncer l’Évangile, était de fait le soutien actif (quelquefois en justifiant ce soutien au nom de l’Évangile !) de minorités privilégiées détenant tous les pouvoirs politiques et économiques pour faire régner les injustices et exploiter la plus grande partie de la population au mépris des droits humains les plus élémentaires. Cette situation perdure-t-elle aujourd’hui dans nos sociétés développées où la laïcité est légalement établie, même si elle n’est pas toujours respectée ? Notre société connaît des injustices de toute nature, des inégalités de revenus, de patrimoine et peut-être surtout de pouvoir et de chances qui s’aggravent sans cesse. Le nombre des « sans » (travail, papiers, logis etc.), des personnes en situation précaire est en augmentation continue. Ces injustices ne viennent pas seulement du haut, les gouvernants politiques et économiques, mais aussi de groupes sociaux soucieux avant tout de maintenir coûte que coûte, et en ignorant l’intérêt commun, des avantages qui se sont transformés de fait en privilèges, voire parfois en injustices flagrantes. Face à toutes ces situations, l’Église Institution reste le plus souvent silencieuse, sinon complice, même si heureusement il y a de remarquables exceptions.

Alors, le message libérateur de l’Évangile est plus que jamais d’actualité. Donner sens à la théologie de la libération aujourd’hui commence sans doute par se libérer soi-même ; trouver sa liberté de vivre et analyser les situations, se libérer du pessimisme ambiant et des slogans simplistes, libérer sa conscience personnelle et même se libérer du religieux. Leonardo Boff rappelait que la théologie de la libération, dont il fut l’un des pionniers au Brésil dans les années 1970, est le reflet de la réflexion sur une pratique préalable, signifiant ainsi que l’engagement de vie dans la liberté est premier. Les préceptes théologiques viennent ensuite. L’Évangile nous dit sans ambigüité que cet engagement doit être prioritairement en faveur des plus démunis, pour combattre les injustices.

Aujourd’hui encore, il arrive que l’Église officielle parle et agisse d’une manière dont nous pensons en conscience qu’elle ne va pas dans le sens de l’Évangile. Nous avons alors le devoir de réagir, d’affirmer notre liberté par rapport à l’Institution, et peu importe que notre positionnement soit à l’intérieur ou à l’extérieur de celle-ci. Comme nous l’avons dit dans notre Message d’espérance à l’occasion de notre rassemblement de Lyon 2010 : « Le message de l’Évangile ne peut plus être porté par voie d’autorité ». Continuer à faire vivre aujourd’hui la théologie de la libération apparaît bien comme l’un des enjeux du thème de ce dossier « Réforme et subversion évangélique d’hier à aujourd’hui ». Dans les articles qui suivent, Nicole Palfroy nous donne les repères historiques essentiels de la théologie de la libération, principalement en Amérique Latine, et Claude Dubois nous décrit ses prolongements dans les théologies féministes qui ont été source d’inspiration de nombreux combats des femmes à travers le monde.

Jean-Pierre Schmitz