Gustavo Gutiérrez : la pauvreté et la théologie de la libération…

CONFERENCE DU PERE GUSTAVO GUTIERREZ

LE 07 MARS 2012 au Secours Catholique –Paris-

Ce matin on a eu une conversation à propos de Diaconie, le projet de l’épiscopat, et la participation du Secours Catholique. On a parlé de la pauvreté. Dans ce projet, on met l’accent sur les derniers, les plus pauvres. Alors je vais vous dire des choses autour de la notion de pauvres et de pauvreté, mais en prenant surtout une perspective pastorale et théologique.

Tout d’abord, une chose importante quand nous parlons des pauvres c’est de percevoir la complexité de la pauvreté. En effet, les mots « pauvre » et « pauvreté » évoquent rapidement un aspect très important de la pauvreté, mais qui n’est pas le seul ; l’aspect économique. La pauvreté c’est cela ; un aspect économique central très important, mais c’est plus que ça. Je voudrais dire certaines choses à ce propos dans une perspective biblique. Dans la bible, les pauvres ne sont pas seulement ceux qui ont une situation économique difficile ; ce sont les personnes oubliées, opprimées, pour différentes raisons, même des raisons religieuses. C’est ce qui se passe avec les grands malades dans les évangiles. A l’époque il y avait unecroyance qui circulait ; les grandes maladies comme la lèpre, la surdité, la cécité étaient des châtiments de Dieu. Donc, ces faits physiques avaient immédiatement une dimension religieuse que j’ai combattue. C’est pour cela que dans la réflexion théologique qui a été menée, et que l’on continue à mener, en Amérique latine, nous tachons de trouver cette complexité. Il y a des facteurs culturels, des facteurs raciaux et des conditions féminines comme aspects de la pauvreté dans notre société. Pour cette raison, nous employonssouvent deux expressions : « non personne » et « insignifiant ». Bien sûr, il n’y a pas de « non personne » mais elles sont tenues comme telles, elles ne sont pas reconnues dans nos sociétés. C’est également le cas des insignifiants et des laissés pour compte, les gens qui n’ont pas d’influence, de poids social, etc. La première idée autour de « pauvre » est celle-ci : c’est un fait qui a une certaine complexité. Je n’élimine pas du tout la dimension économique. Je dis simplement que c’est plus que cela.

Un autre point à propos de la pauvreté, c’est que dans l’humanité et dans les églises chrétiennes, et j’emploie le pluriel intentionnellement, parce que c’était le cas aussi des églises protestantes, orthodoxes et autres, on ne parlait pas beaucoup des causes de la pauvreté. On parlait de la pauvreté et on demandait aux croyants d’être solidaires avec les pauvres, mais on n’abordait pas ses causes. Ce thème est entré dans le magistère de l’Eglise relativement tard. On peut dire que c’est à la fin du siècle dernier que le sujet a été abordé clairement, à la Conférence Episcopale de Medellin. Jean-Paul II a beaucoup parlé des causes de la pauvreté, et cela a fait changer la perspective et la forme de notre engagement avec les pauvres. En effet, si les causes de la pauvreté sont évoquées, on ne la prend plus, comme le font les pauvres eux-mêmes, comme un fait inéluctable, une sorte de fatalité ; il y aurait des personnes qui naissent pauvres et d’autres riches. J’ai cité ces jours-ci une phrase d’un document de Pie X : « Il y a 2 choses dont il faut tenir compte ; le devoir des riches est d’être généreux, d’aider les pauvres et le devoir des pauvres est d’être humbles, d’accepter l’aide des riches ». C’est un fait. Il n’est pas fait mention du statut ou des classes sociales.

Beaucoup de pauvres pensent de la sorte ; c’est la malchance, ils sont nés pauvres. Parler des causes signifie, pour simplifier un peu, qu’il y a des instructeurs socio-économiques, culturels, qui sont l’une des causes de la pauvreté. La globalisation signifie un pas de plus, parce que la distance entre riches et pauvres est plus grande encore qu’il y a quelques décennies. Il y a aussi des catégories mentales, des façons de voir les choses qui sont des causes de la pauvreté ; la supériorité d’une civilisation, par exemple. Les autrescivilisations devraient aller « vers » le niveau de la civilisation occidentale. Ou bien la supériorité masculine ; c’est une catégorie. Certes, ces catégories donnent lieu à des structures, à des lois dans des pays, mais elles partent d’une conception. Lorsqu’on parle des causes de la pauvreté, cela implique un changement d’attitude. Il ne suffit plus d’une aide directe, immédiate aux pauvres ; il faut aller jusqu’aux causes de la pauvreté. Etre vraiment solidaire avec les pauvres, c’est être contre la pauvreté, contre ce dont ils souffrent. Je ne nie pas l’importance d’aider directement un pauvre à un moment donné. Je dis qu’il faut ajouter lecombat pour la justice et changer la société de façon à ne pas avoir de pauvre. L’aide directe, immédiate a un sens, mais ce n’est pas le seul moyen. Dans l’Eglise, certaines personnes se consacrent aux pauvres, mais ne parlent pas des causes de la pauvreté. Or, il faut tenir compte de deux aspects, de deux voies pour être solidaire avec les pauvres : complexité, causes de la pauvreté.

Pour terminer ce premier point, il faut être clair sur ceci : la pauvreté, avec ses différentes dimensions, n’est pas seulement un fait social, économique ou culturel. La pauvreté est une question humaine. Cela signifie, en fait, une mort prématurée et injuste des personnes. Lorsque l’on fait des statistiques sur l’âge moyen, on constate que celui des pauvres est bien plus bas, parce que les pauvres meurent avant. Il est vrai qu’un fait comme la pauvreté a des aspects économiques, sociaux, culturels, de genre etc., mais en dernière analyse cela signifie mort, mort prématurée et injuste. Et cela nous rappelle des choses que l’on disait déjà lors de la première évangélisation, au XVIème siècle, sur notre continent – appelé en ce temps-là «Indias». Les missionnaires au XVIème siècle disaient, et Bartholomée de las Casas était l’un d’eux : « les Indiens meurent avant leur temps ». C’est de cela qu’il s’agit ; les pauvres meurent avant leur temps. Et la mort ici, c’est une mort physique, les médicaments sont très chers pour eux. Vous vous souvenez que le Président d’Afrique du Sud a lutté pour avoir les médicaments contre le SIDA meilleur marché parce que la maladie ravageait le pays. Les pauvres n’ont pas accès à la santé, il faut avoir de l’argent pour être soigné de certaines maladies. C’est une mort culturelle aussi ; les anthropologues aiment dire que la culture est vie. Si on méprise une culture, d’une certaine façon on tue, au sens figuré, les gens qui appartiennent à cette culture.

La pauvreté est un défi, une interpellation à la foi. Vivre la foi, réfléchir sur elle, en témoigner est interpelé par la pauvreté. C’est ce qui a donné lieu à ce que l’on a souvent appelé la théologie du Tiers monde. Ce nom parce que nous prenons souvent la pauvreté comme un signe des temps, négatif bien sûr, qui nous amène à repenser notre façon de vivre le message chrétien. Ca a été, et c’est encore, une difficulté au regard d’une certaine théologie pour qui le défi à la foi doit prendre un caractère religieux, autrement ce n’est pas chrétien. La pauvreté est un fait social, économique et culturel. Donc, disent-ils, c’est la doctrine sociale de l’Eglise qui s’en occupe, et ils ne le voient pas comme une interpellation de la foi. Nous avons, dans notre réflexion sur la foi, une question importante tout au début : « Comment dire au pauvre que Dieu l’aime » ? C’est une question très large. On ne prétend pas, avec notre réflexion, y avoir répondu pleinement, mais au moins on essaye de répondre à travers notre intérêt pour la pauvreté et cette expression d’ « option préférentielle pour les pauvres ». Cette nouvelle présence des pauvres et cette perception de la pauvreté a été le point de départ, pour nous, d’une interpellation à la foi, pas seulement une construction de la société.

Il me semble qu’en parlant du pauvre, il faudrait tenir compte de cette complexité. Et là, les statistiques de la pauvreté deviendraient difficiles ; on peut prendre des choses objectives, comme les salaires par exemple, mais peut-on compter combien de méprisés il y a, combien de personnes insignifiantes dans notre société ? Pensez aux migrants, aux femmes – la condition féminine est une condition de pauvreté et ça ne devrait pas l’être de nos jours. Ca me rappelle que dans un texte de la conférence épiscopale d’Aparecida, qui a eu lieu il y a 5 ans, il est dit ceci : « Nous devons éliminer la mentalité machiste ». Ce n’est pas mal pour undocument épiscopal. Ils ne disent pas « la mentalité masculine », qui est plus fin et éduqué, ils disent « machiste ». En employant un terme péjoratif, l’idée est plus forte. Cela signifie qu’il y a là une conscience qui commence. Et ce n’est pas l’article d’un théologien ou d’une théologienne ; c’est un document des évêques. Approuvé à leur grande majorité. J’ai déjà mentionné qu’une façon de répondre, partiellement, à la question : « Comment dire aux pauvres que Dieu les aime ?» c’était l’option préférentielle pour les pauvres. Dans madeuxième partie je voudrais dire quelques mots sur l’option préférentielle pour les pauvres.

La première chose, c’est qu’on est convaincus que la formule est plus ou moins neuve, mais le contenu est biblique. Il suffit de lire la Bible et on le comprend. Déjà chez les prophètes, Job, dans les Evangiles, il y a cette référence au fait que « les pauvres sont les premiers dans l’amour de Dieu ». Si je dis qu’ils sont les premiers, c’est parce qu’il y a des deuxièmes et des troisièmes. Donc on n’exclut pas d’autres, les « non pauvres ». Je crois que le contenu de cette formule est vieux, il appartient au message biblique. La formule ayant les limites de toute formule, on peut la discuter. Le contenu est très clair cependant. Je voudrais la reprendre motà-mot.

Quand on dit « option préférentielle pour les pauvres », c’est l’option pour les pauvres réels ; c’est-à-dire les insignifiants, les non personnes, les oubliés, les personnes sans poids social etc. Il n’y a pas de confusion possible avec la pauvreté spirituelle. « Les pauvres spirituels » est une notion très riche, une des plus profondes des Evangiles. La pauvreté spirituelle, c’est l’enfance spirituelle, c’est-à-dire : nous sommes des filles et fils de Dieu. La pauvreté spirituelle est une métaphore ; on prend le mot « pauvre » en gardant une idée de « dépendance ». Or, les pauvres réels dépendent d’autres, précisément. Le pauvre spirituel est celui qui est dépendant de Dieu, quelqu’un qui met sa vie dans les mains de Dieu. En un mot, ce sont les disciples. « Bienheureux les pauvres d’esprit » dans l’Evangile selon Saint Matthieu cela signifie « Bienheureux les disciples ». Cela apparaît au chapitre 5 et à la fin de la prédication de Jésus, chapitre 25, il est dit : « Si vous avez donné à manger au plus petit de mes frères et soeurs, vous m’avez donné à manger à moi-même ». Ce sont les disciples ; les pauvres d’esprit doivent être ceux qui donnent à manger ou visitent des malades, etc. On peut dire que l’Evangile de Matthieu est fait de pauvre à pauvre. La prédication de Jésus est de pauvre d’esprit à pauvre réel. Les pauvres d’esprit doivent être solidaires des pauvres réels. Tout cela pour expliquer le mot « pauvre » de l’expression « option préférentielle pour les pauvres ».

Avec le mot « préférence » ou « préférentielle », l’idée est de tenir compte de la préférence pour les pauvres, parce que l’autre caractéristique de l’amour de Dieu dans la Bible c’est d’être universel. Il n’y a personne en dehors de l’amour de Dieu, c’est un amour universel. Quand on dit « préférence » on veut rappeler cette universalité de l’amour de Dieu, c’est-à-dire le rapport un peu tendu, entre préférence et universalité. Il n’y a pas opposition, il y a une certaine tension. C’est vrai qu’on aurait pu mettre « option préférentielle et universelle » mais alors là, ce ne serait pas une expression, ce serait un texte. C’est très simple, quand on dit « préférence » on dit qu’il y a aussi d’autres personnes aimées par Dieu, mais l’idée de ce qui est premier est claire. Tout le monde, même dans la vie quotidienne, peut le comprendre. Des parents qui ont plusieurs enfants défendent le plus petit, le plus faible. Et l’éternelle question c’est « Maman, tu aimes plus mon petit frère que moi ? ». Et la réponse, éternelle aussi, est « Non, je vous aime tous de la même façon et également ». C’est une vision humaine, c’est la protection du plus faible. Au fond, on rétablit une égalité. Parce qu’en aidant le plus faible on le met à notre niveau, social, humain etc. C’est ça « préférentiel ». Je dis ça parce qu’il y a des gens qui réinventent l’histoire et qui disent : « Les évêques ont mis ça à Puebla pourmodérer l’option pour les pauvres ». Ca n’a rien à voir, d’ailleurs la notion n’est pas née à Puebla, elle est née dans des communautés chrétiennes entre Medellin (1968) et Puebla (1979). Durant ces années-là, beaucoup de textes parlaient d’option prioritaire pour les pauvres, option préférentielle, particularité, partialité de Dieu pour les pauvres, … Finalement on a gardé « préférentielle ». Ca n’a pas été ajouté pour modérer l’option mais pour rappeler l’amour de Dieu, son universalité. Il n’y a personne en dehors de cet amour. Et ce n’est pas contradictoire avec l’affirmation que les pauvres sont, parmi ceux-là, les premiers.

Le mot « option » en espagnol est assez fort, mais c’est vrai que ce substantif a la malchance d’avoir un adjectif dérivé : « optionnel ». Ce n’est pas la faute d’option, vous savez. On a l’habitude de dire « C’est une option pas optionnelle » pour rétablir le sens. C’est un acte libre, d’ailleurs on l’utilise aussi pour la foi : « option pour la foi ». On peut dire que ce n’est pas une option mais une exigence, un devoir. Mais on veut quand même souligner l’aspect de décision personnelle de « option ».

Ici il est bon d’apporter deux précisions. La première étant : pour quelle raison faut-il préférer les pauvres ? Parce qu’ils sont bons ? Ils ne sont pas tous bons ; ce sont des êtres humains, il y a de tout, des bons et des mauvais. La raison ce n’est pas parce que les pauvres sont bons, mais parce que Dieu est bon. C’est l’amour de Dieu qui est le fondement de cette préférence.

La seconde : souvent les gens pensent que l’option préférentielle pour les pauvres c’est envers « nos » pauvres. Et bien non, les pauvres eux-mêmes doivent faire l’option pour les pauvres. Et beaucoup ne l’ont pas fait. Je connais beaucoup de gens qui ont fait une autre option. Même des pauvres, parce que c’est l’option des chrétiens. Pour reprendre le premier point « les pauvres sont bons », j’ai vu des gens qui idéalisent les pauvres ; ils sont bons, ils sont généreux, ils m’ont tout appris, ce qui n’est pas vrai parce qu’on apprend de toute personne. A un moment donné ces gens délaissent l’engagement, la solidarité, parce qu’ils sont déçus. Ils trouvent que les pauvres n’étaient pas aussi bons qu’ils le pensaient. Il vaut mieux savoir ça avant, ainsi on n’est pas déçu. Le fondement est que l’amour de Dieu ne déçoit pas. Je n’ai pas dit que les pauvres étaient mauvais, loin de là. D’ailleurs on l’a écrit à Puebla, dans le document intitulé Option préférentielle pour les pauvres : on doit faire l’option pour eux, non parce qu’ils sont meilleurs que les autres, du point de vue spirituel ou éthique, mais parce que Dieu est bon. L’option de celui que nous appelons « le Bon Samaritain », pourquoi l’a-t-il prise ? Il ne savait pas qui était blessé, si c’était un samaritain, un juif ; c’étaitsimplement une personne en nécessité, quelqu’un qui avait besoin d’aide. Alors il est sorti de son chemin et en a fait son prochain. L’important c’est la question : « Qui est mon prochain ? ». Et Jésus répond par une autre question : « qui de ces trois-là a été le prochain du blessé ? ». Vous pouvez vous poser cette question : qui est le pauvre ? Qui est mon prochain ? « Mon » prochain : c’est le possessif première personne. Qui est autour de moi est mon prochain. Je suis au centre. La réponse-question change le centre ; le centre devient le blessé. Qui est le prochain du blessé ? C’est un autre monde ; c’est le monde de l’autre. Pour aimer quelqu’un il faut sortir – c’est figuré, partiellement – de notre monde. Dans la question posée initialement, qui est « mon » prochain, le centre c’est moi, dans la réponse – question de Jésus, c’est le blessé. Le samaritain s’est approché du blessé. Il l’a converti en son prochain, et lui-même s’est converti en prochain. Si je prends le chemin d’une autre personne, si j’entre dans son monde, je me convertis en son prochain et je fais la même chose avec lui.

Dit d’une autre manière : nous n’avons pas de prochain ; nous devons le faire. Mon voisin, si je ne parle jamais avec lui, si lui et sa famille ne m’intéressent pas, ce n’est pas mon prochain ; c’est quelqu’un qui est physiquement proche, sans plus. Le prochain c’est quelqu’un que l’on approche. C’est une question de dynamique. Il faut entrer dans le monde du pauvre. Et ce n’est pas facile, parce que nous ne sommes pas « prochain » non plus quand nous nous contentons d’aider extérieurement. Il existe des catégories très simples, comme l’emploi du temps, qui sont très différentes chez un pauvre et chez quelqu’un qui ne l’est pas. Quand je suis arrivé dans ma première paroisse, si quelqu’un me disait : « Je voudrais parler avec toi », je prenais mon agenda, nous avons toujours un agenda, et une montre aussi, et je demandais « Ca vous va vendredi à 4 heures ? ». Mais les pauvres sont très riches en temps, ils n’ont rien à faire, alors ils acceptaient toujours : « Vendredi à 4 heures ? Très bien ! ». Si j’avais dit « Vendredi à 10 heures », ils auraient dit « Très bien !». J’ai appris, quand on me demandait cela, à ne plus sortir mon agenda, et tacher de me rappeler le rendez-vous et l’écrire après. Pourquoi ? Parce que, ça peut sembler très peu de choses, mais avoir un agenda, une montre signifie que notre temps est précieux.

Et le temps de ces gens-là n’est pas précieux du tout. J’étais admiratif de voir, dans les Andes au Pérou, des gens qui sortaient pour prendre un bus. Mais le bus pouvait passer ce jour-là, ou le lendemain, ou deux jours plus tard. Je parle d’endroits très retirés. Alors ils portent toujours quelque chose contre le froid, des aliments, et ils sont là, ils attendent simplement. Et quand le bus passe, et bien ils montent.

C’est pour dire que c’est un autre monde. Il faut comprendre cela et y entrer. On ne peut pas sortir totalement du nôtre, mais au moins savoir que nous n’y trouverons pas tous les critères pour juger les gens. Quand je dis que ce n’est pas facile d’entrer dans le monde de l’autre, je pense que c’est un processus, un très long processus. Je ne sais pas si vous avez un bon souvenir des mathématiques, de la géométrie dans ce cas précis, vous vous rappelez de la courbe asymptotique ? C’est une courbe qui s’approche, s’approche, s’approche d’une droite et la rejoint seulement dans l’infini. Et bien je crois que notre engagement avec les pauvres, c’est une sorte de courbe asymptotique. Nous avons besoin de nous approcher, nous approcher et avoir l’humilité de savoir qu’on ne le rencontrera que dans l’infini, parce que ce n’est pas facile. Pour des vacances c’est très bien ; une personne peut être pauvre pendant une semaine ; elle mange comme les indiens, prend des photos, les envoie à la famille, … Ca c’est facile. Mais être une personne qui n’a pas d’importance c’est extrêmement difficile. La plus grande exigence chrétienne ce n’est pas d’être pauvre, c’est d’être solidaire avec les pauvres. Je peux vous donner un exemple : l’archevêque Romero, que j’ai très bien connu, venait d’une famille très pauvre, et il ne mangeait pas comme les paysans du Salvador. J’ai eul’honneur d’être invité à déjeuner un jour, et bien ce n’était pas un grand repas. C’était très modeste, mais suffisant. Etre pauvre ce n’est pas imiter les pauvres. Ca on peut le faire pendant une semaine, un mois, même une année, si vous avez une certaine résistance, mais on ne peut pas l’imiter. Si vous tombez malade, vous avez une famille, un ordre religieux qui va vous rappeler, vous mettre dans un hôpital convenable au moins. Et bien ce n’est pas lecas des pauvres. L’engagement avec les pauvres, ce n’est pas de vivre comme les pauvres.

Avoir une vie simple c’est une façon, c’est vrai. Les pauvres eux-mêmes le comprennent très bien. Mgr Gerardi du Guatemala a dû quitter son diocèse dans les années 70-80, il était menacé de mort à ce moment-là au Quiché. Les gens lui ont dit : « Monseigneur, vous devez partir. Nous on va rester avec les familles, mais vous, vous devez partir, et vous pouvez faire des choses pour nous à l’extérieur aussi ». Il s’est posé la question de rester, il s’était dit qu’il ne pouvait pas s’en aller. Mgr Romero aussi a dit « je ne peux pas m’en aller ». Ce sont des décisions. Ils savaient très bien qu’on allait les tuer. Je pense que le meilleur titre pour une biographie de Romero, ce serait celui du roman de García Marquez : Chronique d’une mort annoncée. Il en était conscient. Il a dit : « j’ai peur » parce que le martyr ne se cherche pas.

Quelqu’un ne peut pas chercher à être martyr, cela supposerait qu’il désire qu’un criminel puisse le tuer, et ça c’est pas chrétien. Désirer qu’il y ait un assassin, ce n’est pas honnête. Le Dialogue des Carmélites de Bernanos a très bien présenté cette affaire. Le martyre on le trouve, c’est un prix à payer, mais ce n’est pas un idéal pour la personne. Je termine sur un troisième point, qui est plus court. Je vais mentionner ma source ; c’est un article du Père Léon-Dufour, l’exégète, très bon bibliste. Il a écrit dans les années 80 un articleintitulé « Les deux mémoires ». Il disait : les chrétiens sont les témoins de deux mémoires. Je vais le dire à peu près comme lui, mais en ajoutant de petites choses. Je ne vais pas faire la distinction entre ses propos et ce que j’ajoute. L’idée centrale vient de lui. La première mémoire, nous la connaissons bien. Dans l’eucharistie il est dit « Faites ceci en mémoire de moi ». Il ne faut pas le prendre comme : « Faites un repas comme je l’ai fait avec mes disciples». C’est ça, mais c’est aussi beaucoup plus. C’est en mémoire de sa vie, ses témoignages, ses guérisons, de ses paraboles, de sa mort, de sa passion, de sa résurrection.

C’est ça dont on fait mémoire. On ne fait pas mémoire seulement du dernier repas. Ca n’aurait pas de sens. Léon-Dufour a fait remarquer une chose connue et il en tire des conséquences intéressantes ; ça a toujours intrigué les exégètes que Jean ne parle pas de l’institution de l’eucharistie. Il parle longuement de la dernière Cène, mais pas de l’eucharistie. La raison que les exégètes ont donnée pendant longtemps est qu’il s’agissait du dernier évangile, chronologiquement parlant, et qu’il s’adressait à des chrétiens qui connaissaient déjà très bien l’institution de l’eucharistie à travers ce que nous appelons aujourd’hui les évangiles synoptiques. Il n’était donc pas nécessaire d’en reparler. Au chapitre 13, c’est le dernier repas,Jésus prend de l’eau et va laver les pieds de ses disciples et dit : « je vous ai donné un exemple et vous devez continuer, vous devez faire ça entre vous». Le mot « mémoire » n’est pas explicite, mais l’exemple l’illustre ; « en mémoire de moi » vous devez répéter ce que je viens de faire avec vous, vous devez le faire désormais entre vous. Il appelle ça la deuxième mémoire. Et qu’est-ce que c’est que laver les pieds ? Nous connaissons ça dans la liturgie de Jeudi Saint ; quand quelqu’un était invité à la maison pour dîner, l’amphitryon envoyait ses servants ou allait lui-même laver les pieds des invités. C’était une façon de les recevoir et d’exprimer la joie, l’honneur qu’ils aient accepté l’invitation et qu’ils soient là. C’est un servicehumble. Pierre a protesté : « Non, tu es notre maître, tu ne peux pas nous laver les pieds ». Jésus a répondu « Je vais le faire ». Et c’est la réception, le service, l’accueil à l’autre.

Je pense qu’il y a ici une très belle idée. Le chrétien est, doit être, le témoin de deux mémoires ; pas seulement la mémoire de Jésus, globalement considéré dans le dernier repas, mais la mémoire du service humble qu’a donné Jésus dans le lavement des pieds. C’est ça la diaconie, c’est le service, c’est un service. On ne peut pas séparer les deux mémoires. On ne peut pas dire : « la première est la plus intéressante pour moi, je vais donc répéter ça, aller à la messe et rappeler. Quant à l’autre … si j’ai le temps ». D’autres diront : « Pas de culte, c’est une histoire trop religieuse. Le service, c’est ça, pour moi, la façon de suivre Jésus ». Les deux choses sont fausses mais se tiennent l’une l’autre. Il existe une phrase très intéressante de Saint Vincent de Paul. Il a écrit une lettre à ses religieuses, les soeurs de la charité, où il disait : « Si un dimanche vous devez aller à la messe et qu’on vous appelle pour aider un malade d’urgence, alors allez servir le malade et laissez la messe ». Il dit, et c’est ça la belle phrase, « Laissez Dieu pour Dieu ». Quittez Dieu, la messe, pour Dieu, servir. Ca ne veut pas dire que pour lui il était plus important de prendre soin d’un malade que d’aller à la messe, mais c’est l’idée que là aussi on rencontre Dieu, pas seulement à la messe. Parfois on a ce genre de tension dans la vie chrétienne. Il ne parlait pas de deux mémoires, c’est Xavier Léon-Dufour qui en parlait, mais je pense que c’est la même idée. Si on veut ne garder qu’une des mémoires, on perd les deux. Le témoignage chrétien c’est ça ; se rappeler de Jésus, actualiser dans nos vies son témoignage, suivre Jésus, son enseignement, sa vie, et être très près, engagé, solidaire des nécessiteux. Même si on peut distinguer les deux choses, on ne peut pas les séparer. Je pense, en effet, que le chrétien doit donner ce double témoignage et c’est ce que l’interpellation du pauvre appelle. Je crois que c’est prier avec eux, participer dans l’eucharistie, les plus belles eucharisties de ma vie ont été dans un milieu pauvre, et exprimer leurs vies, et en même temps la solidarité, faire des prochains. Rappelons qu’on n’apas de prochains, on les fait, c’est le résultat de notre approche. C’est parce que nous allons vers eux qu’ils peuvent se convertir en prochain, et moi-même en leur prochain.

Merci, merci de votre attention

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