L’égalité hommes-femmes dans la société et les religions

L’égalité hommes-femmes dans la société et les religions

La Croix du 13 janvier 2015 publie un état des lieux de la condition des femmes dans le monde, intitulé « Le long chemin de l’égalité entre les hommes et les femmes » et de fait les données qu’on y trouve dans les différents domaines sont assez affligeantes. Je m’étonne que si peu de liens soient établis entre cet état de fait et les événements tragiques que nous venons de vivre. Parmi les valeurs assassinées mercredi dernier, il y a  l’égalité entre hommes et femmes. La femme libre, la  femme libérée, représente un danger, un désordre,  pour les sociétés traditionnelles et les religions. Ah ! Ne tirons pas trop vite sur l’Islam qui, en cachant le corps des femmes, leur fait croire que c’est ainsi qu’elles sont libres. Regardons notre Eglise catholique. Dans ma paroisse de banlieue proche de Versailles, ce même dimanche de la marche pour la liberté, j’ai été accueillie par des fillettes revêtues d’une cape blanche qui remettaient la feuille d’annonces de la  semaine. Ensuite, on les a revues lors de la procession des offrandes qu’elles ont portées jusqu’au bas des marches de l’autel (Attention à la barrière du sacré !) où les garçons, enfants de chœur en aube blanche, les ont prises pour les porter à l’autel.  Leur place dans les autres processions, communion ou sortie, a toujours été seconde. Dans de telles pratiques,  l’Eglise fabrique du genre : elle assigne des rôles et des vêtements différents aux garçons et aux filles que rien ne justifie. Elle crée de jeunes petits machos et des filles habituées à rester discrètes. Et on s’étonne que l’égalité hommes-femmes peine à s’installer et qu’il existe une ségrégation dans l’emploi ? On commence par le bleu et le rose et on finit par la barbe et  la burka. Quel rapport ? C’est la même logique qui est à l’œuvre, celle de la séparation et de la discrimination sur la base de l’appartenance sexuelle. L’Eglise catholique ne peut apporter sa caution à ces exclusions. Ce n’est pas le lieu de discuter ici s’il est opportun d’avoir des prêtres féminins, mais le pape François si soucieux de rafraîchir et d’assainir les rouages de l’Eglise a une façon toute simple de procéder à un changement profond : qu’il ouvre sa hiérarchie à l’autre moitié de l’humanité, les femmes (Jacques Meurice dans Golias déc. 2014).

Alice Gombault

78220 Viroflay

FHEDLES (Femmes, Hommes, Egalité, Droits et Liberté dans les Eglises et la société

68, rue de Babylone 75007 Paris




Porter intérêt à l’Islam en train de se renouveler

Porter intérêt à l’Islam en train de se renouveler

Marcel Légaut, dans le beau chapitre 3 de « Devenir soi » ( Cerf) : « Approche et accueil de l’autre »  écrit : « La secrète appréhension [du mystère d’autrui] appelle spontanément l’homme à respecter l’autre. Elle le pousse intimement à lui porter intérêt.[…] Ce respect et cet intérêt sont assurément la base des relations entre les hommes dignes de leur humanité ». Et il ajoute que c’est à chacun  d’inventer, sous la poussée des exigences intimes qui le sollicitent, la manière singulière  de respecter autrui et de lui porter intérêt ( pages 67-68).

Voilà des années – bien avant les événements meurtriers de janvier – que je me sens  motivé pour mieux comprendre les traditions spirituelles différentes de la mienne. Sans doute à cause des questions que je me pose  sur ce qu’est devenue ma tradition catholique au cours du temps par rapport à son origine qu’est Jésus de Nazareth, je m’interroge sur la manière dont les autres traditions essaient ou pas aujourd’hui  de revenir à leur Source par delà les interprétations successives marquées par les contextes culturels et politiques où elles sont nées.  C’est une question posée à toutes les religions dans la modernité de notre temps : la fidélité en effet n’est pas la répétition mais une  réappropriation créative à nouveaux frais, car nous ne vivons plus dans le monde d’hier, d’avant-hier et des temps anciens. Se contenter de répéter est condamné à l’insignifiance et à l’indifférence. C’est Marcel Légaut qui le dit à longueur de livres. C’est la raison pour laquelle je me suis lancé à découvrir la tradition bouddhiste et  la tradition musulmane, à la fois par des lectures et aussi en regardant  souvent le dimanche matin les deux  premières émissions  de France II consacrées aux religions. Je parlerai  ici seulement de l’émission « Islam » ( de 8h45 à 9h15)  et de ce que j’ai découvert comme effort extrêmement sérieux de réflexion,  prônant la nécessité de réinterpréter dans  notre monde moderne l’héritage venant de l’enseignement de Mahomet et des origines de l’Islam, marqués par le contexte singulier où ils sont nés. Vérifiez vous-même quand  ce type de débat est au programme. Durant l’année passée il a eu lieu maints dimanches.

Le choix délibéré d’aborder cette question essentielle est extrêmement courageux alors que les conceptions  de l’Islam chez beaucoup de croyants musulmans sont plutôt traditionnelles à partir d’une lecture du Coran fondamentaliste ( comme celle des évangiles par bien des chrétiens). Les présentateurs et les invités sont d’une grande ouverture et rejoignent l’esprit et les efforts déployés jadis dans le catholicisme par « les modernistes » pour  réinterpréter les Ecritures.  Je suis en admiration devant la qualité de ces interventions qui disent clairement que dans notre monde occidental sécularisé la crédibilité du message musulman, maintenant et dans le futur, est au prix de  cette réinterprétation et de cette actualisation. Les deux dernières émissions les 4 et 10 janvier intitulées « Islam et citoyenneté » ont été remarquables.

Il ne manque pas de livres également  de la part d’auteurs musulmans qui appellent à ce travail de réappropriation nécessaire. J’en cite trois seulement qui montrent que ce travail est déjà à l’oeuvre depuis des années dans différents pays : « Les nouveaux penseurs de l’Islam » de Rachid Benzine (Albin Michel 2004, collection l’Islam des Lumières), « La construction humaine de l’Islam » de Mohammed Arkoun  ( Albin Michel, 2012 ) ; « Réformer l’Islam d’Abdou Filali-Ansary ( La Découverte poche 2005).  Les efforts de ces penseurs sont souvent  inconnus de beaucoup de français et parmi eux de chrétiens qui continuent à voir l’Islam comme une religion traditionnaliste, sans qu’ils s’aperçoivent eux-mêmes qu’ils professent un catholicisme traditionnel  peu  ou pas réfléchi. Certes, c’est un mouvement  dont on ne voit pas encore  socialement les fruits mais  ses protagonistes sont l’honneur de l’Islam comme « les  modernistes » furent en leur temps ( fin du 19ème, début du 20ème) l’honneur du christianisme catholique, que les autorités hélas  marginalisèrent. Leur fécondité a fait irrésistiblement son chemin depuis ( et ce n’est pas terminé) et il en sera de même pour les  avant-gardistes musulmans, maintenant et dans l’avenir.

Quelle que soit notre tradition spirituelle, ce travail de réappropriation  s’impose dans notre monde sécularisé, héritier des Lumières. Il n’y a pas à avoir peur. Marcel Légaut a fait un travail immense de réinterprétation de sa tradition catholique dans la modernité présente.  En sommes-nous conscients ? Avons-nous travaillé sa pensée en profondeur sur l’homme, Jésus, « Dieu » ? Se réclamer de lui l’exige. A nous de l’exprimer aujourd’hui avec nos mots et à partir de nos expériences. C’est notre responsabilité.

Jacques Musset ( adressé au réseau des amis de Marcel Légaut)

13 janvier 2015

 

 

 

 

 

 




Après les événements du 7 janvier 2015 : Ghaleb Bencheikh

Notre nation a connu une terrible épreuve. L’ignominie et le terrorisme abject ont frappé au cœur de Paris. Un véritable carnage. Et nous ne pouvons pas nous contenter seulement de dénoncer ces actes qui nous révulsent et de condamner leurs auteurs, sans réserve, ni nous résoudre dans une résignation morose à subir la prochaine attaque… D’ailleurs, qui dit dénoncer entraîne aussitôt qu’il faut annoncer : clamer haut et fort qu’aucune raison, si légitime soit-elle, ne saurait justifier le massacre des innocents et aucune cause, si noble soit-elle, ne prépose la terreur aveugle. Nous scandons jusqu’au ressassement ce que nous avons toujours proclamé : on ne peut pas et on ne doit pas se prévaloir d’un idéal religieux pour semer la haine.

Il se trouve que des individus fanatisés affiliés à des groupes islamistes djihadistes ont décidé de déclencher une conflagration généralisée s’étalant sur un arc allant depuis le nord Nigéria jusqu’à l’Île de Jolo. Et, l’élément islamique y est franchement impliqué. Chaque jour que Dieu fait, des dizaines de vies sont fauchées par une guerre menée au nom d’une certaine idée de l’Islam avec toutes les logorrhées dégénérées qui usurpent son vocabulaire et confisquent son champ sémantique, devenus anxiogènes. Les exactions qui sont commises nous scandalisent et offensent nos consciences. L’incendie ne semble pas fixé, bien au contraire, ses flammes voudraient nous atteindre en Europe et nous brûler, chez nous, en France.

Cette guerre réclame de nous tous, qui que nous soyons, hommes et femmes de bonne volonté, mais surtout de nous autres musulmans de l’éteindre. Il est de notre responsabilité d’agir et de nous opposer à tout ce qui l’attise et l’entretient. Nous ne le faisons pas pour obéir à telle injonction ni parce que nous sommes sommés de nous « désolidariser ». Nous agissons de la sorte, avec dignité, mus que nous sommes par une très haute idée de l’humanité et de la fraternité.

Nous ne cèderons jamais à la psychose. C’est une déclaration de résistance et d’insoumission face à la barbarie. C’est aussi notre attachement viscéral à la vie, à la paix et à la liberté. Après l’affliction et la torpeur, il est temps de reconnaître, dans la froideur d’esprit et la lucidité, les fêlures graves d’un discours religieux intolérant et les manquements à l’éthique de l’altérité confessionnelle qui perdurent depuis des lustres dans des communautés musulmanes ignares, déstructurées et crispées, repliées sur elles-mêmes.

En effet, le drame réside dans le discours martial puisé dans la partie belligène du patrimoine religieux islamique – conforme à une vision du monde dépassée, propre à un temps éculé – qui n’a pas été déminéralisée ni dévitalisée. Des sermonnaires doctrinaires le profèrent pour « défendre » une religion qu’ils dénaturent et avilissent. Plus que sa caducité ou son obsolescence, il est temps de le déclarer antihumaniste.

Au-delà des simples réformettes, par-delà le toilettage, plus qu’un aggiornamento, plus qu’un rafistolage qui s’apparentent tous à une cautérisation d’une jambe en bois, c’est à une refondation de la pensée théologique islamique qu’il faut en appeler, je ne cesse pour ma part, de le requérir et je m’étais égosillé à l’exprimer. En finir avec la « raison religieuse » et la « pensée magique », se soustraire à l’argument d’autorité, déplacer les préoccupations de l’assise de la croyance vers les problématiques de l’objectivité de la connaissance, relèvent d’une nécessité impérieuse et d’un besoin vital. L’on n’aura plus à infantiliser des esprits ni à culpabiliser des consciences.  Les chantiers sont titanesques et il faut les entreprendre d’urgence : le pluralisme, la laïcité, la désintrication de la politique d’avec la religion,  l’égalité foncière entre les êtres, la liberté d’expression et de croyance, la garantie de pouvoir changer de croyance, la désacralisation de la violence, l’Etat de droit sont des réponses essentielles et des antidotes primordiaux exigés.

Ce n’est plus suffisant de clamer que ces crimes n’ont rien à voir avec l’islam. Le discours incantatoire ne règle rien et le discours imprécatoire ne fait jamais avancer les choses.  Ce n’est plus possible de pérorer que l’islam c’est la paix, c’est l’hospitalité, c’est la générosité… Bien que nous le croyions fondamentalement et que nous connaissions la magnanimité et la miséricorde enseignées par sa version standard, c’est bien aussi une compréhension obscurantiste, passéiste, dévoyée et rétrograde d’une partie du patrimoine calcifié qui est la cause de tous nos maux. Et il faut tout de suite la dirimer. Nous ne voulons pas que la partie gangrène le tout. Les glaciations idéologiques nous ont amenés à cette tragédie généralisée. Nous devons les dégeler. La responsabilité nous commande de reconnaître l’abdication de la raison et la démission de l’esprit dans la scansion de l’antienne islamiste justifiée par une lecture biaisée d’une construction humaine sacralisée et garantie par « le divin ». Il est temps de sortir des enfermements doctrinaux et de s’affranchir des clôtures dogmatiques. L’historicité et l’inapplicabilité d’un certain nombre de textes du corpus religieux islamique sont d’évidence, une réalité objective. Nous l’affirmons. Et nous en tirons les conséquences. Je regrette que nous ne l’ayons pas fait dans notre pays, en France. Aucun colloque de grande envergure n’a pu se tenir, aucun symposium important n’a été organisé en vue de subsumer la violence « inhérente » à l’islam ; pas la moindre conférence sérieuse n’a été animée pour pourfendre les thèses islamistes radicales. Il est vrai que la pusillanimité et la frilosité de nos hiérarques nous ont causés beaucoup de torts. Leur incurie nous laisse attendre, tétanisés, la tragédie d’après. Face à la barbarie, il vaut mieux vivre peu, debout, digne et en phase avec ses convictions humanistes que de vivre longtemps en louvoyant, en étant complice, par l’inaction, de ce qu’on réprouve.

Encore de nos jours, dans de nombreux pays, à populations musulmanes, des régimes politiques sévissent sans légitimité démocratique. Ils gouvernent en domestiquant la religion et en idéologisant la tradition. Ils manipulent la révélation pour des fins autres que spirituelles. Quel crédit peut-on accorder à leur participation à la coalition qui bombarde le prétendu « Etat islamique » alors que les criminels fous furieux du califat de la terreur appliquent leurs doctrines et soutiennent leurs thèses ? La monstruosité idéologique de l’EIIL, dénommée Daesh, c’est le wahhâbisme en actes, rien d’autre. C’est le salafisme dans les faits, la cruauté en sus.

Nous sommes encore, dans des contrées, sous « climat » islamique, à l’ère de la criminalisation de l’apostasie, des châtiments corporels, de la minoration de la femme, de la captation des consciences et de la discrimination fondée sur la base religieuse. Et cela au vingt-et-unième siècle, après en avoir « mangé » une décade et demie ! Or, on ne jauge le degré d’avancement éthique d’une société qu’à l’aune du sort des minorités en leur sein. Même si, in fine, dans une société libre, laïque et démocratique, il n’y a de majorité et de « minorité » qu’au Parlement. Parce que le citoyen y est appréhendé in abstracto de l’appartenance confessionnelle ou d’autres spécificités singulières…à quand la citoyenneté pour tous, chrétiens, yézidis, bahaïs, juifs, athées ?

Un corpus polémologique virulent a existé dans la tradition islamique classique. Il est le véritable et le seul référentiel des groupes djihadistes. Il doit être totalement proscrit. Nous avons la responsabilité et le devoir de combattre la réactivation de tous les processus qui l’installent et l’érigent en commandements célestes. Il incombe aux dignitaires religieux, aux imams, aux muphtis et aux théologiens de décréter plus que son inconvenance, mais le reconnaître comme attentatoire à la dignité humaine et contraire à l’enseignement d’amour, de bonté et de miséricorde que recèle grandement la Tradition. Renouer surtout avec l’humanisme d’expression arabe qui a prévalu en contextes islamiques à travers l’histoire et le conjuguer avec toutes les spiritualités et les conceptions philosophiques éclairées du progrès et de la civilisation. Il est consternant que cet humanisme soit oblitéré, effacé des mémoires et totalement occulté. Les noms d’al-Asma ’i, de Tawhidi, de Miskayawayh sont méconnus à cause d’une présentation de l’histoire atrophiée et mutilante. C’étaient eux et leurs émules qui avaient assis les fondements d’une civilisation impériale à l’architecture palatiale défiant l’éternité. Il est plus affligeant encore que, dans la régression terrible que nous connaissons, ces grands noms soient ignorés de leurs propres et lointains descendants.

Savoir endiguer la déferlante extrémiste, ravaler le délabrement moral, guérir du malaise existentiel, en finir avec l’indigence intellectuelle et la déshérence culturelle. Aller vers l’universel. Ne pas s’arcbouter sur les particularismes irrédentistes. Telle est la vision programmatique pour sortir de l’ornière dans laquelle nous nous débattons. L’extrémisme est le culte sans la culture ; le fondamentalisme est la croyance sans la connaissance ; l’intégrisme est la religiosité sans la spiritualité.

L’éducation, l’instruction, l’acquisition du savoir, la science et la connaissance sont les maîtres-mots combinés à la culture et l’ouverture sur le monde avec l’amour du beau et l’inclination pour les valeurs esthétiques afin de libérer les esprits de leurs prisons, élever les âmes, flatter les sens, polir les cœurs et les assainir de tous les germes du ressentiment et de la haine.

Gageons qu’après cette terrible tragédie, il y aura un véritable éveil des consciences afin de conjurer les ombres maléfiques de l’intolérance et du rejet pour construire ensemble, chez nous, en France, une nation solidaire et fraternelle avec un engagement commun au service de la justice et de la paix. Cette nation reconnaîtra tous ses enfants sans exclusive, sans ostracisme. Notre modèle de vie dans une société ouverte, libre et démocratique, respectueuse des options métaphysiques et garante des orientations spirituelles de ses membres, pourra être transmis ailleurs et devra inspirer davantage les sociétés majoritairement musulmanes. Pour peu, surtout, que les rapports internationaux ne soient plus empreints de realpolitik ni d’indignations sélectives, ni de complaisance vis-à-vis des autocrates, ni de compromission avec des Etats « intégristes ». Faisons de cet événement tragique un avènement spécifique : un moment historique, inaugural d’une ère promise d’entente et de paix entre les peuples et les nations.

                                                                                                                   Ghaleb BENCHEIKH




Discours du Pape François : rencontre mondiale des mouvements populaires

Discours du pape aux participants de la Rencontre mondiale des mouvements populaires

 

La Rencontre mondiale des mouvements populaires s’est tenue au Vatican du 27 au 29 octobre 2014. Lors de sa rencontre avec les participants le 28, le pape a prononcé un discours  dont vous trouverez ci-après la version intégrale traduite de l’italien.

Encore une fois, bonjour,

je suis heureux d’être parmi vous, d’ailleurs, je vais vous faire une confidence : c’est la première fois que je viens ici, je n’y étais jamais venu. Comme je vous le disais, j’éprouve une grande joie et je vous souhaite chaleureusement la bienvenue.

Merci d’avoir accepté cette invitation pour débattre des nombreux graves problèmes sociaux qui affligent le monde d’aujourd’hui, vous qui vivez l’inégalité et l’exclusion dans votre propre chair. Merci au Cardinal Turkson pour son hospitalité, merci, Éminence, pour votre travail et vos paroles.

Cette rencontre des mouvements populaires est un signe, un grand signe : vous êtes venus mettre en présence de Dieu, de l’Eglise, des peuples, une réalité qui est souvent passée sous silence. Les pauvres ne subissent pas seulement l’injustice mais ils luttent aussi contre elle !

Ils ne se contentent pas de promesses illusoires, d’excuses ou d’alibis. Ils n’atpape-photo_discours_mouvements populairestendent pas non plus, les bras croisés, l’aide des ONG, des plans d’aide ou des solutions qui ne viennent jamais ou, si elles viennent, arrivent de telle façon qu’elles vont dans un sens qui est d’anesthésier ou de domestiquer, c’est plutôt dangereux. Vous sentez que les pauvres n’attendront plus et exigent d’être des protagonistes ; ils s’organisent, étudient, travaillent, réclament et, surtout, pratiquent cette solidarité très spéciale qui existe entre ceux qui souffrent, entre les pauvres, et que notre civilisation semble avoir oubliée, ou au moins a très envie d’oublier.

La solidarité est un mot qui ne plait pas toujours ; je dirais que parfois nous l’avons transformé en un « gros mot » à ne pas utiliser. Cependant, c’est un mot qui signifie beaucoup plus que quelques actes de générosité sporadiques. C’est penser et agir en termes de communauté, de priorité de la vie de tous contre l’appropriation des biens par quelques-uns. C’est également lutter contre les causes structurelles de la pauvreté, l’inégalité, le manque de travail, de terre et de logement, le déni des droits sociaux et du travail. C’est affronter les effets destructeurs de l’empire de l’argent : les déplacements forcés, les émigrations douloureuses, le trafic des personnes, la drogue, la guerre, la violence et toutes ces réalités que beaucoup d’entre vous subissent et que nous sommes tous appelés à transformer. Solidarité, entendue dans son sens le plus profond, est une manière de faire l’histoire, et c’est cela que font les mouvements populaires.

Notre rencontre ne répond pas à une idéologie. Vous ne travaillez pas avec des idées, vous travaillez avec des réalités comme celles que j’ai mentionnées et bien d’autres dont vous m’avez parlé. Vous avez les pieds dans la boue et les mains dans la chair. Vous sentez le quartier, le peuple, la lutte ! Nous voulons que votre voix qui en général est peu  entendue, soit entendue. Peut-être parce qu’elle dérange, peut-être parce que votre cri gêne, peut-être parce qu’on a peur du changement que vous exigez, mais, sans votre présence, sans aller vraiment aux périphéries, les bonnes propositions et les bons plans dont nous entendons souvent parler dans les conférences internationales restent dans le domaine de l’idée, c’est « mon » plan.

On ne peut affronter le scandale de la pauvreté en promouvant des stratégies de limitation qui se contentent seulement de tranquilliser et de transformer les pauvres en êtres domestiqués et inoffensifs. Quelle tristesse de voir que, derrière l’allégation d’œuvres altruistes, on réduit l’autre à la passivité, on le dénie, ou, pire encore, que se cachent des entreprises et des ambitions personnelles. Jésus les appellerait hypocrites. Quel beau changement que de voir les peuples en mouvement, en particulier leurs membres les plus pauvres et les jeunes. Alors, oui, on sent le vent de la promesse qui ravive l’espoir d’un monde meilleur. Mon désir est que ce vent se transforme en un ouragan d’espérance.

Notre rencontre répond à un désir très concret, quelque chose que tout père, toute mère veut pour ses propres enfants ; un désir qui devrait être à la portée de tous,  mais qu’aujourd’hui, nous voyons avec tristesse de plus en plus éloigné pour la majorité des gens : une terre, un toit et un travail. C’est étrange, mais si j’en parle, certains disent que le Pape est communiste. Ils ne comprennent pas que l’amour des pauvres est au cœur de l’Evangile. Une  terre, un toit et un travail, ce pourquoi vous luttez, sont des droits sacrés. Exiger cela n’est pas du tout étrange, c’est la doctrine sociale de l’Eglise. Je vais m’arrêter un peu sur chacun d’eux, parce que vous les avez choisis comme devise pour cette rencontre.

 

Terre. Au début de la création, Dieu a créé l’homme, gardien de son œuvre, le chargeant de la cultiver et de la protéger. Je vois qu’il y a ici des dizaines de paysans et de paysannes et je me félicite avec eux parce qu’ils protègent la terre, la cultivent et le font en communauté. Je suis préoccupé par le déracinement de tant de frères paysans qui souffrent pour cela, et non pas à cause de guerres ou de catastrophes naturelles. L’accaparement des terres, la déforestation, l’appropriation de l’eau, les pesticides inadéquats sont quelques-uns des maux qui arrachent l’homme à sa terre natale. Cette séparation douloureuse n’est pas seulement physique, mais aussi existentielle et spirituelle, car il existe une relation avec la terre qui met la communauté rurale et son mode de vie particulier en déclin notoire et même en danger d’extinction.

L’autre dimension du processus global actuel est la faim. Lorsque la spéculation financière conditionne le prix des aliments, en les traitant comme n’importe quelle marchandise, des millions de personnes souffrent et meurent de faim. Par ailleurs, des tonnes de nourriture sont jetées. Ceci est un véritable scandale. La faim est un crime, l’alimentation est un droit inaliénable. Je sais que certains d’entre vous appellent à une réforme agraire pour résoudre certains de ces problèmes, et laissez-moi vous dire que dans certains pays, et ici je cite le Compendium de la Doctrine sociale de l’Église, « la réforme agraire devient donc, outre, une nécessité politique, une obligation morale »(CSDC, 300).

Je ne suis pas le seul à le dire, c’est dans le Compendium de la Doctrine sociale de l’Eglise. S’il vous plaît, continuez la lutte pour la dignité de la famille rurale, pour l’eau, pour la vie et pour que chacun puisse bénéficier des fruits de la terre.

Deuxièmement, un toit. Je l’ai dit et je le répète : un toit pour chaque famille. Nous ne devons jamais oublier que Jésus est né dans une étable, parce qu’il n’y avait pas de place où le loger ; que sa famille a dû quitter sa propre maison et fuir en Egypte, persécutée par Hérode. Aujourd’hui, il y a beaucoup de familles sans toit, soit parce qu’elles n’en ont jamais eu soit parce qu’elles l’ont perdu pour diverses raisons. Famille et logement vont de pair. Mais pour qu’un toit soit une maison, il doit avoir une dimension communautaire : c’est en fait dans le quartier que la grande famille de l’humanité commence à se construire, à partir du plus proche, de la vie en commun avec ses voisins. Aujourd’hui, nous vivons dans de grandes villes qui se montrent modernes, fières et même vaniteuses. Des villes qui offrent d’innombrables plaisirs et du bien-être pour une minorité heureuse, mais qui refusent un toit à des milliers de nos voisins et frères, y compris des enfants, et que nous appelons avec élégance, « les personnes sans domicile fixe ». Il est curieux de voir comment dans le monde des injustices, abondent les euphémismes. On n’utilise pas des mots précis, on traduit la réalité par un euphémisme. Une personne, une personne ségréguée, une personne mise de côté, une personne souffrant de la misère, de la faim, est une personne sans domicile fixe : une expression élégante, non ? Vous devez toujours chercher – je pourrais me tromper dans quelques cas – mais en général, derrière un euphémisme, il y a un délit.

Nous vivons dans des villes qui construisent des tours, des centres commerciaux, s’engagent dans des affaires immobilières, mais elles abandonnent une partie d’elles-mêmes en marge, dans les périphéries. Qu’il est pénible d’entendre que les quartiers pauvres sont marginalisés, ou, pire encore, qu’on veut les éradiquer ! Cruelles sont les images des déplacements forcés, des bulldozers démolissant les baraques, images semblables à des images de guerre. Et nous en sommes témoins aujourd’hui.

Vous savez que dans la plupart des quartiers populaires où vivent beaucoup d’entre vous subsistent des valeurs qui sont aujourd’hui oubliées dans les centres enrichis. Ces habitats sont des lieus bénis avec leur riche culture populaire : là l’espace public est non seulement un lieu de passage, mais une extension de sa propre maison, un lieu où des liens peuvent se former avec le voisinage. Comme elles sont belles ces villes qui surmontent la méfiance maladive et qui intègrent ceux qui sont différents et font de cette intégration un nouveau facteur de développement. Comme elles sont belles ces villes qui, dans leur conception architecturale même, sont pleines d’espaces qui unissent, relient et favorisent la reconnaissance de l’autre ! Donc, ni déracinement ni marginalisation : nous devons suivre la ligne de l’intégration urbaine ! Ce mot doit, désormais, remplacer totalement le mot de déracinement, mais aussi ces projets qui prétendent revernir les quartiers pauvres, embellir les périphéries et « maquiller » les plaies sociales au lieu de les guérir par la promotion d’une intégration authentique et respectueuse. C’est une sorte d’architecture de façade, non? Et cela va ainsi dans cette direction. Continuons à travailler pour que toutes les familles aient un logement et que tous les quartiers aient une infrastructure adéquate (tout-à-l’égout,  lumière, gaz, asphalte et je continue : écoles, hôpitaux, salles de premiers soins, clubs sportifs et toutes les choses qui créent les liens et unissent, accès aux soins de santé – je l’ai déjà dit –  à l’éducation et à la sécurité des bien).

Troisièmement, un travail. Il n’y a pas de pauvreté matérielle pire – je tiens à le souligner – il n’y a pas de pauvreté matérielle pire que celle qui ne permet pas de gagner son pain et prive quelqu’un de la dignité du travail. Le chômage des jeunes, le travail informel et le manque de droits des travailleurs ne sont pas inévitables, ils résultent d’une option sociale antérieure, d’un système économique qui place le profit au-dessus de l’homme ; si le profit est économique, le mettre au-dessus de l’humanité ou au-dessus de l’homme, c’est l’effet d’une culture du déchet qui considère l’être humain en lui-même comme un bien de consommation, qui peut être utilisé et ensuite jeté.

Aujourd’hui, ajoutée au phénomène de l’exploitation et de l’oppression, il y a une nouvelle dimension dure de l’injustice sociale ; ceux qui ne peuvent pas s’intégrer, les exclus sont mis au rebus, considérés comme « en surplus ». Ceci est la culture du déchet et je voudrais développer ce sujet, bien que je ne l’aie pas écrit, mais je viens de m’en souvenir maintenant. Cela se produit lorsque le centre d’un système économique est le dieu de l’argent, et non pas l’homme, la personne humaine. Oui, au centre de tout système social ou économique doit être placée la personne, image de Dieu, créée pour être le dénominateur de l’univers. Lorsque la personne est déplacée et qu’arrive à sa place le dieu de l’argent, il y a cette inversion des valeurs.

Et, pour le rendre imagé, je me souviens d’un enseignement de l’année 1200 environ. Un rabbin juif expliquait à ses fidèles l’histoire de la tour de Babel, et alors il racontait que pour construire cette tour de Babel, beaucoup d’efforts étaient nécessaires; il fallait fabriquer les briques, et pour faire les briques il fallait avoir de la boue et apporter de la paille, et pétrir la boue avec de la paille, puis la découper en carrés, puis la sécher, puis la faire cuire, et lorsque les briques étaient cuites et froides, les prendre pour construire la tour.

Si une brique tombait – une brique revenait très cher étant donné tout ce travail – c’était presque une tragédie nationale. Celui qui l’avait laissée tomber était puni ou chassé, ou je ne sais pas ce qu’on lui faisait, mais si un travailleur tombait, rien ne se passait. C’est ce qui arrive lorsque la personne est au service du dieu de l’argent, et cette histoire était racontée par un rabbin juif, en l’an 1200, expliquant ces choses terribles.

Et en ce qui concerne le rejet, il faut aussi faire attention à ce qui se passe dans notre société. Je répète des choses que j’ai dites, qui sont dans Evangelii Gaudium. Aujourd’hui, des enfants sont éliminés parce que le taux de natalité dans de nombreux pays sur terre a diminué, ou par manque de nourriture ou parce qu’ils se trouvent tués avant d’être nés.

On se débarrasse des personnes âgées, parce qu’elles sont inutiles, elles ne produisent pas, ni les enfants ni les personnes âgées ne produisent, alors, avec des systèmes plus ou moins sophistiqués, elles sont lentement abandonnées et maintenant, comme dans cette crise, il est nécessaire de récupérer un certain équilibre, nous assistons à un troisième rejet très douloureux : l’abandon des jeunes. Des millions de jeunes – je ne veux pas donner un chiffre, parce que je ne le connais pas exactement et celui que j‘ai lu me semble un peu exagéré – des millions de jeunes sont rejetés du travail, chômeurs.

Dans les pays d’Europe, et ce sont des statistiques très claires, ici en Italie, un peu plus de 40% des jeunes sont chômeurs; vous savez ce que signifie 40% des jeunes – toute une génération, l’annulation de toute une génération pour maintenir l’équilibre. Dans un autre pays européen, c’est plus de 50% et dans ce pays avec 50%, dans le sud c’est 60%,. Ce sont des chiffres clairs, à savoir du rebut. Rejet des enfants, des personnes âgées, qui ne produisent pas et nous devons sacrifier une génération de jeunes gens, les déchets de jeunes, pour être en mesure de maintenir et de remettre d’aplomb un système au centre duquel est placé le dieu de l’argent et non la personne humaine.

Malgré cette culture du déchet, cette culture des surplus, beaucoup d’entre vous, travailleurs exclus, les surplus de ce système, vous avez inventé votre propre travail avec tout ce qui semblait ne plus pouvoir être utilisé mais vous, avec votre savoir-faire artisanal que Dieu vous a donné, avec votre quête, avec votre solidarité, avec votre travail communautaire, avec votre économie populaire, vous avez réussi et vous êtes en train de réussir. Et permettez-moi de vous le dire, en plus du travail, c’est de la poésie ! Merci.

Désormais, chaque travailleur, qu’il soit plus ou moins dans le système formel du travail salarié, a droit à une rémunération convenable, à la sécurité sociale et à la couverture de la retraite. Ici, il y a les cartoneros, les recycleurs, les marchands ambulants, les tailleurs, les artisans, les pêcheurs, les paysans, les maçons, les mineurs, les ouvriers d’entreprises récupérées, les membres de coopératives de tous types et les personnes occupant des emplois les plus communs, qui sont exclus des droits des travailleurs, qui se voient refuser la possibilité d’avoir un syndicat, qui n’ont pas de revenu suffisant et stable. Aujourd’hui, je veux joindre ma voix à la leur et les accompagner dans la lutte.

Au cours de cette rencontre, vous avez également parlé de Paix et d’Ecologie. C’est logique: il ne peut pas y avoir de terre, il ne peut y avoir de toit, il ne peut y avoir de travail si nous n’avons pas la paix et si nous détruisons la planète. Ce sont des sujets si importants que les peuples et leurs organisations de base ne peuvent manquer d’en débattre. Ils ne peuvent pas rester uniquement dans les mains des dirigeants politiques. Tous les peuples de la terre, tous les hommes et femmes de bonne volonté, nous devons tous élever notre voix pour la défense de ces deux dons précieux : la paix et la nature. La sœur Terre Mère, comme l’a appelée Saint François d’Assise.

J’ai dit il y a peu, et je le répète, que nous sommes en train de vivre la troisième guerre mondiale, mais par morceaux. Il existe des systèmes économiques qui doivent faire la guerre pour survivre. Alors on fabrique et on vend des armes et avec cela, les bilans des économies qui sacrifient l’homme aux pieds de l’idole de l’argent, deviennent évidemment assainis. On ne pense pas aux enfants souffrant affamés dans les camps de réfugiés, on ne pense pas aux déplacements forcés on ne pense pas aux maisons détruites; on ne pense pas non plus à tant de vies détruites. Combien de souffrance, combien de destruction, combien de douleur ! Aujourd’hui, chères sœurs et chers frères, le cri de la paix s’élève dans chaque région de la terre, dans chaque peuple, dans chaque cœur et dans les mouvements populaires : Plus jamais la guerre !

Un système économique centré sur le dieu de l’argent a aussi besoin de saccager la nature, de saccager la nature pour soutenir le rythme effréné de consommation qui lui est inhérent. Le changement climatique, la perte de la biodiversité, la déforestation montrent déjà leurs effets dévastateurs dans les grands cataclysmes dont nous sommes témoins, et dont vous êtes ceux qui souffrent le plus, les humbles, vous qui vivez près des côtes dans des logements précaires ou qui êtes très vulnérables économiquement au risque de tout perdre face à une catastrophe naturelle. Frères et sœurs : la création n’est pas une propriété, dont nous pouvons disposer selon notre plaisir ; et c’est encore moins la propriété de certains, de quelques-uns. La création est un don, elle est un cadeau, un don merveilleux que Dieu nous a fait pour que nous en prenions soin et l’utilisions pour le bénéfice de tous, toujours avec respect et gratitude. Peut-être savez-vous que je prépare une encyclique sur l’écologie : soyez certains que vos préoccupations y seront présentes. Je vous remercie, je profite de l’occasion pour vous remercier de la lettre que m’ont fait parvenir à ce sujet les membres de Via Campesina, la Fédération des Cartoneros et tant d’autres frères.

Nous parlons de la terre, d’un travail, d’un toit. Nous parlons de travailler pour la paix et de prendre soin de la nature. Pourquoi alors nous habituons-nous à voir comment le travail digne se détruit, comment beaucoup de familles sont expulsées, comment les paysans sont chassés, comment la guerre est engagée et la nature victime de violence ? Parce que dans ce système l’homme, la personne humaine a été enlevée du centre et remplacée par quelque chose d’autre. Parce que l’on rend un culte idolâtre à l’argent. Parce que l’on a globalisé l’indifférence ! L’indifférence a été globalisée : pourquoi devrais-je me soucier de ce qui arrive aux autres tant que je peux défendre mon bien propre ? Parce que le monde a oublié Dieu, qui est Père ; il est devenu orphelin parce qu’il a laissé Dieu de côté.

Certains d’entre vous ont dit : on ne peut plus supporter ce système. Nous devons le changer, nous devons remettre la dignité humaine au centre et construire sur ce pilier les structures sociales alternatives dont nous avons besoin. Ce doit être fait avec courage, mais aussi avec intelligence. Avec ténacité, mais sans fanatisme. Avec passion, mais sans violence. Et tous ensemble, abordant les conflits sans y rester piégés, cherchant toujours à résoudre les tensions pour atteindre un niveau plus élevé d’unité, de paix et de justice. Nous, chrétiens, avons quelque chose de très beau, une ligne d’action, un programme, nous pourrions dire révolutionnaire. Je vous recommande vivement de le lire, de lire les Béatitudes qui sont dans le chapitre 5 de Saint Matthieu et 6 de Saint Luc 6 (cf. Matthieu 5, 3 et Luc 6,20) et de lire le passage de Matthieu 25. Je l’ai dit aux jeunes à Rio de Janeiro, avec ces deux choses ils ont le programme d’action.

Je sais que parmi vous il y a des personnes différentes par leurs religions, leurs métiers, leurs idées, leurs cultures, leurs pays, leurs continents. Aujourd’hui vous pratiquez ici la culture de la rencontre, si différente de celle de la xénophobie, de la discrimination et de l’intolérance, dont nous sommes si souvent témoins. Parmi les exclus, il y a cette rencontre des cultures où l’ensemble n’annule pas la particularité, l’ensemble n’annule pas la particularité. Voilà pourquoi j‘aime l’image du polyèdre, une figure géométrique aux multiples visages. Le polyèdre reflète la confluence de toutes les parties qui conservent leur originalité en lui. Rien ne se dissout, rien ne se détruit, rien n’est dominé, tout est intégré, tout est intégré. Aujourd’hui, vous êtes également à la recherche de cette synthèse entre le local et le global. Je sais que vous travaillez jour après jour dans ce qui est proche et concret, dans votre territoire, dans votre quartier, dans votre lieu de travail : je vous invite aussi à poursuivre la recherche de ce point de vue plus large ; puissent vos rêves voler haut et tout embrasser !

Par conséquent, la proposition dont certains d’entre vous m’ont parlé me semble importante, que ces mouvements, ces expériences de solidarité, qui se développent à partir d’en bas, du sous-sol de la planète, confluent, soient plus coordonnées, se rencontrent, comme vous l’avez fait ces jours-ci. Attention, il n’est jamais bon de renfermer un mouvement dans des structures rigides, c’est pourquoi j’ai dit « se rencontrer », et c’est encore moins bon d’essayer de l’absorber, de le diriger ou de le dominer ; les mouvements libres ont leur propre dynamique, mais oui, nous devons essayer de marcher ensemble. Nous sommes dans cette salle, qui est  l’ancienne salle du synode ; maintenant il y en a une nouvelle, et synode veut dire, en fait, « marcher ensemble » : que cela soit un symbole du processus que vous avez lancé et que vous êtes en train de continuer !

Le mouvements populaires expriment le besoin urgent de revitaliser nos démocraties, si souvent détournées par d’innombrables facteurs. Il est impossible d’imaginer un avenir pour la société sans la participation active des grandes majorités et qui dépasse les procédures logiques de la démocratie formelle. La perspective d’un monde de paix et de justice durable nous appelle à surmonter l’assistanat paternaliste ; il exige de nous la création de nouvelles formes de participation qui incluent les mouvements populaires et l’animation des structures gouvernementales locales, nationales et internationales avec ce torrent d’énergie morale qui découle de l’implication des exclus dans la construction d’un destin commun. Et ce, avec un esprit constructif, sans ressentiment, avec amour.

Je vous accompagne de tout mon cœur sur cette route. Disons ensemble avec notre cœur : aucune famille sans logement, aucun paysan sans terre, aucun travailleur sans droits, aucune personne sans la dignité que donne le travail.

Chers frères et sœurs : continuez votre lutte, faites du bien à nous tous. C’est une bénédiction de l’humanité. Je vous laisse en cadeau souvenir, avec ma bénédiction, quelques chapelets fabriqués par des artisans, des cartoneros et des travailleurs de l’économie populaire d’Amérique latine.

Et en vous accompagnant, je prie pour vous, je prie avec vous et je veux demander à Dieu notre Père de vous accompagner et de vous bénir, de vous remplir de son amour et de vous accompagner sur le chemin, vous donnant avec abondance cette force qui nous maintient debout : cette force est l’espérance, l’espérance qui ne déçoit pas. Merci.

Traduction de Lucette Bottinelli




Un lieu multiculturel…

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Qui est mon prochain  dans une société multiculturelle ?

Cette question sera le thème de notre prochaine Assemblée Générale à Rezé-les-Nantes les 28, 29, 30 novembre 2014.

Le monde est devenu un « village » par les moyens de communication qui circulent à grande vitesse. Les populations « bougent » de pays en pays pour des études, du travail, quitter des zones de guerre et de maltraitance malgré les risques encourus, les naufrages et le mauvais accueil dans de nombreux pays.

Dans notre quotidien nous vivons la rencontre de populations diversifiées, comment vivre l’inclusion comme nouveau modèle du « vivre ensemble » ? Comment proposer une société ouverte à tous quelles que soient leurs situations, leurs particularités ? Cette société ne peut se fonder que sur le respect des libertés, sur les droits fondamentaux en se basant sur les principes de non discrimination et de solidarité.

Comment une société inclusive peut-elle garantir à chacun une réelle participation sociale, économique, culturelle et civique en respectant la dignité des personnes, leurs capacités et leurs différences ? L’avancée vers une société inclusive passe par des relations de proximité, la connaissance des modes de vie, des cultures, tout en permettant un vivre ensemble respectueux des différences.

Un lieu à Orléans permet de vivre l’interculturel, l’interconvictionnel ce lieu a été mis en place en 1975 par Pierre de Givenchy soutenu à l’époque par l’Evêque Guy-Marie Riobé.

Depuis près de 40 ans, ce lieu permet la cohabitation fraternelle de différentes formes d’expressions humaines, culturelles, spirituelles et la valorisation des personnes par l’expression écrite, artistique, la pratique de la méditation, du silence.

Une vingtaine de groupes se rassemblent dans ce lieu. En particulier l’association « Vivre et l’Ecrire » qui fête ses 30 ans cette année. Cette association s’adresse à des jeunes qui écrivent des textes, des poèmes, des lettres. Ces textes écrits par des jeunes sont réunis pour en faire des livres, une cinquantaine ont été édités. « Vivre et l’Ecrire » a essaimé un peu partout en France, sept associations sont réunies dans une fédération avec cette phrase comme emblème : « tout être humain est porteur d’une parole ».

L’association SESAME favorise avec convivialité les échanges et les rencontres dans les domaines : artistique, culturel et social. Les objectifs sont d’aider à rompre l’isolement, de restaurer et maintenir les liens sociaux, de redonner confiance en soi.

 « CULTURE ET SPIRITUALITES » est un lieu d’échanges entre différentes cultures, spiritualités ou philosophies. Elle réunit des personnes de diverses convictions : agnostiques, bouddhistes, catholiques, hindouistes, musulmans, protestants… Son but est de favoriser la rencontre et le dialogue entre des personnes désireuses d’appréhender des cultures qui leur sont étrangères.

 Le « KTT » est une Centre de méditation et d’étude du bouddhisme. Le sigle KTT est l’abréviation de trois mots Tibétains et signifie le rattachement à un lieu où sont transmis tous les aspects de l’enseignement du Bouddha Sakyamuni.

Le « ZEN » issu d’une tradition trois fois millénaire contribue à l’épanouissement artistique et spirituel. Il s’agit de laisser se faire l’acte créateur à chaque instant.

L’Eglise KIMBANGUISTE se retrouve pour des temps de célébration, KIMBANGU  est un nom qui signifie « celui qui témoigne et révèle le sens caché des choses ».

Un groupe de croyant-e-s homosensibles se réunit régulièrement, il a pour vocation l’échange, le partage et la réflexion spirituelle sur le genre gay et sa place dans les religions.

Les « Amis de l’Eglise de Recouvrance » organisent des visites, des concerts, ils ont réalisé deux livres sur l’Eglise de Recouvrance.

Chrétiens Aujourd’hui Orléans se retrouvent autour de témoignages, de célébrations et des actions pour plus d’humanité.

Le Centre Recouvrance veut d’abord développer la cohabitation fraternelle, l’expression et la pratique d’un vécu culturel, spirituel, religieux, l’expression de jeunes et la valorisation des personnes. C’est un lieu où se rencontrent des personnes, des associations, dans un esprit de partage, d’échange, de recherche, d’ouverture aux autres dans un respect mutuel. C’est un lieu où chacun se sent libre et responsable.

Pour assurer la continuité de ce Centre, une convention a été établie entre l’Evêché d’Orléans et le Centre Recouvrance :

 Convention entre l’Evêché d’Orléans et le Centre Recouvrance

L’Evêché d’Orléans représenté par le Père Jacques BLAQUART Evêque du Loiret, 14 Cloître St Aignan 45057 Orléans

et

L’association des « Amis du Centre Recouvrancre » 12 rue ND de Recouvrance 45000 Orléans représentée par

son Président : Pierre de GIVENCHY.

Etablissent une convention de reconnaissance et de fonctionnement.  

  Présentation du Centre Recouvrance

1-     Une histoire

–        En 1975, l’origine du Centre Recouvrance selon la proposition de Pierre de Givenchy :

♦ Créer un lieu ouvert, un accueil de groupes diversifiés au gré des demandes : des personnes qui veulent partager et vivre des convictions spirituelles, culturelles, humanitaires, pratiquer la méditation… s’exprimer par la peinture, la sculpture, l’écriture, la poésie… et qui recherchent un lieu pour se rencontrer…

► L’autorisation, la reconnaissance et le soutien de Guy-Marie Riobé Evêque d’Orléans en 1975.

♦ La rencontre de diverses sensibilités en un lieu :

• Différentes formes d’expressions spirituelles, religieuses

• Des chrétiens qui recherchent une expression sous la forme de témoignages, partages, célébrations, groupes de réflexion, la participation à des actions pour plus d’humanité.

• La recherche d’un humanisme

• La valorisation des personnes par l’expression écrite, artistique

• la pratique de la méditation, du silence

♦ Le Centre Recouvrance développe

• La cohabitation fraternelle

• l’expression et la pratique d’un vécu spirituel, religieux dans un contexte inter-spirituel et inter-religieux.

• L’expression de jeunes en souffrance, la valorisation de personnes en recherche d’un mode de vie dans la famille, dans le milieu scolaire, dans leur quartier.

• La création de liens entre des personnes, des groupes, des associations.

• L’expression sous différentes formes : l’écrit, la poésie, la peinture, la sculpture…

• la recherche d’un développement personnel

• Cette présence dans le quartier Recouvrance permet un rayonnement, la rencontre des personnes (la fête des voisins), diverses réunions pour le quartier qui renforcent les liens entre les habitants.

Le Centre Recouvrance est un lieu où se rencontrent des personnes, des associations, dans un esprit de partage, d’échange, de recherche, d’ouverture aux autres dans un respect mutuel. C’est un lieu où chacun se sent libre et responsable.

2-     Une Mission :

La maison de Recouvrance accueille des groupes d’hommes et de femmes appartenant à des religions ou des spiritualités différentes.  Elle met ainsi en actes l’exhortation de Paul VI qui disait dans son encyclique Ecclesiam suam  (1964) : « L’Église doit entrer en dialogue avec le monde dans lequel elle vit. L’Église se fait parole ; l’Église se fait message ; l’Église se fait conversation ».

Ainsi à partir d’une intuition de Guy-Marie Riobé, alors évêque d’Orléans, qui voulait qu’il y ait un lieu où les croyants, les mal-croyants et les incroyants puissent dialoguer, la maison de Recouvrance a élargi le cercle de son dialogue, passant du dialogue à l’intérieur même de l’Église au dialogue  avec les hommes qui adorent le Dieu unique et souverain, celui que nous adorons nous aussi… ». Paul VI énumère alors les religions auxquels il fait allusion : le judaïsme, l’islam, les grandes religions afro-asiatiques.

Au fil des années, sans l’avoir explicitement recherché, la maison de Recouvrance a été sollicitée par des groupes qui recherchaient un lieu où ils pouvaient vivre leur expérience religieuse, spirituelle et humaine. Pas besoin de décliner son credo pour être accepté dans la  maison, l’esprit et la pratique de chacun faisant office de filtre naturel. C’est ainsi que la maison de Recouvrance mettait en acte cette réflexion du concile Vatican II dans la déclaration Nostra aetate : « …les autres religions qu’on trouve de par le monde, s’efforcent d’aller de façons diverses, au devant de l’inquiétude du cœur humain en proposant des voies, c’est-à-dire des doctrines, des règles de vie et des rites sacrés. L’Église catholique ne rejette rien de ce qui est vrai et saint dans ces religions… ».

Depuis Vatican II, les papes, Jean-Paul II et Benoît XVI, les évêques de France n’ont cessé d’affirmer leur attachement au dialogue interreligieux, tellement est prégnante cette réflexion tirée de Nostra aetate : « Nous ne pouvons invoquer Dieu, Père de tous les hommes, si nous refusons de nous conduire fraternellement envers certains des hommes créés à l’image de Dieu. »

3-     Les groupes, les associations, les services rendus

Chaque groupe vient vivre ce qu’il veut, non pas d’abord le dialogue inter-religieux mais la convivialité, la fraternité et donc le dialogue inter-croyants se développe naturellement.

4-     La création d’une association : « Les amis de Recouvrance »

–        Son objet art. 1 : « faire vivre et animer la « Maison de Recouvrance » comme lieu de dialogue, de recherche et de rencontres spirituelles, culturelles ou sociales.»

–        Un processus pour être membres de l’association art. 5 :

● Les personnes physiques doivent être présentées par deux membres titulaires et agréées par le Conseil d’Administration.

● Les groupes doivent avoir fonctionné régulièrement pendant une année dans le cadre de l’objet de l’association et être agréés par le Conseil d’administration.

Article 1

Les deux parties reconnaissent la mission définie : la recherche et l’expression d’une spiritualité dans le monde actuel, l’accueil de groupes appartenant à des religions, des spiritualités et des cultures différentes.

Article 2

Les conditions actuelles de fonctionnement sont maintenues : L’association « Les Amis de Recouvrance » a la jouissance de la maison : 12 rue ND de Recouvrance et s’engage à prendre en charge :

     ● Les assurances dégâts des eaux, incendie, responsabilité civile.

     ● Les impôts fonciers et les impôts locaux

     ● la prévision d’une réserve pour des travaux

     ● les frais de chauffage, d’électricité, d’eau

Article 3

L’Evêché, en tant que propriétaire sera Membre de droit au Conseil d’Administration par l’intermédiaire du groupe « Dialogue inter-religieux du Loiret » ou de toute autre personne nommée par l’Evêché.

Article 4

La convention est conclue pour une durée d’un an renouvelable tacitement. La dénonciation de la convention par l’une ou l’autre des parties peut se faire par lettre recommandée avec A.R. six mois avant le renouvellement.

                                                                                                                                                                                                     A Orléans le 15 mai 2014

      Jacques BLAQUART Evêque d’Orléans                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                          Pierre de GIVENCHY

                                                                                                                                                                                                              Président de l’association

                                                                                                                                                                                                            « Les Amis de Recouvrance »




Ces armes nucléaires moralement inacceptables

« Ces armes nucléaires moralement inacceptables » 

Jean-Marie MULLER*

L’archevêque Francis Chullikatt, observateur permanent du Saint-Siège à l’ONU (New York), est intervenu le 30 avril 2014 lors de la réunion préparatoire finale de la Conférence d’examen du Traité de non-prolifération nucléaire (TNP) de 2015. Le texte de son intervention présente une analyse fort intéressante de la situation qui prévaut aujourd’hui dans le monde à propos des armes nucléaires.

Il souligne tout d’abord l’importance de plus en plus grande de chaque Conférence portant sur le TNP : « Plus long sera le délai pour atteindre les objectifs du traité, plus grand sera le risque que l’équilibre fragile de la sécurité internationale soit brisé par une tragédie cataclysmique impliquant l’usage d’armes nucléaires. » Il rappelle que « cela fait maintenant 44 ans que le TNP est entré en vigueur mais que le maintien de l’existence de quelque 17.000 armes nucléaires avec la modernisation des programmes qui se profile laisse supposer que les armes nucléaires continueront à bien faire partie des arsenaux militaires dans la seconde moitié du XXIe siècle ». Autant dire qu’il faudra encore attendre « une éternité » pour espérer voir se réaliser un hypothétique désarmement mondial. « Sans des progrès vigoureux vers l’élimination des armes nucléaires, le jour peut n’être pas loin où le traité sera regardé comme une relique d’un âge ancien. » Soit.

Il précise son diagnostic qui est particulièrement sévère : « Si l’une des obligations centrales du TNP – des négociations sur l’élimination des armes nucléaires – continue d’être remplie avec tant de timidité et à un rythme aussi inaccepatblement lent, la confiance dans les chances de succès d’un régime de non-prolifération pourrait graduellement se briser et le risque d’une plus grande prolifération augmenterait. » En effet.

Francis Chullikatt souligne la responsabilité des Etats dotés de l’arme nucléaire qui font une approche déséquilibrée du traité : tandis qu’ils font montre d’un fort intérêt pour réduire la prolifération, leur engagement pour se départir eux-mêmes de ces instruments d’un pouvoir hégémonique est dépourvu d’une telle urgence. Les États dotés d’armes nucléaires font valoir qu’ils ont besoin de ces armes pour leur propre sécurité, tandis qu’ils n’accordent aucune attention aux avis des experts dans différends domaines de l’activité humaine selon lesquels « les armes nucléaires sont le parfait exemple de l’insécurité ». « La doctrine militaire de la dissuasion nucléaire, affirme-t-il encore, est regardée par un grand nombre de pays comme l’obstacle principal à un progrès significatif du désarmement nucléaire. » À l’évidence.

Francis Chullikatt rend compte de l’initiative prise par de nombreux pays non dotés d’organiser des rencontres pour discuter des « conséquences humanitaires catastrophiques » de l’utilisation des armes nucléaires. Ces rencontres, précise-t-il, « expliquent très clairement avec des détails atroces les horreurs qui frapperaient l’humanité dans l’éventualité d’un usage accidentel ou délibéré des armes nucléaires. » Dès lors, la ligne de conduite est claire : réaliser « des progrès  urgents et rapides conduisant à une interdiction générale des armes nucléaires ».

Cependant, l’archevêque note avec lucidité que ces rencontres diplomatiques, auxquelles les pays dotés ne participent pas, « ne peuvent pas par elles-mêmes initier un processus qui donne lieu à une interdiction. » Il veut espérer que « les principaux États décideront d’agir de manière plus substantielle et plus résolue pour éliminer le fléau  de ces armes nucléaire moralement inacceptables ». Pour cela, il faut que « les États dotés travaillent avec les États non dotés pour préparer un chemin commun pour développer un instrument légalement contraignant qui interdise la possession des armes nucléaires. » En définitive, Francis Chullikatt veut croire que l’engagement de bonne foi  de toutes les parties liées au TNP permettra de rapprocher le monde de l’élimination des armes nucléaires. Il conclut par ces mots : « Les armes nucléaires – l’antithèse de l’aspiration de l’humanité à la paix – ne doivent avoir aucune place dans une communauté mondiale déterminée à atteindre une sécurité mutuelle à l’échelle internationale ».

L’archevêque estime également que les États dotés de l’arme nucléaire ne devraient pas continuer à dépenser chaque année des milliards de dollars pour maintenir leur arsenal, « alors que cette précieuse ressource financière est si désespérément nécessaire pour répondre aux besoins des plus pauvres du monde ».

Mais comment partager l’espérance du prélat ? Tout au long de son intervention, il met en avant la mauvaise foi dont les États dotés  ont fait preuve ces dernières décennies pour entreprendre de réelles négociations sur l’élimination des armes nucléaires et il ne laisse entrevoir aucune perspective pour que cela change dans les décennies à venir.

Francis Chullikatt donne précisément  les arguments qui privent les États dotés de toutes les justifications qu’ils prétendent avancer pour maintenir et moderniser leurs arsenaux nucléaires. Si, vraiment, les armes nucléaires sont « moralement inacceptables », si, vraiment, elles sont « l’antithèse de l’aspiration de l’humanité à la paix « , si, vraiment, « la doctrine de la dissuasion nucléaire est le principal obstacle au désarmement nucléaire », si, vraiment, l’arme nucléaire est « l’exemple parfait de l’insécurité », si, vraiment, le risque augmente chaque jour d’une « tragédie nucléaire cataclysmique », si, vraiment, l’argent dépenser pour maintenir les armes nucléaires est nécessaire pour satisfaire les besoins des plus pauvres du monde, comment ne pas en conclure logiquement que c’est une stricte obligation morale pour chaque État doté de décider de renoncer unilatéralement à la possession de ses armes nucléaires ?

Au regard même de la rigueur de l’analyse de Francis Chullikatt, cette obligation morale est un impératif catégorique. L’essence même de l’obligation morale est d’être unilatérale. Il est incompréhensible que l’archevêque n’en vienne pas lui-même à cette conclusion qui est la seule cohérente avec l’ensemble de ses propos. Tout laisse penser que, comme malgré lui, il reste prisonnier de la rhétorique du désarmement multilatéral qui a pris rang de doctrine officielle de l’Église catholique, alors qu’il montre lui-même que cette rhétorique est inopérante. L’urgence est donc de déconstruire cette doctrine. Afin de ne pas laisser s’éteindre la petite flamme fragile de l’espérance.

(*) Philosophe et écrivain

muller.roussier@libertysurf.fr

www.jean-marie-muller.fr




Le convivialisme

Et pourqoi pas le convivialisme ?…

Alain Caillé, sociologue, a réuni, dans un manifeste convivialiste, l’aboutissement de discussions au sein d’un groupe d’une quarantaine d’auteurs francophones représentatifs de plusieurs courants de pensée et d’action qui tentent de dessiner les contours d’un autre monde possible en développant une pensée alternative.

Parmi les quarante auteurs nous pouvons citer : Claude Alphandéry, Denis Clerc, Jean-Baptiste de Foucauld, Vincent de Gaulejac, Susan George, Jean Louis Laville, Edgar Morin, Patrick Viveret…

Ceux qui désirent participer au débat, enrichir ou contester les idées peuvent le faire avec cette adresse mail :contact@lesconvivialistes.fr

Un constat :

Jamais l’humanité n’a disposé d’autant de ressources matérielles et de compétences techniques et scientifiques. Prise dans sa globalité, elle est riche et puissante comme personne dans les siècles passés n’aurait pu l’imaginer. Rien ne prouve qu’elle en soit plus heureuse. Mais nul ne désire revenir en arrière car chacun sent bien que de plus en plus de potentialités nouvelles d’accomplissement personnel et collectif s’ouvrent chaque jour.

Pourtant, à l’inverse, personne non plus ne veut croire que cette accumulation de puissance puisse se poursuivre indéfiniment, telle quelle, dans une logique de progrès technique inchangé, sans se retourner contre elle-même et sans menacer la survie physique et morale de l’humanité.

Des menaces sont énumérées :

–        Le réchauffement climatique les désastres et les gigantesques migrations qu’il va entraîner

–        La fragilisation des écosystèmes et la pollution

–        Le risque d’une catastrophe nucléaire

–        La raréfaction des ressources énergétiques

–        Le développement du chômage, de l’exclusion

–        Des écarts de richesse démesurés

–        La multiplication des guerres civiles, tribales

–        Le développement d’un terrorisme aveugle

–        L’insécurité croissante sociale, écologique…

–        Le poids croissant des systèmes financiers et spéculatifs

Des promesses du présent :

Si ces menaces étaient conjurées, que de potentialités et de perspectives d’épanouissement individuel et collectif notre monde recèle :

–        Le triomphe mondial du principe démocratique. C’est au nom de la démocratie que partout dans le monde on se soulève.

–        Il devient donc envisageable d’en finir avec tous les pouvoirs dictatoriaux ou corrompus.

–        La sortie de l’ère coloniale ouvre à un véritable dialogue des civilisations qui peut se construire à partir de la reconnaissance d’une égalité de droits et d’une parité entre les hommes et les femmes.

–        La recherche d’une nouvelle participation et d’expertise citoyennes

–        Les technologies de l’information et de la communication multiplient les possibilités.

–        La recherche de la transition écologique dans les modes de production et d’échange par exemple dans l’économie sociale et solidaire.

–        L’éradication de la faim et de la misère peuvent devenir un objectif accessible.

Il reste des défis à affronter :

–        L’humanité a su accomplir des progrès techniques mais elle est restée impuissante à régler et à résoudre certains problèmes : comment gérer la rivalité et la violence entre les être humains ? Comment les inciter à coopérer pour se développer tout en permettant de s’opposer sans se massacrer ?

–        Comment faire obstacle à l’accumulation de puissance potentiellement autodestructrice.

Des réponses existent :

–        Les religions, les morales, les doctrines politiques, la philosophie et les sciences humaines et sociales… ont essayé d’apporter des réponses quand elles ne sont pas tombées dans un sectarisme, un moralisme ou un idéalisme.

–        De nombreuses organisations et associations défendent les droits de l’homme et de la femme, du citoyen, du travailleur, du chômeur, des enfants…

–        L’économie sociale et solidaire, les coopératives, le mutualisme, le commerce équitable…

–        L’altermondialisme, l’écologie politique, les indignés

–        Les mouvements de la transformation personnelle, de la sobriété volontaire, les théories du care

–        Regrouper mes forces et souligner ce qu’elles ont en commun qui est la recherche d’un convivialisme, un art de vivre ensemble qui valorise la relation et la coopération et qui permette de s’opposer sans se massacrer en prenant soin des autres et de la nature.

–        L’opposition et les conflits peuvent être constructifs car il y a toujours des points de vue et des intérêts différents.

–        Faire droit au désir de reconnaissance de tous et le droit à la rivalité en empêchant qu’il se transforme en démesure mais en favorisant l’ouverture coopérative à autrui.

–        Créer un fondement durable éthique, économique, écologique et politique.

–        Ce fondement se cherche à travers les religions, la référence au sacré : taoïsme, hindouisme, bouddhisme, confucianisme, judaïsme, christianisme, islam… Dans la référence à la raison, à travers les philosophies ou les morales laïques ou humanistes…

–        Il se cherche dans la référence à la liberté et les idéologies politiques : libéralisme, socialisme, communisme, anarchisme

–        Ce qui change à chaque fois c’est l’accent mis sur l’individu (la morale), le collectif (le politique),la nature (écologie), la surnature (la religion), au bien-être matériel (l’économie)

Créer un fond doctrinal minimal partageable pour répondre aux quatre questions de base :

1-     La question morale : qu’est-il permis aux individus d’espérer et que doivent-ils s’interdire ?

2-     La question politique : les communautés politiques peuvent-elles respecter l’humanité, la socialité, l’individuation et

L’opposition maîtrisée ?

3-     La question écologique : que pouvons-nous prendre à la nature et que devons-nous lui rendre ?

4-     La question économique : quelle quantité de richesse matérielle pouvons-nous produire ?

Libre à chacun d’ajouter à ces questions le rapport à la surnature, au spirituel, à l’invisible…

Aucune des doctrines ne donne de réponse satisfaisante. Toutes elles ont présupposé que le conflit entre les hommes nait de la rareté matérielle. Elles pensent les humains comme des êtres de besoin et non de désir. Elles ont mis leurs espoirs dans une croissance économique infinie. Elles ne tiennent pas compte de la finitude de la planète et des ressources naturelles. Avec un taux de croissance moyen de 3,5 par an le PIB serait multiplié par 31 en un siècle. Peut-on imaginer 31 fois plus de pétrole d’uranium ou de CO2 en 2100 ?

La financiarisation générale du monde et la subordination de toutes les activités humaines à la norme marchande, c’est le marché étendu à toutes les activités humaines. Les régulations sociales et politiques ont été détruites au profit des régulations marchandes. Il reste le goût du gain et de la promotion hiérarchique, le pouvoir… Tout semble soumis à une logique comptable, technique et gestionnaire. Si le but de la vie est de gagner de l’argent, alors faisons de la spéculation financière.

Peut-on revenir à une société du « care » et le développement personnel et des politiques publiques valorisant le travail pour autrui. C’est la manifestation que nul ne se fait tout seul et que nous sommes tous dépendants les uns des autres. Le care et le don sont la traduction en actes de l’interdépendance générale du genre humain.

Le convivialisme :

Le convivialisme est le nom donné à tout ce qui, dans les doctrines existantes, concourt à la recherche des principes permettant aux être humains à la fois de rivaliser et de coopérer dans la pleine conscience de la finitude des ressources naturelles et dans le souci partagé du soin du monde.

Quelques principes :

1-     La commune humanité par-delà la différence de couleur de peau, de nationalité… De sexe ou d’orientation sexuelle. Il n’y a qu’une seule humanité qui doit être respectée.

2-     Le principe de commune socialité. Les êtres humains sont des êtres sociaux.

3-     Le principe d’individuation : permettre à chacun d’affirmer au mieux son individualité en développant ses potentialités (capabilités) dans une égale liberté.

4-     Le principe d’opposition maîtrisée. Les humains peuvent s’opposer sans se détruire. Permettre aux êtres humains de se différencier en acceptant et en maîtrisant le conflit.

Des considérations morales :

–        Une égale dignité avec tous les autres êtres humains. Accéder aux conditions matérielles suffisantes sans basculer dans la démesure et la toute puissance.

Des considérations politiques :

–        Un état mondial est illusoire pour l’instant.

–        Les états doivent respecter les principes de commune humanité, de commune socialité, d’individuation et d’opposition maîtrisée, une politique de la dignité et du respect des personnes.

–        Garantir un revenu de base et instaurer un revenu maximum.

Des considérations écologiques

–        Permettre une justice écologique pour laisser aux générations futures un patrimoine naturel préservé.

–        La diminution du CO2 et  le recours prioritaire aux énergies renouvelables.

–        Ne pas considérer les animaux comme du matériau industriel.

Des considérations économiques

–        L’état écologique de la planète rend nécessaire de rechercher toutes les formes possibles d’une prospérité sans croissance.

–        Rechercher un équilibre entre le marché, l’économie publique et de type associative

–        Lutter contre les dérives rentières et spéculatives

–        Développer toutes les formes de créativité : artistique, technique, scientifique, littéraire, théorique, sportive etc…

Manifeste convivialiste… Déclaration d’interdépendance, éditions « le bord de l’eau » 2013

 




Quel récit sur l’avenir ?

Quel récit sur l’avenir est-il possible ?

Personne ne peut plus raconter l’avenir… Quel récit sur l’avenir est-il possible ?

Ce récit ne parlera pas d’une abondance inépuisable, ni d’égalité, ni de conquête de l’espace… Les religions hésitent à nous parler d’immortalité. L’effondrement des grandes idéologies laissent un espace vide vers l’avenir.

Le modèle de croissance que nous avons vécu ces dernières années est en grande difficulté. Il reposait sur une aspiration insatiable à toujours plus de production matérielle. La remise en cause de ce modèle présente un danger pour la démocratie il risque de détruire les espoirs d’amélioration de la situation matérielle des individus.

Il est donc urgent de repenser entièrement notre modèle économique et social en s’engageant dans de nouvelles voies qui permettent de sauver ce qui peut l’être et qui évite à l’humanité de connaître la catastrophe finale. Cette nouvelle voie suppose de penser la croissance économique autrement : « la Sobriété heureuse » nous disent Pierre Rabhi et Patrick Viveret. Alain Caillé, sociologue, nous parle de « l’état stationnaire dynamique » défini comme une situation dans laquelle la recherche insatiable d’une hausse de la production est remplacée par la recherche d’une meilleure satisfaction des besoins. L’acceptation de cette conception nécessite que l’on parvienne à l’aspiration à l’illimité des individus et des sociétés.

Il est donc nécessaire de procéder à une véritable révolution morale en contribuant à la diffusion d’une nouvelle morale à vocation universelle car les problèmes sont mondiaux.

Ce nouveau mode de vie devra privilégier les valeurs altruistes de convivialité. Pierre Rosanvallon, dans « la société des égaux » nous parle de « réciprocité bienveillante ». Jean-Louis Servant Schreiber dans « Aimer (quand même) le XXIe siècle » nous dit qu’il n’y a guère qu’au nom de la fraternité que l’on ne s’est pas tué. La recherche du mieux vivre ensemble est donc recherché avec la recherche du bien-être et du bonheur.

C’est rechercher une nouvelle forme de « sagesse » qui est un concept qui traverse l’histoire et qui pré-existait avant les religions. Une sagesse « moderne » va se nourrir des connaissances actuelles en renforçant l’individu face à un monde qui le dépassera toujours. Le sage contemporain devra se désencombrer en étant dans le réel sans s’inventer une métaphysique ou une transcendance.

Nous avons donc plus besoin de grands récits mais de petits récits de vie dans un contexte de fraternité.




Vivre c’est devenir… sexe, genre, identité

Vivre c’est devenir… sexe, genre et identité.

Approche constructiviste

Tout le monde s’accorde, même les plus opposants aux analyses de genre, à reconnaître à ce type d’approche une pertinence certaine dans la mise en valeur des injustices et des discriminations entre les hommes et les femmes. Tony Anatrella(1) déclare que l’affirmation de l’égalité entre les hommes et les femmes représente un progrès considérable dans le monde et notamment là où des cultures infériorisent et méprisent les femmes a commencer par les fillettes. Mais très vite le soupçon apparat : « Siles études du “gender” ont eu le mérite de mettre en lumière des inégalités et des injustices sociales à l’égard des femmes, très vite ces études sociologiques se sont transformées en mouvement idéologique et de combat entre les hommes et les femmes. »

Les analyses de genre (gender studies) sont accusées de se durcir en « théorie du genre » qui prônerait le libre accès a une identité construite et rejetterait tout donne d’ordre biologique, appelé naturel(2). On pourrait de ce fait choisir son sexe ! Cette éventuelle fluidité du sexe panique la hiérarchie catholique et les milieux conservateurs. Il existe un malaise certain par rapport à une soi-disant théorie du genre soupçonnée de supprimer la différence sexuelle. Nous faisons l’hypothèse que, composée d’hommes masculins, c’est la masculinité qui se sent menacée. L’obligation du célibat qui oblige à se garder des femmes et une certaine morale sexuelle qui a longtemps assimilé le plaisir au péché ne favorisent pas la construction d’une identité sexuelle sereine(3). La notion de genre a l’avantage de rendre visibles les hommes comme individus sexués. Ce qui a permis une émergence d’une histoire des hommes, de l’étude de la construction de la virilité, des souffrances des hommes(4). Genre et constructivisme apparaissent liés dans la crainte et le rejet qu’ils provoquent. Mais qu’est-ce que le constructivisme ?

Qu’est-ce que le constructivisme ?

Cette philosophie déjà ancienne(5) ne nie pas la réalité (en l’occurrence les données appelées naturelles), mais dit que nous ne la connaissons que par l’expérience que nous en faisons et que celle-ci est toujours relative à notre culture, à notre situation dans un monde précis, à notre environnement, dépendante de notre regard propre, de nos expériences passées… On ne peut donc jamais tabler sur une réalité qui serait totalement objective. Elle n’est pas non plus totalement subjective, car nous faisons tous la même expérience et rencontrons la même réalité. Mais nous ne pouvons prouver l’objectivité de nos perceptions. Il y a bien un réel qui résiste, mais auquel nous n’avons accès que par la perception et l’organisation que nous en faisons. Einstein dit que c’est la théorie qui détermine ce qu’on peut observer. Sans théorie, sans hypothèse, nous ne voyons rien.

De plus, quand on observe la réalité, on modifie celle-ci. C’est un renversement de la façon habituelle de penser dans laquelle la réalité existerait indépendamment de nous. C’est souvent ainsi que l’on perçoit la création de l’univers par Dieu : une réalité donnée dont l’homme découvre les lois naturelles, alors qu’on pourrait parler de co-création. Ajoutons que nos efforts de connaissance créent une réalité, que l’on peut être tenté de considérer comme unique et définitive, naturelle pourrait-on dire. C’est contre cette absolutisation de notre vérité que le constructivisme met en garde. Nous construisons donc une image de la réalitéune vision du monde. Il s’agit d’une image globale qui s’intègre dans un ensemble et possède sa cohérence. Une telle construction est aussi une construction de sensL’être humain ne peut pas vivre dans le non sens, dans l’absurdité, sans tomber dans la folie. D’où l’importance de passer du chaos au cosmos (Piaget).

Cette image du monde n’est pas le monde, mais nous n’avons aucun moyen de connaître le monde autrement que par les images que nous nous en faisons et que nous soumettons à un processus de vérification en les confrontant aux images des autres, aux faits et aux évènements. Ce processus peut les confirmer car elles s’avèrent pertinentes ou les rejeter comme inadéquates ou encore nous laisser dans l’indécision. En logique, il s’agit du vrai, du faux ou de l’indécidable.

Alors la personne humaine est-elle un être uniquement construit culturellement et en particulier en ce qui concerne le corps sexué, l’identité sexuelle et les relations sociales ? Le même processus que décrit précédemment est à l’oeuvre dans la définition de nous-mêmes et des autres. Là encore, nous n’accédons à notre moi, à notre identité que par un processus de communication avec les autres. S’est-on parfois demandé pourquoi nous passions autant de temps à des conversations et des échanges au contenu informatif pratiquement nul, comme les conversations sur la pluie et le beau temps ? C’est parce que nous avons besoin de savoir qui nous sommes et nous passons donc notre temps à proposer à ceux qui nous entourent une image de nous-mêmes et nous attendons qu’elle soit confirmée. A la limite, peu importe le contenu des échanges, c’est la relation qui s’instaure entre les interlocuteurs qui compte. Cependant, lorsque l’échange porte sur des sujets graves qui nous tiennent à coeur, notre image peut en recevoir une confirmation valorisante ou un rejet cinglant.

Dans ce dernier cas, il nous faut alors en proposer une variante. Il arrive aussi que notre propos ne soit pas perçu, c’est comme si nous n’existions pas. Si cette situation est habituelle, surtout chez un être en formation, elle aboutit à de graves troubles de la personnalité. Le plus souvent, heureusement, on se construit grâce à la confirmation ou au rejet de son image. On agit de même pour autrui. Non seulement toute parole prononcée, mais toute attitude, tout comportement prend une signification de confirmation, de rejet ou de déni. C’est grâce à ce processus incessant de communication que nous sommes ce que nous sommes. Privé d’échanges, privé d’environnement humain, un être ne peut se construire et devenir vraiment humain. On n’existe pas tout seul, on n’a pas de réalité en dehors du regard de l’autre, sans sa reconnaissance.

C’est là que Simone de Beauvoir avait raison : « On ne naît pas femme, on le devient ». Et elle ajoutait « sous le regard d’un homme ». Son raisonnement omettait la réciproque : « On ne devient homme que sous le regard d’une femme ». On ne s’identifie que dans un jeu subtil entre le Même et l’Autre, a la fois semblable à autrui et différent de lui. On ne prend conscience de son sexe que devant le sexe de l’autre. Les identités s’élaborent au sein de systèmes relationnels dont les éléments sont en interdépendance, comme peuvent l’être le masculin et le féminin. Si, effectivement, l’identité est construite, elle n’est pas pour autant crééeex- nihiloLe sexe comme le genre, comme l’orientation sexuelle et comme bien d’autres choses encore qui constituent l’être humain sont des matériaux de base de notre identité. On ne choisit pas tout. On classe, on organise, on donne du sens. Ce n’est pas une liberté débridée. Chacun, chacune a ses contraintes. Il, elle, n’a choisi ni son sexe, ni son orientation sexuelle, ni ses parents, ni son environnement, ni son milieu social, ni sa culture, ni sa race. Et c’est avec tout cela qu’il faut faire. La personne humaine est plus que son sexe. Il faut « prendre garde à ne pas assimiler l’individu à son sexe biologique »(6). De plus, l’environnement ne cesse de changer avec l’âge et les circonstances de la vieobligeant à endosser de nouvelles identités. Ce processus de construction dure toute la vie. On pense que c’est dans l’enfance et l’adolescence que ce processus est particulièrement actif et qu’à l’âge adulte il s’arrête. Adolescens est un participe présent désignant quelque chose en train de se faire, alors qu’adultusest un participe passe, c’est fait, c’est terminé. Or il n’en est rien. S’il est vrai que ce processus est à son apogée dans les jeunes années, son arrêt signifie la mort. L’être humain ne cesse de devenir humain, c’est l’anthropolescence, véritable nature de l’humanité.

D’un côté, nous avons des matériaux qui contribuent à nous constituer, mais de l’autre, à partir de ces données brutes, il y a la construction personnelle dont nous sommes responsables.

L’image de Dieu (7)

Le premier commandement (Ex 20, 3-5 et Dt 5, 6-8) interdit les images de Dieu : « Tu ne te feras aucune image sculptée… Tu ne te prosterneras pas devant ces images ni ne les serviras. » Or comment accéder à Dieu sans l’intermédiaire des images ? Comme l’homme se construit et construit son monde, il construit aussi son Dieu. L’histoire de Dieu reflète l’histoire de l’homme. Jean Onimus(8) montre comment, selon son évolution, l’humanité est passée du dieu de la tribu aux dieux cosmiques, puis au dieu absolu, abstrait, évanescent, aliénant, libérateur, de celui des mystiques à celui du mal en passant par le Dieu horloger et le Dieu du bien. Cette construction, d’image en image, n’est pas terminéeDe quel Dieu avons-nous besoin aujourd’hui ? Quel sera le Dieu de demain ? Comment cette succession d’avatars divins est-elle conciliable avec l’interdiction de faire des images de Dieu ?

Là encore, le constructivisme peut intervenir. En effet, un adjectif attire l’attention dans ce premier commandement, c’est le mot sculptée. Lorsqu’elle est sculptée, l’image accède à un niveau de fixité et de rigidité. L’image est devenue plus réelle que le réel. Elle est devenue une idole. L’idole n’est pas seulement la sculpture de bois ou de métal (le Veau d’or), mais c’est notre idée de Dieu, absolutisée au point de la prendre pour Dieu lui-même et de nous prosterner devant elle. Ma propre réalité, celle de l’autre, celle du monde échappent aux images dans lesquelles nous voudrions l’enfermer et la cerner. Le réel est toujours autre que ce que j’en saisis. A fortiori, Dieu est le tout-autre sur lequel je ne peux mettre la main.

Le Veau d’or nous fait sourire dans son inadéquation à représenter Yahvé, et pourtant nos images de Dieu sont aussi de bien piètres représentations. Elles ne peuvent devenir chemins vers Dieu que dans la mesure où elles acceptent d’être frappées d’indécidabilité. Plus nous avons peine pour nous faire une image de Dieu, cohérente, donnant sens à nos existences, plus il est difficile de l’abandonner. Lorsque des circonstances où de nouvelles connaissances théologiques ou scientifiques viennent remettre en cause notre image de Dieu, nous nous sentons envahis par le doute, par l’absurdité de l’existence, ébranlés dans nos convictions les plus profondes. Il est compréhensible que nous nous accrochions alors à nos images obsolètes et sécurisantes et que nous les légitimions par la fidélité ou l’obéissance. Mais nous sommes entrés dans une attitude d’idolâtrie. La vérité, y compris celle de Dieu, n’est pas à trouver parce qu’elle existerait quelque part, elle est à faire au cours d’un processus jamais terminé. C’est peut-être au coeur de l’épreuve, abandonnés de Dieu (de notre image de Dieu ?), lorsque nous lâchons prise, emportes dans l’indécidable, que le Dieu vivant et insaisissable est le plus proche de nous.

Apprendre à surfer

De tout temps, on a cherché à conforter son identité : costumes régionaux, vêtements féminins et masculins très différenciés, signes distinctifs selon la classe sociale ou l’appartenance, badges, insignes… etc. L’évolution du monde a bousculé nos identités, de race, de milieu social, de genre, de sexe. Il y a un brassage nouveau des populations, des religions, des classes sociales ou des sexes, une répartition nouvelle des tâches et des rôles. Les anciens points de repères ne conviennent plus. Faut-il alors renforcer des identités menacées ou entrer courageusement dans un processus de construction et de reconstruction de l’image de soi ? Les identités qui s’élaborent ainsi sont plus riches et plus souples. Nous ne sommes plus enfermés dans une identité univoque. Dans la logique exclusive du ou bien / ou bien, qui rend incompatibles plusieurs appartenances, ne faut-il pas introduire la logique du et / et où restent en tension des rôles ou des valeurs différentes, voire divergentes ? En passant d’une logique à l’autre, on atteint la logique multidimensionnelle et complexe qui s’énonce ainsi : soit ceci, soit cela, soit les deux(9). N’est-ce pas à un tel changement logique que nous sommes appelés ? Sachant utiliser nos diverses appartenances, gardant en tension le féminin dans le masculin et le masculin dans le féminin, apte à remplir plusieurs rôles et à en changer selon les circonstances, ouvert à des valeurs nouvelles.

Ce mouvement perpétuel, cette fluidité, cette inconsistance, cette absence de point fixe peut donner le tournis et inciter à se replier sur une proposition identitaire qui a le mérite de l’ancienneté. Une fois une représentation globale établie et considérée comme satisfaisante, on peut avoir tendance à la rendre intouchable ; nous avons enfin établi le vrai et ce faisant nous prenons la représentation pour la réalité.

Si des éléments viennent contredire cette vérité, on peut préférer ne pas les voir ou les déformer pour les faire tenir dans notre vision du monde. Les contradictions entre la réalité telle qu’elle est et telle qu’elle devrait être en fonction de nos prémisses sont alors utilisées pour renforcer notre représentation.

L’opinion se durcit et se transforme en dogme : doxa devient dogma. On s’acharne d’autant plus à défendre son image que celle-ci correspond à la réalité communément admise dans son groupe de référence. Se trouver en harmonie avec son groupe ou sa culture est bien aussi important que le témoignage de ses sens. On fait alors la sourde oreille, on se voile la face, on fait la politique de l’autruche. Condamnés à ne pouvoir nous passer d’images pour appréhender la réalité, nous avons aussi à conserver  l’image, son statut d’image, c’est-à-dire de représentation signifiante, mais ne portant pas toute la signification, image pertinente pour aujourd’hui, pour telle personne, pour telle culture scientifique ou autre, mais sans pertinence pour demain ou pour d’autres cultures. Il nous faut alors changer nos prémisses. C’est là où il faut redonner à l’indécidable sa fonction. En effet, il est inconfortable de vivre dans l’indécidabilité, sorte d’oscillation entre le vrai et le faux, entraînant le suspens de l’action. Qui suis-je ? Que dois-je faire ? Mais c’est aussi l’ouverture de la recherche, la source de la créativité et d’une liberté possible(10).

L’accès à la liberté ouvre sur une énorme responsabilité vis-à-vis de nous-mêmes et des autres. La construction de soi est permise par le regard des autres et celle des autres dépend de notre regard. Nous ne sommes pas loin de la règle d’or : Agis envers les autres comme tu voudrais qu’ils agissent envers toi.

Alors que le constructivisme est accusé de supprimer les points de repère, celui-ci n’en est pas dépourvu pour autant : « la tolérance, le pluralisme, la distance qu’il nous faut prendre à l’égard de nos propres perceptions et valeurs pour prendre en compte celles des autres(11) » ; la responsabilité, car nous sommes en grande partie responsables de notre image et de celle des autres ; si notre construction n’est pas pertinente, nous ne pouvons nous en prendre qu’à nous mêmes.

Un autre repère consiste à agir toujours de manière a augmenter le nombre des choix. Tout ce qui enferme dans un rôle, dans un genre, dans un sexe, dans une identité est contraire à l’épanouissement des potentialités de la personne. Ouvrir l’éventail des possibles, se rendre capable de modifier des significations qui n’ont plus de pertinence pour aujourd’hui. Certes, il s’ensuit une instabilité, une précarité, une remise en question permanente qui font partie de notre monde complexe postmoderne. Il s’agit de rester en équilibre sur cet océan mouvant en développant notre réseau d’interaction, notre potentiel relationnel, notre capacité de réflexion.

L’image du surfeur s’impose(12). Au lieu de suivre un parcours balisé, celui-ci se laisse porter par la vague. Sous l’apparente désinvolture du geste, se cache une force intérieure très grande qui n’est pas inquiétée ou déstabilisée par ce qui surgit, mais qui utilise au contraire ce qui se présente, pour une plus grande vitesse et un plus grand plaisir. Si, par hasard, le surfeur est déséquilibre, il montre alors toute sa capacité a encaisser, sans être démoli. Utilisant encore une fois les éléments, il refait surface et recommence pour une glisse encore plus belle.

Pour des chrétiens, cette démarche n’est pas sans rappeler celle de la foi. La foi ne commence-t-elle pas lorsqu’il n’y a plus de chemin ? Elle demande d’avancer encore, de sauter en fermant les yeux sans savoir s’il y aura de la terre ferme pour se recevoir, et sans doute n’y en aura-t-il pas. Parfois, fugitivement, nous avons expérimenté que même sans terre ferme nous ne tombions pas. Comme Pierre marchant sur les eaux : c’est bien la foi qui le maintient, dès qu’il revient a la réalité raisonnable, il sombre(13).

Alice Gombault (mai 2013)  Hors série n° 29

1-Tony Anatrella, Conférence à Rome, 23 novembre 2011.

2-Cf. Jacques Arènes, psychanalyste chrétien, comme Tony Anatrella. Ils appuient tous deux de leur compétence la pensée du magistère catholique, défavorable au genre.

La tendance actuelle va plutôt dans le sens d’un “constructivisme” ou les thèmes lies à la sexuation sont considérés comme des représentations culturelles qui n’ont rien à voir avec une quelconque donnée naturelle. In « La question du genre », Etudes, janvier 2007.

3– Cette fragilité masculine (peut-être une peur archaïque de la castration ?) est sensible dans le document « Théorie du genre et SVT » proposé par la Fondation Jérôme Lejeune, qui montre, en couverture, un petit garçon penché vers son sexe, pour bien s’assurer de son existence, accompagné des interrogations suivantes : « Pas un homme ? Moi ? Alors ? Quoi ? ».

4- Françoise Thébaud, in revue Historiens et Géographes.

5– Vico, XVIIIe siècle, philosophie reprise par Kant et, parmi les contemporains, Piaget, Edgar Morin et autres.

6– Sylviane Agacinski, reprenant la pensée d’Aristote. Femmes entre sexe et genre, Seuil, 2012, p. 72.

7– Article paru dans Parvis n°25, 2005.

8- Jean Onimus, Le destin de Dieu, Éd. L’Harmattan, 2003.

9– Edgar Morin.

10– Henri Atlan, Tout, non, peut-être : éducation et vérité, Éd. Seuil, 1991.

11– L’invention de la réalité, Contributions au constructivisme, dirigé par Paul Watzlawick, Seuil, 1988, p. 344.

12– Alice Gombault, « Les identités bougent », La Croix, 8 novembre 1999.

13– Alice Gombault, « Quels points de repère ? », La Croix, 6 janvier 2004.




Un évènement majeur

Un évènement majeur par Jacques Gaillot

La société française a franchi un seuil avec l’adoption de la loi du mariage homosexuel. C’est un événement qui fait date dans l’histoire de notre pays et une avancée démocratique considérable, comme le fut l’abolition de la  peine de mort au siècle dernier.

La reconnaissance du mariage entre personnes de même sexe et de leur droit,  en adoptant,  de fonder une famille, s’imposera peu à peu en France, comme ailleurs.

On s’apercevra alors que ce mariage tant décrié ne fait perdre aucun droit aux autres, qu’il n’est en aucune manière une menace pour les familles dites « normales », ni une régression pour la société et encore moins la fin de la civilisation.

Il est  vrai que les affrontements ont été vifs, et que les opposants n’ont pas baissé la garde. Le harcèlement des élus se poursuivra jusqu’au bout.

Mais on n’arrête pas la marée qui monte.  La reconnaissance du couple homosexuel s’inscrit dans le puissant mouvement de modernité qui, au fil des ans, fait valoir les droits imprescriptibles de l’individu et de son autonomie. L’individu est au centre. D’où l’importance accordée aux relations entre les individus.

Voilà qui relativise le modèle familial dominant et les références à un ordre naturel ou divin.

Le droit a fini par rejoindre l’évolution des mœurs : l’amour entre deux personnes de même sexe est un droit humain fondamental. Le principe d’égalité a joué.

Quant à  l’adoption,  le nouveau droit ouvre certainement un chemin qui a de l’avenir. Car l’adoption est un choix libre, fait par amour.

On sort du tout biologique.

Faut-il  rappeler que depuis l’homme de Nazareth, la religion chrétienne est fondée sur l’adoption et que les chrétiens sont tous des enfants d’adoption ?

On ne devient père ou mère que le jour où on dit à son enfant : je te choisis par amour. Nous sommes en pleine modernité.

Les évolutions en cours sont une invitation à favoriser la famille relationnelle, avec la  loi d’amour qui est essentielle. C’est l’amour qui favorise l’épanouissement de chacun, en particulier de l’enfant.

Nous sommes tous concernés. Notre responsabilité n’est-elle  pas d’éveiller des libertés ? Des libertés pour aimer ?

Jacques Gaillot

Evêque de Partenia