Eau et théologie Publié juin 8, 2014 par Maurice

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Dans notre existence, passer avec lui de la mort à la vie ce n’est pas être arrivé et s’installer, mais oser s’aventurer sur d’autres rives, encore inconnues, redoutées peut-être ; c’est, à la suite des Hébreux et des disciples, devenir des êtres qui osent la traversée, dans toutes ses dimensions, franchir les distances, les fossés, les frontières et aller y rencontrer l’inattendu, le frère, la sœur qui donnent visage au Dieu étrange(r) et s’interroger : « Qui donc est-il ? »

Traversée marine et théologique

Un article publié du numéro 31 de la revue Parvis, de septembre 2006.

Se préparer au voyage

Sur le thème de l’eau et la vie dans le Nouveau Testament, les propositions de voyages, d’itinéraires sont nombreuses et diversifiées. Les auteurs de ces textes ont en effet puisé aux sources des Écritures qui ont fait la part belle à l’eau ; elles ont investi cet élément comme métaphore de la vie et de leur relation à Dieu pour dire la vitalité de leur réflexion. Avec réalisme et sagesse, ces Écritures ont gardé une mémoire vive du côté sombre de l’eau, elles savent combien l’eau est aussi menace, danger pour les êtres vivants ; mais l’eau a un maître, Dieu selon l’Ancien Testament. Cette maîtrise fait de lui le sauveur de son peuple : lorsque celui-ci quitte le pays de servitude, il doit la vie sauve à ce Dieu qui a rendu possible qu’il passe à travers les eaux et accède à une vie libre. Traverser les eaux est expression de salut dans l’Ancien Testament, un salut reçu de Dieu.

Les auteurs des textes bibliques ont déployé la métaphore, faisant jouer les échos d’un texte à l’autre, de l’Ancien au Nouveau Testament. Il n’est donc guère possible de s’aventurer dans le Nouveau Testament sans avoir en poche le premier volume de la Bible.

Être un voyageur actif

Pour profiter au mieux d’un voyage, prendre conscience du dépaysement, reconnaître que la langue, la culture, les valeurs du pays que l’on découvre nous sont vraiment étrangères, il importe de prendre le temps de la découverte, précisément. Pour le voyage qui est le nôtre, ce sera le temps de la lecture, où surprises, découvertes, incompréhensions, impressions de déjà vu aussi, auront l’espace de l’expression et seront reprises dans un second temps, réfléchies et mises en perspectives.

Notre destination, une parmi d’autres possibles dans le Nouveau Testament, se trouve dans l’évangile selon Marc, au chapitre 4, versets 35-41 (Traduction œcuménique de la Bible).

35 Ce jour-là, le soir venu, Jésus leur dit : « Passons sur l’autre rive. » 36 Quittant la foule, ils emmènent Jésus dans la barque où il se trouvait, et il y avait d’autres barques avec lui. 37 Survient un grand tourbillon de vent. Les vagues se jetaient sur la barque, au point que déjà la barque se remplissait. 38 Et lui, à l’arrière, sur le coussin, dormait. Ils le réveillent et lui disent : « Maître, cela ne te fait rien que nous périssions ? » 39 Réveillé, il menaça le vent et dit à la mer : « Silence ! Tais-toi ! » Le vent tomba, et il se fit un grand calme. 40 Jésus leur dit : « Pourquoi avez-vous si peur ? Vous n’avez pas encore de foi ? » 41 Ils furent saisis d’une grande crainte, et ils se disaient entre eux : « Qui donc est-il, pour que même le vent et la mer lui obéissent ? »

En (re)découvrant ce récit, interrogez-vous : qu’est-ce qui vous parle ? Vous frappe ? Vous est étranger ? Au contraire, familier ?
En relisant attentivement ces quelques versets, relever qui a l’initiative de ce qui se passe et qui subit les événements ; qui contribue à ce que l’action se déroule et qui fait obstacle.

En vous servant des éléments découverts au cours de votre visite du texte, esquisser des hypothèses en réponse à cette question : qu’est-ce qui se joue dans le récit de cette traversée ?

Quelques balises pour relire et traverser à notre tour une tempête redoublée

Au soir d’une journée d’enseignement, Jésus fixe une destination au groupe qu’il constitue avec ses disciples : l’autre rive. Celle-ci n’est accessible que par le détour d’une traversée de la « mer » (4,1 et 5,21) ; or le projet est compliqué par un événement inattendu, une terrible tempête (au cœur du récit, versets 37-39) racontée sur un mode dramatique. Le caractère périlleux de la situation est aggravé par un autre motif, celui du sommeil de Jésus, décrit, lui, avec les termes de la sérénité.

Ce second motif provoque une autre tempête, chez les disciples cette fois, qui réveillent l’endormi et lui font reproche de sa sérénité qu’ils lisent comme indifférence à leur égard.

La traversée comme métaphore

Bien qu’ils soient dans la même embarcation, les disciples et le maître sont présentés par le narrateur dans une différence qui les situe à distance, en des points de vue et attitudes opposés. Sous la trame narrative de la traversée de la mer s’esquisse ainsi un autre espace à traverser, qui sépare les disciples du maître : l’éloignement signifié par les attitudes de panique des uns et le sommeil tranquille de l’autre est une variation d’un thème cher à l’évangile selon Marc. Dans d’autres textes, ce fossé est exprimé avec les termes de l’incompréhension, ou encore de la non–foi, ou encore de la cécité.

Identité en question

C’est l’identité de Jésus qui est en jeu dans ces différents récits ou plus précisément la difficulté voire l’incapacité des disciples à comprendre qui il est, véritablement. C’est cela que pointe la réponse de Jésus sur le mode de l’interpellation : « Pourquoi avez-vous si peur? Vous n’avez pas encore de foi ? » Ainsi que, en écho, l’interrogation des disciples : « Qui donc est-il, pour que même le vent et la mer lui obéissent ? » Cette finale interrogative, là où un récit de miracle place généralement une acclamation joyeuse qui reconnaît l’identité du thaumaturge et l’acclame, renforce l’importance de ce questionnement sur l’identité de Jésus et la distance non résorbée, non traversée entre les disciples et le maître. Leurs yeux restent aveugles.

L’opacité, résolument

Marc travaille à brouiller les pistes, à perturber la vue puisque son récit dit en même temps l’évidence et la non-évidence : l’évidence de la capacité de Jésus à agir en maître « plein d’autorité » (2,21-28), à maîtriser les éléments déchaînés comme les esprits impurs ; la non-évidence car cette évidence-là est illisible pour les disciples.

Quelques mots d’explication. Il ressort de la comparaison de ce récit avec le schéma-type des récits de miracle que ce verset 40 a été inséré par Marc pour briser la fluidité du récit et y inscrire de la dissonance. La double question de Jésus crée un problème au moment même du dénouement de la crise : le fait que les disciples réveillent leur maître peut en effet être lu comme expression du salut qu’ils attendent de lui, comme les marins en péril dans les Psaumes. Or le verset 40 recadre l’intervention des disciples comme « pas encore de foi ». C’est à n’y rien comprendre !

Ce récit aurait pu se terminer sur le calme survenu, attestation du miracle opéré par Jésus, mais Marc a fait le choix de complexifier les données par une avalanche de questions qui laissent le lecteur perplexe.

Puiser à la source et faire du neuf

La mer, « lieu » de réflexion théologique dans l’Ancien Testament (par exemple, Genèse 1,1-10 et 6-8,5 ; Exode 14–15 ; Esaïe 27,1 ; 51,9-10 ; Jonas 1–2 ; Psaumes 44,24-27 ; 74,12-17 ; 89,10-11 ; 106,8-12 ; 107,23-37 ; Job 26,5-14), est investie par Marc sur le plan de la christologie : Jésus, ici, comme Dieu dans de nombreux textes de l’Ancien Testament, se manifeste comme maître du chaos ; en ce sens, ce texte s’apparente à une théophanie, littéralement une manifestation de Dieu. Jésus est révélé également comme celui qui rend possible la traversée. Il est sollicité (« réveille-toi ») et répond comme dans Dieu dans les Psaumes. Il sauve les marins perdus.

Le récit de Marc s’inspire de ces données théologiques, tout en s’en distançant : l’émerveillement, la louange, la foi sont absents. Plus exactement, pas encore là (« N’avez-vous pas encore de foi ? »). Les disciples sont ainsi inscrits dans un avenir. Certes, ils arrivent sur l’autre rive (5,1) mais c’est la rive d’un monde étranger, païen qu’ils abordent, habités, saisis par une question : « Qui donc est-il ? » Un abîme s’ouvre sous leurs pas et leur intelligence – celui du questionnement théologique, un espace où interroger leurs images et compréhensions de Dieu et de l’être humain.

Oser les traversées

Dans un lointain passé, d’autres, quittant le pays de servitude, sont sortis sains et saufs de la traversée des eaux. Ces ancêtres, les Hébreux (de la racine hébraïque qui signifie traverser), ont traversé bien des espaces, bien des questions en compagnie de leur Dieu.

En Jésus-Christ, Dieu se révèle comme celui qui affronte les tempêtes, le chaos et y plante la vie, s’y relève en la résurrection.

Dans notre existence, passer avec lui de la mort à la vie ce n’est pas être arrivé et s’installer, mais oser s’aventurer sur d’autres rives, encore inconnues, redoutées peut-être ; c’est, à la suite des Hébreux et des disciples, devenir des êtres qui osent la traversée, dans toutes ses dimensions, franchir les distances, les fossés, les frontières et aller y rencontrer l’inattendu, le frère, la sœur qui donnent visage au Dieu étrange(r) et s’interroger : « Qui donc est-il ? »

Sophie Schlumberger
bibliste, responsable du service biblique de la Fédération protestante de France

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