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Lettre à la Vie concernant le compte rendu de l’audience privée accordée par le Pape aux « poissons roses » dont plusieurs  députés PS se présentant es qualité.

 

« Je parcours dans la Vie du 10 mars 2016 un compte rendu de la rencontre à Rome du pape François avec un certain nombre d’hommes politiques et de militants qui se réclament du « christianisme  social » Ce compte rendu est très intéressant mais je me garderai bien de faire l’apologie sans réflexion critique tant des propos du Pape que des commentaires faits par le rédacteur de ce texte.

Je suis particulièrement surpris par ce qu’a dit le Pape sur la laïcité en France. Je pense qu  ‘il a été mal informé et que ses auditeurs n’ont rien fait (ou presque) pour lui dire. En réalité la laïcité pour la grande majorité des militants laïques, chrétiens ou non, croyants ou non, que je connais bien ne sont plus sur le schéma restrictif d’une distinction entre le public et le privé. L’État est laïque en ce qu’il garantit la liberté de conscience. Il garantit le droit des personnes à ne pas s’identifier aux normes et aux croyances d’une communauté particulière et donc à changer de croyance ou de non croyance.L’État est laïque en ce qu’il garantit également pour tous, individuellement et collectivement,  l’exercice des libertés civiles : d’association, d’expression, de presse, d’opinion, de culte, de création artistique, de recherche, …etc.

L’État est laïque en ce qu’il ne reconnaît aucune religion, aucune conviction L’État est neutre – il ne reconnaît en effet aucune religion. C’est à dire qu’il n’a pas à statuer juridiquement sur la valeur des croyances religieuses. Mais il n’est pas neutre en démocratie car il est fondé sur les exigences de liberté,  d’égalité, de fraternité et donc le respect des droits humains.Droits que doivent respecter les religions ou autres organisations de croyants ou non.

A une époque où les risques de repli individualiste ne sont pas nuls, c’est dans le cadre d’une société civile pluraliste et associative, dans le débat, le dialogue et l’affrontement pacifique et constructif que la vie culturelle trouve sa respiration  Mais cette vie ne peut être féconde que dans un cadre juridique strictement laïque seul capable de respecter toutes les convictions et   de permettre tous les échanges.

Jean Riedinger (Observatoire Chrétien de la Laïcité)

Pour comprendre : Extraits du compte rendu par Jean Pierre Denis (Rédacteur en chef de La VIE) de l’audience privée accordée aux poissons roses

« Votre laïcité est incomplète… il faut une laïcité saine »

Restaurer la grande Europe, réinventer la France. « Nous sommes venus pour vous parler de notre pays », lance alors Philippe de Roux. « La France a besoin d’être bousculée… Que souhaitez-vous lui passer comme message ? » Le pape sourit, taquin : « On dit dans le monde hispanique que la France est la fille aînée de l’Église, mais pas forcément la plus fidèle. » Mais tout en affirmant lui devoir beaucoup sur le plan spirituel, le pape avoue mal connaître la réalité de notre pays. « Je suis allé seulement trois fois en France, à Paris, pour des réunion de jésuites, lorsque j’étais provincial. Je ne connais donc pas votre pays. Je dirais qu’il exerce une certaine séduction, mais je ne sais pas très précisément dans quel sens… En tous cas, la France a une très forte vocation humaniste. C’est la France d’Emmanuel Mounier, d’Emmanuel Levinas ou de Paul Ricœur. » Un catholique, un juif, un protestant !

« D’un point de vue chrétien, la France a donné vie à de nombreux saints, des femmes et des hommes d’une très fine spiritualité. Notamment chez les Jésuites, où à côté de l’école espagnole s’est développée une école française, que j’ai toujours préférée. Le courant français commence très tôt, dès l’origine avec Pierre Favre. J’ai suivi ce courant, celui du P. Louis Lallemant. Ma spiritualité est française. Mon sang est piémontais, c’est peut-être la raison d’un certain voisinage. Dans ma réflexion théologique, je me suis toujours nourri d’Henri de Lubac et de Michel de Certeau. Pour moi, de Certeau reste le plus grand théologien pour aujourd’hui. »

Et sur un plan plus politique ? « La France a réussi à instaurer dans la démocratie le concept de laïcité. C’est sain. De nos jours, un Etat se doit d’être laïc, mais s’il vous plaît, n’ébruitez pas ces propos ! » La critique incisive suit le compliment formulé avec légèreté. François, au fond, est assez romain. Il partage le mélange de considération et d’incompréhension que l’on constate souvent au Vatican quand on parle de notre pays. « Votre laïcité est incomplète. La France doit devenir un pays plus laïc. Il faut une laïcité saine » Une laïcité sainte, reprend joliment notre interprète, Carmen Bouley de Santiago. Bref, on comprend que la « laïcité saine » dont parle le pape s’oppose quand même un peu à la sainte laïcité qui est devenue notre religion civile. C’est une laïcité inclusive, donnant sa place au sens, au spirituel, à l’expression des convictions. « Une laïcité saine comprend une ouverture à toutes les formes de transcendance, selon les différentes traditions religieuses et philosophiques. D’ailleurs même un athée peut avoir une intériorité », ajoute le pape, accompagnant la parole par un geste de la main qui part de son cœur. « Parce que la recherche de la transcendance n’est pas seulement un fait, mais un droit ». Jeu de mot très espagnol entre « hecho » et « derecho » qui s’applique admirablement à une laïcité trop française, qui en vient à considérer le « fait religieux » tout en voulant dénier à la religion le droit de cité, l’enfermant dans la sphère privée. « Une critique que j’ai envers la France est que la laïcité résulte parfois trop de la philosophie des Lumières, pour laquelle les religions étaient une sous-culture. La France n’a pas encore réussi à dépasser cet héritage. » Des propos qui ne manqueront pas de tracasser ceux pour qui les Lumières doivent rester l’indépassable référentiel de la république, placée au-dessus de tout soupçon, même de la philosophie du soupçon. Mais qui font aussi réagir Jérôme Vignon. Celui-ci juge le tableau de la laïcité à la française un peu trop noir, et il ne veut pas que l’on croie à Rome que l’Eglise est écrasée ou s’écrase. « Votre analyse est un peu dure, Saint-Père. Un vrai débat sur la laïcité a lieu en France, et le clergé défend la vision de la laïcité que vous évoquez. » « Tant mieux ! », s’exclame François, l’air sincèrement réjoui.

Le fond de la critique demeure, et il est incisif. Une laïcité trop stricte crée un vide que viennent combler d’autres forces. « Quand un pays se ferme à une conception saine de la politique, il finit prisonnier, otage de colonisations idéologiques. Les idéologies sont le poison de la politique. On a le droit d’être de gauche ou de droite. Mais l’idéologie, elle, ôte la liberté. Platon soulève déjà la question dans le Gorgias quand il parle des sophistes, les idéologues de l’époque. Il disait qu’il étaient à la politique ce que le maquillage est à la santé. Les idéologies me font peur. » Dans un contexte marquée par la montée des populismes, sur lequel l’interroge en particulier le député Dominique Potier, le pape appelle à une autre pratique de la politique, fondée sur la recherche du consensus, le sens des responsabilités, le dépassement des clivages. « Si l’on veut éviter que chacun ne parte vers les extrêmes, il faut nourrir l’amitié et la recherche du bien commun, au delà des appartenances politiques. »

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