Gagner la bombe mais perdre le christianisme

           Gagner la bombe

                    mais

      perdre le christianisme

 

 

                                Jean-Marie MULLER*

 

Dans son discours prononcé le 10 novembre 2017 lors de la conférence pour un désarmement intégral, le pape François a  exprimé un vif sentiment d’inquiétude en considérant les conséquences humanitaires et environnementales catastrophiques qui découleraient de tout usage des armes nucléaires. C’est pourquoi, a-t-il précisé, « il faut condamner fermement la menace de leur usage, ainsi que leur possession (c’est moi qui souligne). » Cette condamnation de la « possession » des armes nucléaires est décisive, car elle invite chaque Etat à renoncer unilatéralement à la dissuasion nucléaire.

Pour sa part, le gouvernement français a décidé de maintenir et de moderniser à grands renforts de milliards d’euros les différentes composantes de la dissuasion nucléaire qui est censée fonder la défense de la France. Dans un tel contexte, les récents propos de l’évêque de Rome condamnant la « possession » des armes nucléaires invitent les évêques français – eux tout particulièrement – à exiger le désarmement nucléaire unilatéral de la France.

Une déclaration publique de la Conférence épiscopale française condamnant la possession par la France des armes nucléaires serait un événement majeur. Elle constituerait l’irruption de l’Evangile dans une société matérialiste dépourvue de toute éthique, elle bousculerait tous les dogmes politiques établis. Cette prise de position éthique et politique aurait l’effet d’une véritable conflagration

Jusqu’à présent, les évêques français ont gardé le silence en s’abstenant de toute déclaration. Mais il ne faut pas s’y tromper, ce silence vaut approbation. Se taire c’est déjà nier et renier l’Evangile. Il existe en effet une contradiction radicale, irréductible entre les contraintes de la dissuasion nucléaire et les exigences du christianisme. Aucune coexistence n’est possible. La bombe, par sa seule existence, nie toutes les valeurs éthiques et spirituelles enseignées par la christianisme qui, au demeurant, sont des valeurs universelles. Celui-ci disparaît sous les effets de la bombe. Les sermons deviennent dérisoires, les exhortations inaudibles, les méditations inconvenantes. Gagner la bombe, c’est perdre le christianisme. Cette perte n’atteint pas seulement la communauté chrétienne. C’est toute la société qui se trouve affaiblie dans ses capacités de résister à l’inhumain.

 Selon Jean Lurçat, c’est seulement lorsque les hommes auront eu la sagesse de libérer la terre de l’arme nucléaire qu’il sera possible de célébrer la vie et de chanter le monde : “Ce Chant du Monde ne sera plausible, possible, le monde n’osera aborder le Chant, que lorsque la Grande Menace de cette immense, immonde pustule de la Bombe, sera, d’un commun accord, arraché de la chair des hommes.”.

D’aucuns, probablement, voudront faire prévaloir l’idée que j’exagérais. Mais c’est une idée fausse. Face au mal nucléaire, comment serait-il possible d’exagérer dans le refus ?

Par ailleurs, il me sera certainement reproché de faire preuve d’intolérance. Mais face à l’intolérable de l’arme nucléaire, nous sommes conviés à nous prévaloir de la rudesse de l’inflexibilité. La tolérance est déjà une trahison et l’exigence éthique nous invite à pratiquer la vertu d’intolérance.

Ceci étant, il ne convient pas d’enfermer l’avenir dans une fatalité. Ces mêmes évêques qui se taisent aujourd’hui peuvent oser prendre la parole demain. L’espérance est fragile mais encore possible.

* Philosophe et écrivain, Jean-Marie Muller est membre-fondateur du Mouvement pour une Alternative Non-violente.

Dernier ouvrage paru : La violence juste n’existe pas, Oser la non-violence, Le Relié.

www.jean-marie-muller.fr




Vivons le temps présent…

Vivons le temps présent

Les moments délicats de la vie

Un amour entretenu ne s’use pas

La liberté d’être est essentielle

Il est important de prendre le temps de regarder un nuage

Suivre un vol d’oiseaux

Se laisser surprendre par l’infini des choses de la vie

Il est important de prendre le temps

De s’aimer, se respecter

Ne pas se laisser enfermer

Dans des jugements

Résister aux rumeurs

Aux idées toutes faites

Savoir remettre en cause

Ses croyances quand elles sont certitudes

Pour laisser de la place

A l’imprévisible de la vie…




Elections 2017 : Chrétiens ouvriers de gauche, pour un partage des richesses




Comment parler de Dieu, de Jésus aujourd’hui

Par Michel Deheunynck [1]

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« Il s’appelle Ibrahim. Il est hospitalisé en unité psychiatrique où je suis accompagnateur en aumônerie, me définissant non d’abord comme agent du culte, mais comme « travailleur du sens », au service de la composante spirituelle, religieuse ou autre, de la santé.

Ibrahim est étudiant en mathématiques. Sur sa table de chevet, un livre d’algèbre linéaire.

Dans les créneaux horaires de ses autorisations de sortie du secteur, nous avions déjà fait ensemble quelques échanges dans les allées du parc hospitalier. Ce jour-là, il me confie : «  Je suis musulman. Mais jusqu’à maintenant, ma religion musulmane ne m’a pas vraiment beaucoup aidé… (Aidé ?)… oui, aidé à y voir plus clair dans ma vie… »

J’interromps une première fois ce récit en pensant à un certain zèle pastoral qui aurait pu être tenté par l’occasion de lui proposer une expérience alternative… Le catholicisme est assez inventif, actuellement, en moyens de séduire les jeunes. « Qu’il vienne donc voir un peu comme ça pourrait être bien ou mieux pour lui… »

Mais voilà que je lui réponds « Et bien moi, je peux te dire que mon Église catholique, elle ne m’a pas toujours bien aidé non plus ». Nous avons convenu que les religions ne sont que des moyens de la tradition, utiles, mais imparfaits pour la foi. Cet échange d’esprit institutionnellement critique a engendré entre nous un rapport de complicité et de confiance qui nous a permis d’aller plus loin dans le partage du sens de la vie et même de la foi, foi humaniste et foi transcendante. Et c’est ce qui m’a permis, quelque temps après, de l’inviter à un temps de partage convivial interconvictionnel à l’aumônerie.

Deuxième interruption pour témoigner que la proposition d’une recherche de foi, initiale ou renouvelée, ne se fait pas que dans un climat enthousiaste comme aux JMJ, mais d’abord et surtout dans l’authenticité des rapports humains qui l’ont initiée. Les liens humains et la recherche critique pour leur donner du sens me semblent toujours premiers, avant tout rapprochement cultuel ou intercultuel.

Ibrahim a donc commencé à venir à l’aumônerie et à y connaître quelques amis, hospitalisés dans d’autres unités. Peu à peu, il s’est intégré aux temps de prière et a même voulu assister à la messe du dimanche matin. D’autant que d’autres d’origine musulmane y venaient déjà, rappelant volontiers qu’ « on est tous frères et qu’on a le même Dieu ! »

Et là, il a perçu certains éléments du message de l’Évangile dans lesquels il pouvait se reconnaître. Il a un peu mieux connu un autre croyant, lui aussi critique de sa religion, Jésus, renversant bien des critères normatifs. Avec lui, même le païen retrouvait toute sa valeur aux yeux de Dieu; avec lui, notre humanité devenait le premier lieu de la foi; avec lui, l’enseignement doctrinal laissait place à la recherche de sens; avec lui, le « lève toi et marche » émancipateur social des plus fragilisés (comme à l’hôpital) était le plus bel acte de foi,…

Dans tout cela, Ibrahim se reconnaissait et nous en discutions. Il accueillait un peu de la prédication de Jésus, enracinée dans la rencontre des autres, son esprit de croyant révolté, amoureux et religieusement plutôt rebelle, jusqu’à sa mort, anticipée par l’Eucharistie. Et c’est ainsi qu’un dimanche, Ibrahim a choisi de lui répondre « oui » et de communier.

Me revoyant dans la semaine suivante, il tient à m’en reparler. Il me dit « Dimanche, j’ai communié, parce que, maintenant, j’ai commencé à intégrer le sens de l’Eucharistie de Jésus et de la communion où il se donne en nous ( « en » et non « à » : une nuance peut-être signifiante en mathématiques ? …) comme une invitation à partager entre nous tous ce qu’Il fait et ce qu’Il veut  …. un peu comme un appel à la solidarité  au nom de Dieu »

Je reçois cette déclaration sans la commenter. Mais lui ajoute aussitôt, comme un rappel de sa tradition « Par contre, je n’arrive pas à intégrer la Trinité. Alors, j’ai du mal à faire le signe de croix ».

Je crois que là, il faut bien une troisième interruption. Certains n’auraient peut-être pas attendu cette étape pour lui proposer d’entreprendre un chemin catéchuménal, une préparation au baptême et la suite… Seulement, la demande d’Ibrahim n’était pas du tout d’acquérir un nouveau statut religieux, mais surtout de redonner du sens à sa vie, comme bien d’autres jeunes à l’hôpital psychiatrique. Et cela commençait à se faire. A se faire, non pas sur un chemin catéchétique ecclésial bien programmé où on lui aurait sûrement appris à faire le signe de croix avant de lui donner la communion. Mais sur son chemin à lui, ce chemin où il intégrait peu à peu ce qui faisait sens pour lui, avec des étapes franchies et d’autres non, comme il l’exprimait si bien à sa façon à lui. Un chemin de foi peut-être pas aussi linéaire que son cours d’algèbre…

Ibrahim a ensuite quitté l’hôpital pour retrouver sa vie, ses études, son avenir, une confiance retrouvée et une foi renouvelée. Il a aussi repris son chemin à lui, avec d’autres rencontres, d’autres compagnonnages, son chemin de croyant musulman, ayant découvert et vécu quelque chose de Jésus Christ dans sa vie à lui et ayant fait comme Lui une expérience de croyant religieusement critique.

Note :

[1] Texte de son intervention, le 25 novembre 2016, à la table ronde de l’Assemblée générale des Réseaux du Parvis.

Photo : Didier Vanhoutte




En recherche de sens…

Les générations qui arrivent veulent trouver du sens à leur vie et lui en donner. Elles cherchent des convictions fortes, du sacré partageable ou de l’idéal universel vécus comme tels dans de grands rassemblements, de grandes occasions d’être ensemble, de fraterniser et de communier.

Elles sont en demande de tout ce qui ranime la flamme de l’espérance personnelle et de tout ce qui rassemble les peuples par-delà les frontières. Comment donc allons-nous aider toutes les jeunes consciences de notre temps à nourrir leur aspiration à plus de sens ? Qu’avons-nous à leur apporter ? Où sont aujourd’hui les éducations au questionnement sur le sens de la vie ?

Comment allons-nous faire pour qu’en la matière nos jeunesses ne soient pas tentées de revenir à des traditions religieuses de moins en moins adaptées au temps présent ? Comment allons-nous éviter durablement que certains se radicalisent en écoutant les sirènes de tel ou tel Jihad, prétendue « guerre sainte » ?

On aurait tort de penser, au sujet de ces jeunes « radicalisés », qu’ils sont des cas isolés. Ils sont très révélateurs de ce qui manque aujourd’hui cruellement à notre jeunesse : quelque chose de grand à quoi consacrer sa vie. Un ou des idéaux qui susciteraient des convictions fortes, un ou des grands récits qui réenchanteraient l’existence en ouvrant devant nous un horizon d’espérance, de sens profond, de fraternité ou de communion sans frontières.

                                              Abdennour Bidar « Les Tisserands » pages 31 et 32 (collection Les liens qui libèrent 2016)




Le livre : L’Evangile sur les Parvis, présentation

Le livre : « L’Evangile sur les Parvis » est paru le 13 octobre 2015. Il reprend des articles des 70 Revues « Les Réseaux des Parvis » autour de 12 thématiques :




Pierre de Givenchy nous a quittés le samedi 14 février 2015, textes et témoignages…

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Textes de Pierre

« Pour moi, Dieu n’est pas celui qui nous appelle à le rencontrer en nous faisant mourir.

J’ai un tout autre regard religieux

Je désire mourir : en me réjouissant d’avoir pu participer, à ma petite place, à la construction d’une fraternité de plus en plus profonde, et même totale, universelle, qui, j’espère, deviendra un jour l’unique mode de vie de notre terre, et, pourquoi pas, de tout notre univers.

C’est cette fraternité-là, en marche, qui, pour moi, est le signe du divin qui est en chacun de nous. Quand la fraternité universelle sera totale, elle sera divine. »

 

« Tous les matins

Tous les jours

Je pars en voyage

Depuis quel âge ?

Ce fut toujours

Sans bagages

Le nouveau, jamais ne s’éteint

Chaque jour est un mystère :

Je découvre de nouvelles personnes, de nouvelles situations.

Et même les anciennes situations, je ne les regarde pas de la même manière.

Moi-même je ne suis plus le même tous les matins.

Les situations se renouvellent sans cesse. Elles sont nouvelles tous les jours. »

 

« 1. Tout être humain est un Mystère, un absolu.

Certains diront : tout être humain est sacré.

Tous, croyants, fidèles de différentes religions et traditions spirituelles, diront à leur manière : tout être humain est marqué par Dieu.

  1. Au plus profond de nous-mêmes, nous sentons que nous sommes appelés à construire une fraternité universelle sur la terre entière et peut-être même dans l’Univers, au-delà de toutes les frontières, des nations, des races, des religions.

3 Alors, faisons-la ensemble, cette fraternité même avec nos amis athées. Nous sommes tous les mêmes êtres humains. Au plus profond de nous-mêmes, quelles que soient nos origines, nos racines, notre culture locale, nous sentons cette envie de participer, à notre petite place, à cette grande aventure humaine.

  1. Comment avons-nous envie déjà de rêver de cette fraternité, de «fêter » ensemble (croyants, spiritualistes, athées…), dans l’espérance de cette fraternité à venir ?

  2. Il y a en nous une énergie qui va dans ce sens, une énergie qui nous dépasse, qui nous pousse à aller au-delà de ce que nous sommes actuellement ; au-delà de ce que nous connaissons de nous-mêmes ; une énergie qui nous entraîne au-delà de ce que nous comprenons, de ce que nous sommes. À cause de cette énergie, chacun de nous reste un mystère, même pour lui-même.

  3. Bien avant nous, d’autres personnes ont dû penser la même chose, mais chacun l’a dit à sa manière, dans son langage, dans les images de son époque dans sa culture : Mahomet, Jésus, Bouddha… Des siècles avant Jésus, une vieille légende hindoue raconte qu’il y eut un temps où les hommes étaient des dieux. Mais Brahma décida de leur ôter le pouvoir divin et de le cacher.

Où ? Dans la terre ? Non.

Dans le plus profond des océans ? Non.

Mais au plus profond de lui-même.

Depuis ce temps, l’homme a fait le tour de la terre, a exploré, escaladé, plongé, creusé… à la recherche de quelque chose qui se trouve en lui.

 

 

« Pierre était un frère universel et je ne suis pas surpris de son souhait
de célébration de fraternité universelle.  Il avait trouvé dans
l’Evangile cet appel à l’ouverture sans limite à tous ceux qui cultivent
l’humain dans toutes ses dimensions et sous toutes ses formes,
religieuses ou non.
Pour ma part, l’ayant bien connu  dans le cadre de l’aumônerie de
l’enseignement public dans les années 70-80, j’ai vécu avec lui et
d’autres une très belle aventure humaine et évangélique, faite de
liberté, de créativité, de fraternité.
Il avait l’intuition que tout ce qui est profondément humain ne peut
être enfermé dans une seule tradition. Il était aussi convaincu que tous
les humains, à commencer par les jeunes,  ont en eux des possibilités
cachées qu’il convient de faire naître et de cultiver. Pierre aura été
un grand témoin de l’Evangile parce qu’il aura été passionné par
l’avènement de l’humain en toute personne.
Merci de me partager les différents témoignages qui  seront prononcés
lors de sa sépulture. »

Bien amicalement.
jacques Musset

le 17 février 2015

 

Nous sommes de tout coeur avec vous et les innombrables amis de Pierre.

Merci de nous partager les textes de la cérémonie de vos adieux à cette personnalité évangélique originale, brillante, foisonnante et courageuse, que j’aurais aimé rencontrer plus souvent

J’aime l’association de ces deux noms PIERRE DE GIVENCHY et Guy Marie Riobé. Car, Angevin d’origine comme lui, j’ai un peu connu le P. Riobé (vicaire épiscopal) notamment à l’occasion d’une intervention spirituelle engagée, où il s’adressait aux grand séminaristes d’Angers (dont je faisais partie à l’époque) : j’ai beaucoup apprécié la profondeur, la simplicité, l’humilité et l’audace de cet homme. Son départ brutal reste un mystère pour beaucoup d’entre nous : l’intolérance et l’incompétence de ses détracteurs n’ont-ils pas eu raison de lui ?

Cordialement

Yves et Marie-Christine

 

« Un homme de la fraternité »

Jean-Pierre Sueur, sénateur du Loiret, salue « la mémoire de Pierre de Givenchy qui, en fidélité aux engagements qu’il avait vécus en tant que secrétaire national de la Jeunesse Etudiante Chrétienne, de 1950 à 1954, en fidélité aussi à Guy Marie Riobé qui l’aura beaucoup marqué, a été avec les jeunes et les moins jeunes un « homme de la fraternité », créant des ponts entre les religions et les philosophies, développant les dialogues pour la paix et la compréhension mutuelle, et favorisant l’accès de très nombreux jeunes – depuis « Le bourdon et le  cafard » – à l’écriture et à la création ».

 




L’égalité hommes-femmes dans la société et les religions

L’égalité hommes-femmes dans la société et les religions

La Croix du 13 janvier 2015 publie un état des lieux de la condition des femmes dans le monde, intitulé « Le long chemin de l’égalité entre les hommes et les femmes » et de fait les données qu’on y trouve dans les différents domaines sont assez affligeantes. Je m’étonne que si peu de liens soient établis entre cet état de fait et les événements tragiques que nous venons de vivre. Parmi les valeurs assassinées mercredi dernier, il y a  l’égalité entre hommes et femmes. La femme libre, la  femme libérée, représente un danger, un désordre,  pour les sociétés traditionnelles et les religions. Ah ! Ne tirons pas trop vite sur l’Islam qui, en cachant le corps des femmes, leur fait croire que c’est ainsi qu’elles sont libres. Regardons notre Eglise catholique. Dans ma paroisse de banlieue proche de Versailles, ce même dimanche de la marche pour la liberté, j’ai été accueillie par des fillettes revêtues d’une cape blanche qui remettaient la feuille d’annonces de la  semaine. Ensuite, on les a revues lors de la procession des offrandes qu’elles ont portées jusqu’au bas des marches de l’autel (Attention à la barrière du sacré !) où les garçons, enfants de chœur en aube blanche, les ont prises pour les porter à l’autel.  Leur place dans les autres processions, communion ou sortie, a toujours été seconde. Dans de telles pratiques,  l’Eglise fabrique du genre : elle assigne des rôles et des vêtements différents aux garçons et aux filles que rien ne justifie. Elle crée de jeunes petits machos et des filles habituées à rester discrètes. Et on s’étonne que l’égalité hommes-femmes peine à s’installer et qu’il existe une ségrégation dans l’emploi ? On commence par le bleu et le rose et on finit par la barbe et  la burka. Quel rapport ? C’est la même logique qui est à l’œuvre, celle de la séparation et de la discrimination sur la base de l’appartenance sexuelle. L’Eglise catholique ne peut apporter sa caution à ces exclusions. Ce n’est pas le lieu de discuter ici s’il est opportun d’avoir des prêtres féminins, mais le pape François si soucieux de rafraîchir et d’assainir les rouages de l’Eglise a une façon toute simple de procéder à un changement profond : qu’il ouvre sa hiérarchie à l’autre moitié de l’humanité, les femmes (Jacques Meurice dans Golias déc. 2014).

Alice Gombault

78220 Viroflay

FHEDLES (Femmes, Hommes, Egalité, Droits et Liberté dans les Eglises et la société

68, rue de Babylone 75007 Paris




Porter intérêt à l’Islam en train de se renouveler

Porter intérêt à l’Islam en train de se renouveler

Marcel Légaut, dans le beau chapitre 3 de « Devenir soi » ( Cerf) : « Approche et accueil de l’autre »  écrit : « La secrète appréhension [du mystère d’autrui] appelle spontanément l’homme à respecter l’autre. Elle le pousse intimement à lui porter intérêt.[…] Ce respect et cet intérêt sont assurément la base des relations entre les hommes dignes de leur humanité ». Et il ajoute que c’est à chacun  d’inventer, sous la poussée des exigences intimes qui le sollicitent, la manière singulière  de respecter autrui et de lui porter intérêt ( pages 67-68).

Voilà des années – bien avant les événements meurtriers de janvier – que je me sens  motivé pour mieux comprendre les traditions spirituelles différentes de la mienne. Sans doute à cause des questions que je me pose  sur ce qu’est devenue ma tradition catholique au cours du temps par rapport à son origine qu’est Jésus de Nazareth, je m’interroge sur la manière dont les autres traditions essaient ou pas aujourd’hui  de revenir à leur Source par delà les interprétations successives marquées par les contextes culturels et politiques où elles sont nées.  C’est une question posée à toutes les religions dans la modernité de notre temps : la fidélité en effet n’est pas la répétition mais une  réappropriation créative à nouveaux frais, car nous ne vivons plus dans le monde d’hier, d’avant-hier et des temps anciens. Se contenter de répéter est condamné à l’insignifiance et à l’indifférence. C’est Marcel Légaut qui le dit à longueur de livres. C’est la raison pour laquelle je me suis lancé à découvrir la tradition bouddhiste et  la tradition musulmane, à la fois par des lectures et aussi en regardant  souvent le dimanche matin les deux  premières émissions  de France II consacrées aux religions. Je parlerai  ici seulement de l’émission « Islam » ( de 8h45 à 9h15)  et de ce que j’ai découvert comme effort extrêmement sérieux de réflexion,  prônant la nécessité de réinterpréter dans  notre monde moderne l’héritage venant de l’enseignement de Mahomet et des origines de l’Islam, marqués par le contexte singulier où ils sont nés. Vérifiez vous-même quand  ce type de débat est au programme. Durant l’année passée il a eu lieu maints dimanches.

Le choix délibéré d’aborder cette question essentielle est extrêmement courageux alors que les conceptions  de l’Islam chez beaucoup de croyants musulmans sont plutôt traditionnelles à partir d’une lecture du Coran fondamentaliste ( comme celle des évangiles par bien des chrétiens). Les présentateurs et les invités sont d’une grande ouverture et rejoignent l’esprit et les efforts déployés jadis dans le catholicisme par « les modernistes » pour  réinterpréter les Ecritures.  Je suis en admiration devant la qualité de ces interventions qui disent clairement que dans notre monde occidental sécularisé la crédibilité du message musulman, maintenant et dans le futur, est au prix de  cette réinterprétation et de cette actualisation. Les deux dernières émissions les 4 et 10 janvier intitulées « Islam et citoyenneté » ont été remarquables.

Il ne manque pas de livres également  de la part d’auteurs musulmans qui appellent à ce travail de réappropriation nécessaire. J’en cite trois seulement qui montrent que ce travail est déjà à l’oeuvre depuis des années dans différents pays : « Les nouveaux penseurs de l’Islam » de Rachid Benzine (Albin Michel 2004, collection l’Islam des Lumières), « La construction humaine de l’Islam » de Mohammed Arkoun  ( Albin Michel, 2012 ) ; « Réformer l’Islam d’Abdou Filali-Ansary ( La Découverte poche 2005).  Les efforts de ces penseurs sont souvent  inconnus de beaucoup de français et parmi eux de chrétiens qui continuent à voir l’Islam comme une religion traditionnaliste, sans qu’ils s’aperçoivent eux-mêmes qu’ils professent un catholicisme traditionnel  peu  ou pas réfléchi. Certes, c’est un mouvement  dont on ne voit pas encore  socialement les fruits mais  ses protagonistes sont l’honneur de l’Islam comme « les  modernistes » furent en leur temps ( fin du 19ème, début du 20ème) l’honneur du christianisme catholique, que les autorités hélas  marginalisèrent. Leur fécondité a fait irrésistiblement son chemin depuis ( et ce n’est pas terminé) et il en sera de même pour les  avant-gardistes musulmans, maintenant et dans l’avenir.

Quelle que soit notre tradition spirituelle, ce travail de réappropriation  s’impose dans notre monde sécularisé, héritier des Lumières. Il n’y a pas à avoir peur. Marcel Légaut a fait un travail immense de réinterprétation de sa tradition catholique dans la modernité présente.  En sommes-nous conscients ? Avons-nous travaillé sa pensée en profondeur sur l’homme, Jésus, « Dieu » ? Se réclamer de lui l’exige. A nous de l’exprimer aujourd’hui avec nos mots et à partir de nos expériences. C’est notre responsabilité.

Jacques Musset ( adressé au réseau des amis de Marcel Légaut)

13 janvier 2015

 

 

 

 

 

 




Après les événements du 7 janvier 2015 : Ghaleb Bencheikh

Notre nation a connu une terrible épreuve. L’ignominie et le terrorisme abject ont frappé au cœur de Paris. Un véritable carnage. Et nous ne pouvons pas nous contenter seulement de dénoncer ces actes qui nous révulsent et de condamner leurs auteurs, sans réserve, ni nous résoudre dans une résignation morose à subir la prochaine attaque… D’ailleurs, qui dit dénoncer entraîne aussitôt qu’il faut annoncer : clamer haut et fort qu’aucune raison, si légitime soit-elle, ne saurait justifier le massacre des innocents et aucune cause, si noble soit-elle, ne prépose la terreur aveugle. Nous scandons jusqu’au ressassement ce que nous avons toujours proclamé : on ne peut pas et on ne doit pas se prévaloir d’un idéal religieux pour semer la haine.

Il se trouve que des individus fanatisés affiliés à des groupes islamistes djihadistes ont décidé de déclencher une conflagration généralisée s’étalant sur un arc allant depuis le nord Nigéria jusqu’à l’Île de Jolo. Et, l’élément islamique y est franchement impliqué. Chaque jour que Dieu fait, des dizaines de vies sont fauchées par une guerre menée au nom d’une certaine idée de l’Islam avec toutes les logorrhées dégénérées qui usurpent son vocabulaire et confisquent son champ sémantique, devenus anxiogènes. Les exactions qui sont commises nous scandalisent et offensent nos consciences. L’incendie ne semble pas fixé, bien au contraire, ses flammes voudraient nous atteindre en Europe et nous brûler, chez nous, en France.

Cette guerre réclame de nous tous, qui que nous soyons, hommes et femmes de bonne volonté, mais surtout de nous autres musulmans de l’éteindre. Il est de notre responsabilité d’agir et de nous opposer à tout ce qui l’attise et l’entretient. Nous ne le faisons pas pour obéir à telle injonction ni parce que nous sommes sommés de nous « désolidariser ». Nous agissons de la sorte, avec dignité, mus que nous sommes par une très haute idée de l’humanité et de la fraternité.

Nous ne cèderons jamais à la psychose. C’est une déclaration de résistance et d’insoumission face à la barbarie. C’est aussi notre attachement viscéral à la vie, à la paix et à la liberté. Après l’affliction et la torpeur, il est temps de reconnaître, dans la froideur d’esprit et la lucidité, les fêlures graves d’un discours religieux intolérant et les manquements à l’éthique de l’altérité confessionnelle qui perdurent depuis des lustres dans des communautés musulmanes ignares, déstructurées et crispées, repliées sur elles-mêmes.

En effet, le drame réside dans le discours martial puisé dans la partie belligène du patrimoine religieux islamique – conforme à une vision du monde dépassée, propre à un temps éculé – qui n’a pas été déminéralisée ni dévitalisée. Des sermonnaires doctrinaires le profèrent pour « défendre » une religion qu’ils dénaturent et avilissent. Plus que sa caducité ou son obsolescence, il est temps de le déclarer antihumaniste.

Au-delà des simples réformettes, par-delà le toilettage, plus qu’un aggiornamento, plus qu’un rafistolage qui s’apparentent tous à une cautérisation d’une jambe en bois, c’est à une refondation de la pensée théologique islamique qu’il faut en appeler, je ne cesse pour ma part, de le requérir et je m’étais égosillé à l’exprimer. En finir avec la « raison religieuse » et la « pensée magique », se soustraire à l’argument d’autorité, déplacer les préoccupations de l’assise de la croyance vers les problématiques de l’objectivité de la connaissance, relèvent d’une nécessité impérieuse et d’un besoin vital. L’on n’aura plus à infantiliser des esprits ni à culpabiliser des consciences.  Les chantiers sont titanesques et il faut les entreprendre d’urgence : le pluralisme, la laïcité, la désintrication de la politique d’avec la religion,  l’égalité foncière entre les êtres, la liberté d’expression et de croyance, la garantie de pouvoir changer de croyance, la désacralisation de la violence, l’Etat de droit sont des réponses essentielles et des antidotes primordiaux exigés.

Ce n’est plus suffisant de clamer que ces crimes n’ont rien à voir avec l’islam. Le discours incantatoire ne règle rien et le discours imprécatoire ne fait jamais avancer les choses.  Ce n’est plus possible de pérorer que l’islam c’est la paix, c’est l’hospitalité, c’est la générosité… Bien que nous le croyions fondamentalement et que nous connaissions la magnanimité et la miséricorde enseignées par sa version standard, c’est bien aussi une compréhension obscurantiste, passéiste, dévoyée et rétrograde d’une partie du patrimoine calcifié qui est la cause de tous nos maux. Et il faut tout de suite la dirimer. Nous ne voulons pas que la partie gangrène le tout. Les glaciations idéologiques nous ont amenés à cette tragédie généralisée. Nous devons les dégeler. La responsabilité nous commande de reconnaître l’abdication de la raison et la démission de l’esprit dans la scansion de l’antienne islamiste justifiée par une lecture biaisée d’une construction humaine sacralisée et garantie par « le divin ». Il est temps de sortir des enfermements doctrinaux et de s’affranchir des clôtures dogmatiques. L’historicité et l’inapplicabilité d’un certain nombre de textes du corpus religieux islamique sont d’évidence, une réalité objective. Nous l’affirmons. Et nous en tirons les conséquences. Je regrette que nous ne l’ayons pas fait dans notre pays, en France. Aucun colloque de grande envergure n’a pu se tenir, aucun symposium important n’a été organisé en vue de subsumer la violence « inhérente » à l’islam ; pas la moindre conférence sérieuse n’a été animée pour pourfendre les thèses islamistes radicales. Il est vrai que la pusillanimité et la frilosité de nos hiérarques nous ont causés beaucoup de torts. Leur incurie nous laisse attendre, tétanisés, la tragédie d’après. Face à la barbarie, il vaut mieux vivre peu, debout, digne et en phase avec ses convictions humanistes que de vivre longtemps en louvoyant, en étant complice, par l’inaction, de ce qu’on réprouve.

Encore de nos jours, dans de nombreux pays, à populations musulmanes, des régimes politiques sévissent sans légitimité démocratique. Ils gouvernent en domestiquant la religion et en idéologisant la tradition. Ils manipulent la révélation pour des fins autres que spirituelles. Quel crédit peut-on accorder à leur participation à la coalition qui bombarde le prétendu « Etat islamique » alors que les criminels fous furieux du califat de la terreur appliquent leurs doctrines et soutiennent leurs thèses ? La monstruosité idéologique de l’EIIL, dénommée Daesh, c’est le wahhâbisme en actes, rien d’autre. C’est le salafisme dans les faits, la cruauté en sus.

Nous sommes encore, dans des contrées, sous « climat » islamique, à l’ère de la criminalisation de l’apostasie, des châtiments corporels, de la minoration de la femme, de la captation des consciences et de la discrimination fondée sur la base religieuse. Et cela au vingt-et-unième siècle, après en avoir « mangé » une décade et demie ! Or, on ne jauge le degré d’avancement éthique d’une société qu’à l’aune du sort des minorités en leur sein. Même si, in fine, dans une société libre, laïque et démocratique, il n’y a de majorité et de « minorité » qu’au Parlement. Parce que le citoyen y est appréhendé in abstracto de l’appartenance confessionnelle ou d’autres spécificités singulières…à quand la citoyenneté pour tous, chrétiens, yézidis, bahaïs, juifs, athées ?

Un corpus polémologique virulent a existé dans la tradition islamique classique. Il est le véritable et le seul référentiel des groupes djihadistes. Il doit être totalement proscrit. Nous avons la responsabilité et le devoir de combattre la réactivation de tous les processus qui l’installent et l’érigent en commandements célestes. Il incombe aux dignitaires religieux, aux imams, aux muphtis et aux théologiens de décréter plus que son inconvenance, mais le reconnaître comme attentatoire à la dignité humaine et contraire à l’enseignement d’amour, de bonté et de miséricorde que recèle grandement la Tradition. Renouer surtout avec l’humanisme d’expression arabe qui a prévalu en contextes islamiques à travers l’histoire et le conjuguer avec toutes les spiritualités et les conceptions philosophiques éclairées du progrès et de la civilisation. Il est consternant que cet humanisme soit oblitéré, effacé des mémoires et totalement occulté. Les noms d’al-Asma ’i, de Tawhidi, de Miskayawayh sont méconnus à cause d’une présentation de l’histoire atrophiée et mutilante. C’étaient eux et leurs émules qui avaient assis les fondements d’une civilisation impériale à l’architecture palatiale défiant l’éternité. Il est plus affligeant encore que, dans la régression terrible que nous connaissons, ces grands noms soient ignorés de leurs propres et lointains descendants.

Savoir endiguer la déferlante extrémiste, ravaler le délabrement moral, guérir du malaise existentiel, en finir avec l’indigence intellectuelle et la déshérence culturelle. Aller vers l’universel. Ne pas s’arcbouter sur les particularismes irrédentistes. Telle est la vision programmatique pour sortir de l’ornière dans laquelle nous nous débattons. L’extrémisme est le culte sans la culture ; le fondamentalisme est la croyance sans la connaissance ; l’intégrisme est la religiosité sans la spiritualité.

L’éducation, l’instruction, l’acquisition du savoir, la science et la connaissance sont les maîtres-mots combinés à la culture et l’ouverture sur le monde avec l’amour du beau et l’inclination pour les valeurs esthétiques afin de libérer les esprits de leurs prisons, élever les âmes, flatter les sens, polir les cœurs et les assainir de tous les germes du ressentiment et de la haine.

Gageons qu’après cette terrible tragédie, il y aura un véritable éveil des consciences afin de conjurer les ombres maléfiques de l’intolérance et du rejet pour construire ensemble, chez nous, en France, une nation solidaire et fraternelle avec un engagement commun au service de la justice et de la paix. Cette nation reconnaîtra tous ses enfants sans exclusive, sans ostracisme. Notre modèle de vie dans une société ouverte, libre et démocratique, respectueuse des options métaphysiques et garante des orientations spirituelles de ses membres, pourra être transmis ailleurs et devra inspirer davantage les sociétés majoritairement musulmanes. Pour peu, surtout, que les rapports internationaux ne soient plus empreints de realpolitik ni d’indignations sélectives, ni de complaisance vis-à-vis des autocrates, ni de compromission avec des Etats « intégristes ». Faisons de cet événement tragique un avènement spécifique : un moment historique, inaugural d’une ère promise d’entente et de paix entre les peuples et les nations.

                                                                                                                   Ghaleb BENCHEIKH