Rendre l’évangile au monde

Nous relèverons d’abord la spécificité du message évangélique. Puis nous verrons comment l’évangile a été transformé en religion, et comment celle-ci est devenue marginale après avoir longtemps été dominante. En troisième lieu, nous nous interrogerons sur les liens qui unissent celles et ceux qui, partageant la passion de l’évangile, forment l’Église. Enfin, nous évoquerons les engagements que commande l’évangile pour l’humanisation du monde. Ici ou là, j’emprunterai quelques passages à des développements déjà produits par ailleurs.

La plus radicale des subversions

Les ambiguïtés de la propagande religieuse

« Rendre l’évangile au monde » constitue une proposition apparemment claire et simple. Mais passer de l’énoncé à la pratique s’avère plus compliqué. D’abord, que faut-il entendre par évangile, alors que le christianisme se gargarise de ce mot depuis deux millénaires, et que de multiples théologies et stratégies religieuses contradictoires s’en réclament ?

Partons d’un exemple concret de l’actualité religieuse. La béatification de Jean-Paul II, prologue à sa probable canonisation, a bénéficié d’une ample orchestration médiatique. Cet événement a, de fait, permis de rappelerurbi et orbi les enseignements évangéliques : la primauté de l’amour, de la justice et de la paix, le devoir de solidarité avec les personnes et les peuples les plus pauvres et les plus vulnérables, etc. Célébrant la victoire du bien sur le mal, de la sainteté sur la perversité du monde, des millions d’hommes et de femmes ont vibré de concert à l’évocation des convictions religieuses et humaines de Jean-Paul II. Mais peut-on, pour autant, dire que Rome a transmis l’évangile au monde à cette occasion ?

Karol Wojtyla a certes été un homme et un pape d’une envergure exceptionnelle, qui a profondément marqué l’histoire de l’Église et du monde par sa foi et par son charisme, et qui peut être considéré comme exemplaire à divers égards. Mais cette béatification et la canonisation programmée de ce pape et de Pie XII ne visent-elles pas d’abord à restaurer l’image d’une papauté aujourd’hui discréditée, et à revigorer l’identité d’un catholicisme romain en crise ? Ces initiatives pontificales ne relèvent-elles pas, par bien des aspects, d’une manipulation de sentiments religieux très ambigus ? Benoît XVI et les foules rassemblées au Vatican pour ces cérémonies font penser, pardonnez-moi cette comparaison, au grand prêtre Aaron et au peuple d’Israël au pied du mont Sinaï. Fatigués de suivre un Dieu insaisissable à travers le désert, ils ont cédé à la tentation de revenir à une religion concrète autour d’un dieu qui peut se voir et se toucher, et qui accomplit des miracles. L’exhibition d’un cercueil et de reliques me rappellent le veau d’or fabriqué par les prêtres à la demande d’un peuple désemparé… Les religions vivent depuis toujours de ce commerce à base de magie, et elles finissent par en mourir.

Aux antipodes des dieux ordinaires

C’est l’évangile qui doit être la première passion des chrétiens, et non pas la religion ou l’Église qui, en tant qu’institution sociopolitique, se soucie souvent plus de son prestige et de sa puissance que de sa vocation à incarner l’annonce de la libération évangélique. Le choix entre évangile et religion est de fait crucial, car accepter la révélation qui est au cœur du message de Jésus de Nazareth ouvre sur un chemin abrupt et incertain, aussi éloigné des assurances véhiculées par les traditions ecclésiastiques que des boulevards de la réussite mondaine. Le message de Jésus représente, dans sa dynamique originelle, une des initiatives de subversion les plus radicales de l’histoire humaine, et c’est précisément pour cette raison qu’il n’a pas cessé d’être travesti pour être domestiqué. Si cet homme a été mis à mort sous Ponce Pilate à la demande des juifs, ce ne fut pas une erreur, mais c’est parce qu’il était réellement dangereux : de fait, il menaçait l’ordre politique et religieux établi, à la fois le Temple et l’occupation romaine. La subversion lancée alors demeure de nos jours toujours pareillement dangereuse pour tous les pouvoirs en place. Ce n’est pas sans raison que les grands de ce monde aiment la religion et ignorent ou haïssent l’évangile.

Le Magnificat n’est-il pas un appel à la révolution ? Il n’y a, aux yeux du monde, que folies dans l’évangile : les Béatitudes, l’interdiction de juger autrui et le précepte d’aimer les ennemis, la subordination du shabbat et de la religion à la vie humaine, l’absence de toute allusion aux pratiques religieuses dans l’énoncé des critères du Jugement dernier ! À en croire Jésus, le service et l’humilité l’emportent sur la puissance et la gloire ; tous les hommes sont égaux en dignité devant Dieu et entre eux ; les ouvriers de la onzième heure seront payés comme ceux de la première ; la pierre rejetée par les bâtisseurs sera utilisée comme pierre d’angle dans le Royaume des cieux dont la porte d’entrée est étroite pour les riches et les puissants ; les publicains et les prostituées devanceront les bien-pensants et les bien-priants dans cet incroyable Royaume où les plus petits seront les plus grands. Tandis que toutes les grandes religions ont tendance à prêcher l’harmonie, le message d’amour apporté par Jésus est comparé à un glaive qui opposera les hommes entre eux, et il apparaît comme le plus subversif par sa radicalité et son universalité. Ces perspectives insensées se résument dans la foi en un Dieu qui, cloué nu sur une croix, s’identifie aux victimes de la violence humaine pour exorciser à jamais la violence des bourreaux. Le comble de l’ineptie !

Une Église hégémonique devenue marginale

Un christianisme anachronique

Face aux réalités de l’histoire, le christianisme a rapidement renoncé à sa vocation subversive. Pour se propager et pour servir sa propre gloire sous couvert de la gloire de Dieu, il s’est érigé en système politico-religieux allié aux puissants et ce péché originel le poursuit. Il a inculqué aux petits la peur de Dieu et du diable, et n’a pas craint de monnayer l’accès au salut éternel dont il s’est attribué le monopole. Les intérêts convergents du monde et de l’Église ont transformé l’évangile en religion. Au culte « en esprit et en vérité » annoncé par Jésus s’est substituée une écrasante accumulation de savoirs et de rites dont la maîtrise a été réservée au clergé. Un processus aux conséquences désastreuses. Cette option, qui a longtemps été profitable à l’Église du point de vue sociopolitique, a abouti à une impasse à mesure que la sécularisation a marginalisé les institutions religieuses. Désormais coupée des masses pauvres et enfermée dans une culture dépassée, l’Église se trouve doublement en porte-à-faux : par rapport à sa mission originelle d’une part, et par rapport à l’environnement contemporain d’autre part. Se cantonnant de plus en plus dans les cérémonies et la représentation, elle se condamne à végéter, guettée par diverses dérives sectaires.

 

Dans cette conjoncture, il n’est pas étonnant que se répande le doute sur ce que peut encore signifier le message édulcoré attribué à un prophète juif disparu il y a deux mille ans. Le christianisme qui s’en réclame n’est-il pas complètement dépassé au regard des bouleversements culturels et sociaux en cours ? Il faut admettre que l’humanité est en train de muter, ou tout au moins de vivre une révolution aussi considérable que celle du néolithique, lorsque nos lointains ancêtres, cueilleurs et chasseurs nomades, se sont sédentarisés en inventant l’agriculture et l’élevage qui, à la faveur d’un accroissement de la production et d’une spécialisation des activités sociales, ont permis la création des villes et des États. Les connaissances scientifiques et techniques ont à présent pris le pas sur les savoirs religieux et discréditent les faiseurs de miracles. La primauté de l’individu se substitue à celle des collectivités sacralisées d’autrefois. Le pouvoir sur les hommes a perdu son aura divine et se trouve de plus en plus subordonné aux impératifs du marché. La civilisation urbaine submerge les campagnes sur toute la planète et modifie radicalement le rapport à la nature autrefois considérée comme le théâtre de la grandeur divine. Dieu n’est plus perçu comme tout-puissant et beaucoup l’ont congédié. De quelle utilité est l’évangile par rapport à cela ?

Engluée dans son passé en dépit de ses dénégations, l’Église se montre pusillanime et peine à accompagner l’humanité contemporaine. Recourant à des rites hérités d’une époque révolue comme la royauté d’Israël et la féodalité médiévale, les liturgies ne parlent plus au commun des hommes. La hiérarchie ecclésiastique se croit toujours investie du monopole de la vérité au double plan des dogmes et de la morale, et refuse de reconnaître le caractère relatif de toutes les constructions doctrinales. L’autorité revendiquée au nom des Écritures et de la Tradition s’exerce dans le cadre d’un appareil de pouvoir obsolète, déclaré d’institution divine et de ce fait prétendu intangible. Le dialogue avec les autres religions et avec l’athéisme n’est que balbutiement, mise en scène plus que dialogue véritable. La laïcité est considérée comme un pis-aller à contourner, et non comme un gage de liberté. Toujours suspecte, la sexualité reste soumise à de multiples formes de répression dont certaines sont criminelles, telle l’interdiction du préservatif par Jean-Paul II en Afrique, etc. L’Église se méfie de la modernité, la condamne volontiers, et se spécialise dans l’énoncé de normes abstraites et dans des activités cérémonielles désuètes. La foi chrétienne est assez communément réduite à un « dépôt sacré » confié à un corps sacerdotal censé surplomber le monde, à une somme de savoirs et un legs cultuel qu’il suffirait de conserver et de reproduire.

De Vatican II aux parvis

Si l’Église se voyait comme les hommes du commun la voient au lieu d’exiger que ceux-ci la voient avec les yeux de la foi, si elle voyait avec les yeux du monde le spectacle qu’elle donne, elle en serait consternée. Elle se découvrirait prisonnière d’usages rituels et mondains souvent ridicules par leur anachronisme, péremptoire au plan doctrinal et dure dans ses jugements, butée dans son attitude à l’égard des femmes, ne conformant pas ses pratiques à ses enseignements, intéressée et liée par des alliances douteuses, gouvernée par une gérontocratie machiste attachée à un centralisme bureaucratique suranné, etc. Elle serait scandalisée par les exigences inhumaines qu’elle impose en matière sexuelle, matrimoniale et de procréation à ses fidèles, et notamment aux plus dévoués et aux plus malheureux d’entre eux comme les prêtres qui ne supportent plus leur célibat et les couples séparés. Or l’incarnation de l’évangile dans les réalités contemporaines, son inculturation, est non seulement la première condition de l’audibilité de l’Église, mais c’est la condition incontournable de sa crédibilité, de la crédibilité de la vérité qu’elle proclame. Vatican II avait compris cela, mais ce concile semble avoir fait long feu.

Le christianisme est-il donc voué à sombrer avec les structures ecclésiastiques qui l’ont peu à peu fossilisé ? Ou peut-il se relever en quittant les habitudes qui l’entravent et l’étouffent ? Même le plus anticlérical des chrétiens souhaite une conversion de l’Église à sa vocation première qui est de servir les hommes dans l’humilité et la simplicité, et de servir Dieu en agissant ainsi. Tous les croyants passionnés d’évangile aimeraient voir les institutions ecclésiales se défaire de leur ritualisme et de leur dogmatisme, s’ouvrir au monde et rejoindre les pauvres pour épouser leur cause qui est la première cause de Dieu lui-même, promouvoir la confiance et le dialogue avec les fidèles en renonçant à un système de pouvoir monarchique de droit divin qui ignore la créativité et la liberté des communautés locales. Mais est-ce possible ? Les espoirs suscités par Vatican II restent-ils justifiés ou bien le christianisme est-il en train de se frayer des voies nouvelles sur les parvis des sanctuaires et des hauts lieux de la théologie officielle ? La réponse à cette question ne peut se trouver que dans le sillage de l’évangile qui oblige à reconnaître que les urgences du monde sont prioritaires par rapport aux problèmes strictement ecclésiastiques.

Pour un christianisme en symbiose avec l’humanité

Du sacré au profane

L’avenir de Dieu parmi les hommes ne se joue pas à travers des rites ou des savoirs. Il se joue au plus près des hommes et à ras de terre, dans le monde tel qu’il est, avec ses espoirs et ses violences. Et ce dans le cadre d’une mondialisation inédite qui est porteuse à la fois de gages d’humanisation et de périls mortels. Pour rendre aujourd’hui l’évangile au monde, il faut par conséquent le libérer de la religion qui l’a accaparé, qui l’a enfermé et chosifié en le sacralisant pour le doter de pouvoirs magiques. Une fois pour toutes, le voile du Temple s’est déchiré au moment de la mort du Christ, abolissant l’archaïque clivage entre le sacré et le profane, fondement habituel des religions et du sacerdoce qui sont toujours et partout caractérisés par la séparation et la pureté rituelle. Le Christ est le don immédiat et sans réserve que Dieu fait de lui-même au monde, quittant l’habitat céleste des autres dieux pour habiter parmi les hommes et les rendre saints, pour sanctifier tout ce qui existe. Libérée du temple et du sacerdoce, la religion chrétienne est à repenser en fonction de l’homme créé par Dieu et habité par lui, sans hypothèque idéologique relevant de la sacralité et des terreurs primitives.

Que devient l’Église dans cette perspective ? Il faut d’abord rappeler que c’est par elle que l’évangile s’est transmis au fil des siècles malgré toutes les trahisons, et qu’il n’existe peut-être pas d’autres canaux pour continuer à le transmettre. De même que l’homme ne peut pas se passer de langage pour parler, il ne peut pas se passer d’institutions pour vivre avec les autres. Mais loin de se réduire à son périmètre sociologique, aux structures et aux conceptions qu’elle a héritées de l’histoire, l’Église n’existe pour les hommes et pour Dieu que là où se vit l’évangile. Ce n’est pas la continuité apostolique et le droit canon qui la constituent, ni même quelque orthodoxie que ce soit. C’est l’amour et le service des hommes auquel le Christ s’est identifié. Quelles que soient les difficultés qui assaillent les institutions ecclésiastiques, il n’y a aucune raison de penser que cette aventure-là soit terminée. Dans le sillage des croyants d’autrefois qui se sont voués corps et âme, comme François d’Assise, à aimer et à servir leurs semblables et leur Dieu, le siècle dernier a vu se lever, entre autres, Albert Schweitzer, Martin Luther King, Helder Camara, Oscar Romero, mère Teresa, l’abbé Pierre, sœur Emmanuelle. Ce sont ces croyants-là qui, avec l’innombrable foule des croyants inconnus, gardent l’Église vivante. Mais pour renaître, il lui faudra emprunter des formes nouvelles, et peut-être même des appellations nouvelles.

« Dieu premier servi » à travers autrui

Il me plaît de vous citer ici un extrait des Lettres à un jeune prêtre, un livre de Pietro di Paoli dont je vous recommande vivement la lecture. La devise « Dieu premier servi » est commentée comme suit : « C’est une belle devise, mais cela ne signifie pas que Dieu passe avant les hommes… Cela signifie que Dieu (et donc le service des hommes) passe avant l’argent, la puissance, les honneurs, l’amour-propre, le désir de possession et aussi notre envie de nous distraire. Cela signifie que rien, absolument rien, ne passe avant l’humain. Notre obéissance à Dieu, au Dieu fait homme, nous impose de toujours choisir la réalité de la vie des hommes et des femmes, de toujours choisir cette épaisse et visqueuse pâte humaine, contre notre amour idolâtrique des absolus. Jamais une idée ne vaut plus cher qu’un homme, une femme, parce que c’est pour cet homme, pour cette femme que le Christ donne sa vie. Choisir de défendre une idée, une théorie, une théologie, plutôt que les hommes ou les femmes réels et vivants, c’est “recrucifier” le Christ. » La religion constitue, au regard de l’évangile, la pire des idolâtries quand elle se veut absolue : elle devient alors négatrice de Dieu et de l’homme, et mère des pires violences.

Principale activité sociale de l’Église, le culte est d’urgence à reconsidérer. Le Dieu biblique exècre toute forme de narcissisme, n’a pas besoin de culte pour lui-même, n’a pas besoin d’être adoré comme les dieux païens, n’a donc besoin ni de sanctuaires ni de prêtres. Malgré l’importance du Temple dans le judaïsme ancien, les prophètes d’Israël ont condamné le culte avec véhémence quand il prenait le pas sur la justice. « Cessez de m’importuner avec vos offrandes, car – parole de Yahvé – vos sacrifices me répugnent, votre religion me dégoûte, ont répété Amos et Isaïe en des termes à peu près semblables. Je ne supporte plus vos fêtes et vos pèlerinages. Quand vous étendez vos mains pour vos prières, je détourne les yeux et je ne vous écoute pas. Éloignez de moi le brouhaha de vos cantiques et le tintamarre de vos harpes… Ce que je veux, c’est le droit et la justice. » Les rites ont changé, mais nos grands-messes et nos pèlerinages sont-ils aujourd’hui plus agréables à Dieu, quand ils confortent directement ou indirectement un ordre social qui écrase les faibles et les pauvres à travers le monde, au su et au vu de nous tous, d’une façon bien plus atroce qu’à l’époque d’Amos et d’Isaïe ? La liturgie n’a de sens que si elle est la célébration fraternelle de l’amour qui, venant de Dieu, unit les croyants dans une bienveillance réciproque et dans le service de leurs frères, en commençant par les plus démunis.

Que devient alors la prière ? Voici, à titre d’exemple en milieu catholique, une réponse possible à cette question. La vieille femme en cause n’a jamais envié le statut sacerdotal et n’est pas du tout tentée de jouer au prêtre clandestin. Pourtant, en prenant son café et le pain du matin, elle se souvient d’un chant d’offertoire de sa jeunesse – « Prends ma vie, Seigneur…, prends ma mort…, prends ce pain…, prends ce vin… ». Sa prière : que la nourriture et la boisson qu’elle absorbe deviennent en elle, et à travers l’ensemble des relations et des activités de sa journée, le Corps du Christ qui fait accéder les hommes à la plénitude de leur humanité, deviennent le Sang du Christ qui irrigue la vie du monde de l’amour divin. Et, comme seul l’humble service des autres peut transfigurer les hommes et le monde en incarnant une part de ciel sur la terre, cette prière la renvoie au lavement des pieds qui remplace la scène de l’institution eucharistique dans l’évangile de Jean. Une prière à la dimension du monde, formulée avec et pour le monde. Faut-il s’interroger sur le caractère licite ou illicite de cette célébration matinale ? Loin de constituer une opération magique de transsubstantiation, elle essaye tout simplement d’incarner l’évangile, au sens fort du terme incarner, de donner corps à l’évangile dans le quotidien des hommes – de rendre l’évangile au monde. Il suffit de peu pour fêter et actualiser l’amour qui, accompli sur le Golgotha, a vaincu la mort et fonde notre espérance. La pire détresse et nos morts de chaque jour peuvent être prière comme les espoirs et les joies qui nous relèvent chaque jour. Déréliction, néant et résurrection.

L’évangile au service des hommes

Une conjoncture périlleuse

Le message de Jésus est des plus simples dans sa forme originelle : se fier en la vie qui est donnée par Dieu, la respecter et en prendre soin, là où elle est la plus vulnérable en premier lieu. L’ultime jugement qui manifestera la vérité en toutes choses ne fera que confirmer la vérité du vécu quotidien : « Ce que vous aurez fait au plus petit de mes frères, c’est à moi que vous l’aurez fait… Ce que vous aurez refusé au plus petit d’entre eux, c’est à moi que vous l’aurez refusé. » Cette affirmation ne comporte pas la moindre allusion à la religion, à quelque orthodoxie ou pratique rituelle que ce soit. Mais la mise en œuvre de l’amour d’autrui subvertit en profondeur l’ordre du monde en inversant les valeurs définies par les puissants à leur profit. Toute civilisation, toute culture, et bien entendu l’Église pareillement, se trouvent interpellées par cette invitation révolutionnaire et seront jugées à cette aune, comme chacun d’entre nous. C’est porté par la proclamation paulinienne de l’égale dignité de tous les humains et de la fraternité universelle que le christianisme primitif s’est répandu comme le feu autour de la Méditerranée. Mais qu’en est-il aujourd’hui ?

Les chrétiens ont raison de s’alarmer, avec les autres grandes religions et avec tous les vrais humanismes, croyants ou athées, de la menace que constitue la marchandisation galopante du monde entraînée par le capitalisme financiarisé qui ne vise que le profit et sème la mort. Jamais le gouffre qui sépare les pauvres des riches n’a été aussi profond, jamais les violences qui en résultent n’ont été aussi grandes et aussi dangereuses, et jamais l’homme ne s’est manifesté aussi prédateur à l’égard de la nature au risque de détruire la vie. L’ultralibéralisme sauvage qui gouverne la planète ne cesse d’aggraver les processus d’oppression et d’exploitation ou de marginalisation des pauvres qui sont de jour en jour plus nombreux. Le mirage d’une croissance illimitée des biens de consommation, servie par une technoscience subordonnée à la logique du marché, menace à brève échéance tous les équilibres de la nature et jusqu’à la survie de l’espèce humaine. La cupidité du système transcende et ne cesse de renforcer celle des individus.

Maintes encycliques offrent depuis plus d’un siècle une description par bien des côtés pertinente de ces maux. Mais il ne suffit pas de stigmatiser de l’extérieur la rapacité et le matérialisme de la civilisation moderne, comme si l’Église se trouvait au-dessus du système socioéconomique qui est à l’origine de l’exploitation et de l’oppression. Que d’injustices n’a-t-elle pas absous en soutenant les possédants et les régimes politiques qui ont défendu ses intérêts en même temps que les leurs ! Cette démarche peut même se révéler néfaste : dénoncer les injustices comme s’il ne s’agissait que de dysfonctionnements superficiels est trompeur en occultant les racines du mal, et en détournant l’homme des combats qui doivent être menés contre l’inhumanité. Avant de vouloir enseigner Dieu au monde, l’Église doit essayer de comprendre les hommes en les accompagnant sur leurs chemins, en écoutant le Dieu qui marche à leurs côtés, loin des Églises parfois. C’est en devenant humaine parmi les hommes, en partageant leurs souffrances et leurs aspirations, en s’engageant dans les combats qu’ils mènent pour leur dignité, qu’elle pourra dire Dieu de façon crédible et libératrice.

Évangéliser la modernité

Contradictoire comme tout ce qui est humain, capable d’enfanter le meilleur et le pire, la modernité n’est pas à accepter ou à rejeter en bloc. Elle a libéré la raison et a en même temps produit un rationalisme dogmatique, instauré la laïcité et vilipendé la spiritualité, promu la personne et institué un individualisme forcené, émancipé la femme et asservi le sexe, sauvegardé la vie et commis des génocides. Elle exalte la jeunesse et la prive d’avenir, alimente d’immenses espérances parmi les nations et verrouille leur évolution, encourage les révoltes contre les dictatures et les étouffent. Ambiguë, elle n’est pas un aboutissement, mais une voie. Le royaume de Dieu ne peut se construire aujourd’hui qu’à travers elle, en s’incarnant dans le monde pour le libérer de l’inhumanité. L’espérance altermondialiste appelle un alterchristianisme.

La foi chrétienne ne renaîtra qu’en participant à la résistance et aux combats que requiert l’humanisation de la société. Si les hommes qui parlent de justice et de paix ne luttent pas d’arrache-pied contre l’iniquité régnante, aucune autre libération ne vaut d’être annoncée et les prédicateurs ne seront que des pantins. Ce ne sont pas les docteurs qui manquent dans l’Église, mais les prophètes qui acceptent avec audace, à leurs risques et périls, de combattre les politiques qui sacrifient la nature et l’humanité aux intérêts à court terme d’une minorité de privilégiés. Il est urgent de s’élever contre le modèle de croissance dominant, et contre les guerres menées pour maintenir un statu quo inique. La Parole de Dieu ne peut parler aux hommes et transformer le monde qu’en prenant corps ici et maintenant comme cela est arrivé en d’autres temps autour du bassin méditerranéen, dans le monde grec et romain, puis en milieu païen.

Dans ce domaine comme dans tous les autres, rien n’est jamais définitivement acquis. En s’incarnant, le christianisme revêt par la force des choses des formes particulières en rapport avec chaque culture, puisqu’il est impossible que la Parole se manifeste autrement parmi les hommes. Mais l’évangile subvertit toutes les cultures, y compris la chrétienne, puisqu’il n’existe aucune forme de culture qui puisse contenir cette Parole. Dès lors n’est-ce que dans le déroulement de la vie et dans la diversité culturelle, historique et géographique, que le message revêt toute sa dimension. Le christianisme ne se réduit pas aux structures et aux idéologies qui ont été les siennes jusqu’à ce jour. Toutes les nations, toutes les cultures, toutes les religions ont vocation à refléter le Christ et à constituer le corps du Christ en véhiculant des valeurs christiques. Vouloir restaurer la religion pour ériger sur terre une société chrétienne à l’image de la cité céleste n’est qu’un leurre. Il nous faut habiter et transfigurer la modernité telle qu’elle se présente pour faire advenir une nouvelle et plus grande modernité, pétrie d’évangile et toujours à évangéliser de nouveau.

Conclusion

Je terminerai cette causerie en vous recommandant encore une lecture : Le souffle d’une vie de Guy Aurenche, président du CCFD-Terre solidaire. Ce livre illustre ce qui se passe sur le terrain quand l’évangile est rendu au monde. Ne se préoccupant guère de savoir « qui est Dieu », l’auteur se préoccupe de savoir « où le trouver » et comment le secourir. Convaincu que l’homme reste habité par Dieu, il croit que tous les humains sont capables d’aimer et méritent d’être aimés. Dès lors, tout ce qui avilit, maltraite et détruit l’homme doit être combattu. Et notamment les politiques qui criminalisent les pauvres et repoussent l’étranger. Sans relâche, il faut lutter contre la torture et la peine de mort, contre le rejet, la misère et le sous-développement quels qu’ils soient. Contre la faim, les haines et les guerres. Parce que « catholique » au sens étymologique de ce terme, Aurenche estime que la Parole créatrice et libératrice de Dieu échappe à tout monopole. Foncièrement universel, le message évangélique du Christ et de la Tradition vivante de l’Église ne connaît aucune frontière. À l’opposé de tout repli identitaire, les chrétiens doivent entrer en dialogue et en partenariat actif avec toutes les personnes et toutes les communautés qui œuvrent à l’humanisation de la société.

Jean-Marie Kohler

Forum des Croyants libres de Moselle – mai 2011

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